“ Mais vos goûts, ma chère Isabelle, sont si modestes ; vous êtes si peu exigeante, ma chère. — Ce n’est pas pour moi que je désire davantage, mais je ne puis supporter l’idée que je serai à charge à mon cher Morland s’il s’établit avec un revenu à peine suffisant à un seul pour le strict nécessaire. Je ne parle pas de moi : je ne pense jamais à moi. — Je le sais, ma chère, mais votre désintéressement n’est pas sans compensation : tous ceux qui vous connaissent bien vous adorent. Et j’ose dire que, quand M. Morland vous verra, ma chère enfant... Mais ne fatiguons pas Catherine de ces choses. ”
Résumé
“La Revue blanche”, est une œuvre de Jane Austen. Des thèmes tels que Catherine, Isabelle ou Tilney y sont abordés.
Citations de La Revue blanche (Jane Austen)
“ Comme je compatis au sort de ceux qui sont à ce bal. Mais il me semble bien, monsieur Morland, que vous languissez d’y être ; ne languissez-vous pas ? Je suis sûre que vous languissez. Je vous en prie, que personne ici ne vous empêche d’y aller. Ma foi, nous saurons nous passer de vous. Mais vous, les hommes, vous vous croyez tant d’importance... Et, à la triste Catherine, elle offrait, par acquit de conscience, ce réconfort : — Ne soyez pas si sombre, ma chère âme : vous me brisez le cœur. C’est affreux, certes ; mais les Tilney n’étaient-ils pas dans leur tort ? ”
“ Catherine était trop malheureuse pour avoir peur. Le voyage en lui-même ne l’effrayait pas : elle l’entreprit sans en redouter la longueur et comme inconsciente d’être seule. Rencognée dans la voiture, elle sanglotait. Plusieurs milles déjà la séparaient de l’abbaye quand elle leva la tête ; les feuillures du parc n’étaient plus en vue. La route était cette même route qu’elle avait parcourue récemment, si joyeuse, pour aller à Woodston et pour en revenir : revoir, et durant quatorze milles, ces mêmes choses dont elle avait alors goûté la douceur... ”
“ Cependant j’ai trop bonne opinion de la prudence de Mlle Thorpe pour supposer qu’elle rompe avec un fiancé avant d’en avoir un autre tout prêt. Tout est fini de Frédéric. C’est un homme mort. Sa raison est morte. Préparez-vous à accueillir votre belle-sœur, Éléonore, une belle-sœur en qui vous vous délecterez : franche, candide, sans fard, naïve, aux affections vivaces, sans prétention et sans détours. — Une telle belle-sœur, Henry, serait ma joie, dit Éléonore avec un sourire. — Mais peut-être, dit Catherine, quoique elle ait si mal agi avec les miens, agira-t-elle mieux avec votre famille. ”
“ Catherine, dès qu’elle le sut parti, rappela à Mlle Tilney leur projet de l’avant-veille. Éléonore était prête. La première visite fut pour le portrait de Mme Tilney, dans la chambre d’Éléonore. C’était, — réalisant les prévisions de Catherine, — l’effigie d’une jolie femme au visage doux et pensif. Mais elle aurait cru que ce portrait restituât les traits, le teint, l’air même, sinon de Henry, d’Éléonore. Une ressemblance absolue entre la mère et l’enfant n’était-elle pas de rigueur dans les histoires tragiques ? Un masque une fois moulé était moulé pour des générations. ”
“ À l’une des réunions de cet hiver, je disais au capitaine Hunt que je ne danserais pas avec lui, à moins qu’il ne convînt que miss Andrews était belle comme un ange. Vous savez... les hommes nous croient incapables de véritable amitié. Mais je suis décidée à leur prouver le contraire. S’il m’arrivait maintenant d’entendre quelqu’un parler de vous avec peu d’égards, je m’emporterais comme une soupe au lait. Mais ce n’est pas du tout à craindre, car vous êtes précisément du genre de jeunes filles qui plaît aux hommes. — Oh, chère ! s’écria Catherine rougissante. ”
“ Isabelle se ressaisit : — Pour cela, ma douce Catherine, il ne peut y avoir aucun doute, et vous me connaissez assez pour savoir qu’un revenu bien moindre me satisferait encore. Ce n’est pas le souci d’avoir plus d’argent qui me fait en ce moment sortir un peu de mon caractère. Je hais l’argent. Si notre mariage pouvait avoir lieu maintenant, n’eussions-nous qu’un revenu de cinquante livres, tous mes vœux seraient satisfaits. Ah ! ma Catherine, vous m’avez devinée. Là est la blessure. ”
“ Catherine était infiniment malheureuse. Pour un peu, elle se fût rendue à la loge qu’il occupait, le forcer à entendre une explication. On voit que son âme n’avait pas la roideur héroïque : au lieu de se pavoiser de ressentiment, de laisser la peine d’éclaircir les faits à qui lui faisait l’injure de douter d’elle et de le punir en l’évitant ou en fleuretant avec un autre, elle assumait la responsabilité des apparences et cherchait l’occasion de se justifier. La pièce finit ; le rideau tomba : seul restait dans la loge M. Tilney père. Peut-être Henry se dirigeait-il vers la loge de Catherine. ”
“ Catherine, rougissante, répondit avec force : — Nulle amie plus qu’Éléonore ne peut être digne d’être aimée. — S’il en est ainsi, ma chère, j’ose dire que vous vous retrouverez un jour ou l’autre ; ne soyez pas inquiète. Il y a dix à parier contre un que vous vous rencontrerez d’ici à quelques années. Et alors, quelle joie ce sera ! Mme Morland n’était pas heureuse dans ses tentatives de consolation. Se revoir dans quelques années... Et Catherine songeait que telle chose pourrait advenir entre temps qui lui fît redouter cette rencontre. ”
“ J’espère que vous serez souvent ensemble, à Bath. C’est une fille extrêmement charmante, d’une intelligence supérieure. Comme toute la famille l’aime ! Elle est évidemment la préférée. Et comme elle doit être admirée ici ! Ne l’est-elle pas ? — Oui, beaucoup. M. Allen la déclare la plus jolie fille de Bath. — Cela ne m’étonne pas de lui : je ne connais pas de meilleur juge de la beauté que M. Allen. Je ne vous demande pas si vous êtes heureuse ici, ma chère Catherine. Avec une amie comme Isabelle, peut-il en être autrement ? ”
“ Ses façons n’étaient timides ni d’une franchise affectée ; elle savait être jeune et attrayante sans forcer l’attention unanime, et les menus incidents d’un bal pouvaient se succéder sans qu’elle manifestât par des transports sa joie ou son mécontentement. Catherine, séduite à la fois par le doux prestige de cette jeune fille et par sa qualité de sœur de M. Tilney, parla sans hésiter, chaque fois qu’elle trouva quelque chose à dire. Mais l’obstacle qu’était à leur conversation la pénurie des sujets, les empêcha d’aller au-delà des premiers rudiments de l’amitié : aimaient-elles Bath ? ”
“ Catherine fut entraînée par Mlle Tilney avec une hâte qui lui apprit quelle stricte ponctualité était exigée à Northanger. Elles retraversèrent l’immense vestibule, et gravirent un monumental escalier de chêne ciré qui, de volées en paliers, les conduisit à une longue et spacieuse galerie. D’un côté, une rangée de portes ; de l’autre, des baies qui donnaient sur une cour rectangulaire. Déjà, Mlle Tilney menait Catherine vers une chambre, où elle ne resta qu’un moment, le temps d’exprimer l’espoir que le logis fût trouvé confortable. ”
“ Elle en appela à Mme Allen, dont l’opinion fut plus positive. Mme Allen ne doutait point que la journée fût à souhait, — si les nuages se dissipaient et si apparaissait le soleil. Vers onze heures, quelques gouttes de pluie sur les vitres attirèrent l’attention de Catherine. — Oh ! je crois que le temps sera humide. Pas de promenade pour moi aujourd’hui, soupira-t-elle. Peut-être ce ne sera-t-il rien, peut-être cessera-t-il de pleuvoir avant midi. — Peut-être, mais alors, ma chère, il fera si sale... — Oh ! il n’importe : je ne crains pas la boue. ”
“ Mme Thorpe et son fils, qui étaient au courant de tout et semblaient n’attendre que le consentement de M. Morland pour donner carrière à leur joie, furent provoqués par Isabelle à ce jeu des paroles à sous-entendus et des coups d’œil complices qui devait exaspérer la curiosité des jeunes sœurs. Ces façons paraissaient peu généreuses et malséantes à Catherine, qui n’eût pu s’empêcher d’en faire la remarque, si, dans ce milieu, elles n’eussent été coutumières ; d’ailleurs Anne et Maria calmèrent bientôt ses scrupules par la sagacité de leur : « Nous savons, nous savons... » ”
“ J’imagine qu’en perdant Isabelle, il vous semble perdre la moitié de vous-même. Vous sentez en votre cœur un vide que rien ne comblera. Tout vous est fastidieux, et, les plaisirs que vous partagiez avec elle — bals, théâtres, concerts, — la seule idée vous en est odieuse. Vous êtes persuadée que vous n’aurez désormais plus d’amie à qui vous confier sans réserve, plus d’amie sur qui compter. Vous ressentez tout cela ? — Non, dit Catherine après avoir réfléchi. ”
“ Catherine monta rapidement l’escalier, et, de la fenêtre du salon, regarda Mlle Thorpe descendre la rue. Elle admirait la grâce spirituelle de sa démarche, son air fashionable, et elle éprouva quelque reconnaissance envers le Destin à qui elle devait une telle amie. Mme Thorpe était une veuve sans grande fortune, une brave femme, une mère indulgente. Sa fille aînée était fort belle, et ses autres filles — qui se targuaient de l’être non moins — imitaient les manières de l’aînée et s’habillaient dans le même style, en quoi elles avaient bien raison. ”
“ D’abord, elle avait cru que son amie était chargée d’un message conciliatoire. Quoi de plus naturel qu’une colère s’apaisât et fût suivie de regret ? Et elle se demandait dans quelle mesure, après ce qui s’était passé, il convenait qu’elle acceptât des excuses. Mais ni sa clémence ni sa dignité ne furent mises à l’épreuve : Éléonore n’apportait nul message. Elles parlèrent peu, réfugiées au silence meilleur ; à peine quelques phrases banales. Catherine, tout affairée, achevait sa toilette ; Éléonore, avec plus de bonne volonté que d’expérience, luttait contre la malle. ”
“ Comme Henry l’avait prédit, elle lirait le mémorial avant de tenter le sommeil. La lumière faiblissait. Catherine alarmée se retourna. Une extinction soudaine n’était pas à craindre. La mèche brûlerait encore quelques heures. Catherine, afin de n’éprouver à sa lecture d’autre difficulté que celle qui résulterait de l’ancienneté du document, moucha la lampe. Elle fut tout ensemble, hélas, mouchée et éteinte, la lampe. Nulle lampe n’expira jamais sur un mode plus pathétique. D’horreur, Catherine resta d’abord stupide... Tout était fini : sur la mèche nul point en ignition ”
“ Sa très chère, sa si douce Catherine ne repousserait pas la pauvre petite requête d’une amie qui l’aimait si tendrement. Sa bien-aimée Catherine avait trop bon cœur pour ne pas se laisser persuader par ceux qu’elle aimait. En vain : Catherine se sentait dans son droit, et, quoique émue par une supplication si tendre et si flatteuse, elle ne se laissait pas influencer. Isabelle adopta donc une autre méthode. Elle lui reprocha d’avoir plus d’affection pour Mlle Tilney que pour ses vieux amis, et d’être devenue envers elle froide et indifférente. ”
“ S’habiller était sa passion. Elle avait un très naïf plaisir à être belle. Notre héroïne ne put faire son entrée dans la vie qu’après trois ou quatre jours : il fallait que Mme Allen s’enquît minutieusement de ce qui se portait et choisît à bon escient une robe du dernier modèle. Catherine fit aussi quelques emplettes. Et, tous ces préparatifs terminés, l’importante soirée advint où elle devait paraître à la Pump Room. Ses cheveux s’échafaudaient le mieux du monde, et avec un soin jaloux elle avait fait sa toilette. Mme Allen et la bonne déclarèrent qu’elle était tout à fait bien. ”
“ C’était la distance qui séparait Bath de Northanger. Elle devait être parcourue en deux étapes égales. Catherine renaissait déjà à la gaîté : avec Mlle Tilney elle ne ressentait aucune contrainte. L’attrait d’une route nouvelle, la perspective d’une abbaye, un curricle à l’arrière, elle n’éprouva nul regret quand Bath s’évanouit dans l’espace, et les pierres milliaires se succédaient avec une vitesse qui l’étonnait. ”
“ Catherine était toute ardente de plaisir ; ses regards erraient ici, là, partout, émerveillés. Elle était venue pour être heureuse et elle se sentait heureuse déjà. Elles furent bientôt installées en de confortables appartements dans Pulteney Street. Mme Allen était de la nombreuse classe des femmes dont le commerce ne peut que provoquer qu’une émotion ; la surprise qu’il y ait eu des hommes capables de les aimer assez pour les épouser. Elle n’avait ni finesse, ni beauté, ni talents. ”
“ Thorpe, fier d’être l’interlocuteur d’un homme de cette surface, avait été communicatif avec emphase, et, comme alors il s’attendait d’un jour à l’autre à voir Morland demander Isabelle en mariage et qu’il avait, lui, jeté son dévolu sur Catherine, sa vanité le poussa à dire la famille Morland plus riche même que sa vanité déjà et sa cupidité ne s’étaient complu à croire. Sa propre importance exigeait que fût grande l’importance de tous ceux avec qui il frayait, et, à mesure que croissait son intimité avec les gens, croissait aussi leur fortune. ”
“ Le mariage d’Éléonore Tilney avec l’homme qu’elle avait élu, son départ, loin des misères d’un Northanger où n’était plus Henry, pour le foyer de son choix, un tel événement est pour satisfaire tous ceux qui connaissent cette jeune femme. Ma joie à moi est très sincère. Je ne sache personne qui ait plus de droits, par ses mérites sans prétention, et qui soit mieux préparée, par ses tristesses quotidiennes, à jouir du bonheur. ”
“ Mais j’ai dans l’idée, miss Morland, que vous et moi sommes presque toujours du même avis. — Peut-être. Je n’ai jamais réfléchi à cela. D’ailleurs, il n’y a pas beaucoup de choses sur lesquelles je connaisse mon propre avis. — Par Jupiter, c’est comme moi ! Ce n’est pas mon habitude de me casser la tête de choses qui ne me concernent pas. Ma façon de voir est assez simple. Que j’aie la fille que j’aime, dis-je, une maison confortable sur ma tête, et qu’ai-je à m’inquiéter de tout le reste ! La fortune n’est rien. De mon côté, je suis certain d’un bon revenu. ”
“ Je ne renoncerai pas à espérer avant midi et quart. C’est juste le moment de la journée où le temps peut s’éclaircir. Déjà, il me semble, il fait un peu moins sombre. Là ! il est midi vingt. Je me rends. Oh ! s’il faisait ici le temps qu’il faisait à Udolphe, la nuit que le pauvre Saint-Aubin mourut, un si beau temps ! À midi et demi, — et Catherine désormais sans espoir, avait cessé de scruter le ciel, — le ciel commença à s’éclaircir. ”
“ Vous ne doutez pas du mutuel attachement de votre frère et de votre amie ? Concluez donc qu’entre eux, il ne peut y avoir ni jalousie réelle, ni désaccord qui dure. Mieux que vous, chacun d’eux voit clair dans le cœur de l’autre. Ce qu’ils peuvent attendre l’un de l’autre, ils le savent exactement et quelle est la mesure de ce qu’ils peuvent supporter. Tenez pour certain qu’Isabelle ne taquinera James que jusqu’à la limite où James cesserait d’y prendre plaisir. ”
“ Tout en marchant, Mme Morland dit sommairement son avis sur la déception de James : — Nous sommes tristes pour lui. Mais, d’autre part, que le mariage soit rompu, ce n’est pas un malheur. Il n’y avait pas à se réjouir de ces fiançailles avec une jeune fille que nous connaissions si peu et qui n’avait pas la moindre dot. D’après sa manière d’agir, nous ne pouvons avoir bonne opinion d’elle. En ce moment, le pauvre James souffre, mais cela ne durera pas toujours, et je suis sûre que la sottise de son premier choix l’aura rendu prudent pour toute sa vie. ”
“ Au moment où Catherine Morland va être jetée dans les difficultés et les dangers d’un séjour de six semaines à Bath, et pour le cas où les pages suivantes ne parviendraient pas à documenter suffisamment le lecteur, ajoutons quelques mots à ce qui a déjà été dit sur elle : Son cœur était affectueux ; son caractère, gai et ouvert, sans vanité ni affectation. Ses manières perdaient leur gaucherie effarouchée. Sa personne était avenante et, dans ses bons jours, jolie ; son intelligence à peu près aussi inculte que l’est ordinairement l’intelligence d’une fille de dix-sept ans. ”
“ À ce moment, un coup à la porte la fit tressaillir ; elle retira la main et le couvercle retomba lourdement. L’intruse était une femme de chambre qui, sur l’ordre de Mlle Tilney, venait offrir ses services. Catherine la congédia, mais, rappelée à la réalité, et en dépit de son anxieux désir de pénétrer un mystère, elle procéda à sa toilette sans autre délai. Elle n’allait pas vite, car ses pensées et ses regards étaient encore fixés sur l’inquiétant objet ; et, quoiqu’elle n’osât consacrer une minute à une nouvelle tentative, elle ne pouvait se désintéresser du coffre. ”
