“ Le buffle refusa d’avancer. Il secouait la tête, comme pour se débarrasser de son joug, haletant péniblement, et tremblant de tous ses membres. La terreur obscurcissait son grand œil bleu, et sa lèvre se retroussait frémissante. — Fuis, Saïdjah, sauve-toi ! s’écrièrent les frères d’Adenda, un tigre ! Et tous, enlevant aux buffles leurs jougs de labourage, ils grimpèrent sur leurs larges dos, et partirent au galop. Ils traversèrent ainsi les champs de riz, les madriers, les fossés pleins de boue, les taillis, la forêt, les plaines, et les routes, et ils rentrèrent, hors d’haleine, à Badour. ”
Multatuli
Élements biographiques
Eduard Douwes Dekker, dit Multatuli, romancier et poète néerlandais (1820-1887), est considéré comme l’un des plus grands écrivains de son pays, célèbre pour son roman Max Havelaar, pamphlet satirique dénonçant l’injustice coloniale dans les Indes néerlandaises.
Ancien fonctionnaire indigné par les abus subis par les Javanais, il transforma son vécu en œuvres critiques, mêlant pamphlets, paraboles et romans, comme Woutertje Pieterse. Son pseudonyme, tiré du latin multa tuli (« j’ai beaucoup souffert »), reflète son combat contre l’oppression et son style acerbe, qui eut une influence sur des penseurs comme Marx et Freud.
Citations de Multatuli
“ De ses lèvres glacées il baise une fleur fanée, Venez l’enlever avec moi pour le porter au ciel, Celui, qui a attendu Adenda jusqu’à la mort, Certes, il ne peut pas être délaissé, là, seul, Lui, dont le cœur eût la force de tant aimer ! Alors mes lèvres glacées appelleront Une dernière fois l’Adenda de mon âme, Elles embrasseront une dernière fois le jasmin, Qu’elle me donna... Adenda... Adenda ! ”
“ Et le cœur d’or de femme Dont les caresses étouffaient Mes premiers cris ? Dont la voix apaisait mon agitation, Dont les baisers sèchaient mes larmes, Et qui me nourrissait de son sang ? Mère. Ne le crois pas ! Devant le ciel, je te le jure, Mère ! tu ne dois pas le croire ! Non ! ton enfant ne t’oubliait pas. Ici je suis loin de tout ce qui pourra Nous rendre la vie douce et calme, là-bas, Et les souvenirs d’enfance, Souvent invoqués et célébrés, Ne se trouvent pas, pour moi, sous ce ciel : Un cœur solitaire ne connaît pas de joie. ”
