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Le poète propose, le parterre dispose, la politique d'une pièce se joue dans la salle

En Bref

  • Le sens politique d'une pièce ne tient pas tout entier à son texte : un drame de Victor Hugo accordé à un climat libéral paraissait démodé à un public devenu plus radical, sans qu'un vers ait changé.
  • Une salle n'est pas une somme de lecteurs : rassemblé, le public prend plaisir à l'allusion politique, mais il peut aussi se montrer prude et conformiste, et protester quand l'auteur ose être vrai.
  • Au XIXe siècle, faute de pouvoir dire d'avance quel vers serait dangereux, la censure surveillait les publics : selon un témoin de 1859, elle visait de plus près les théâtres de la bonne société, où s'exprimaient les opinions, que les scènes populaires.
  • Victor Hugo, qui voulait faire du théâtre une chaire de vérité pour le peuple, jugeait la censure contre-productive : en interdisant, elle fait passer la pièce pour opprimée et range le public, juge naturel de la scène, du côté des licences qu'elle combat.

À la première représentation d'un drame de Victor Hugo, se souvient Alphonse Karr en 1884, il y avait deux spectacles : le drame sur la scène et, dans la salle, « comédie et bataille » [1]. De cette seconde pièce, ajoute-t-il, on n'a jamais pu faire de reprise. Le mot va plus loin qu'il n'y paraît. Le texte demeure, et ses beautés éternelles avec lui ; mais l'œuvre était vêtue à la mode d'alors, et cette mode a changé, politiquement autant que littérairement . On était libéral, tout au plus républicain ; on est devenu, selon Karr, intransigeant et nihiliste . Les vers n'ont pas bougé. C'est la salle qui a changé de camp.

Le sens politique d'une pièce ne se lit donc pas tout entier dans ses répliques : il se décide entre une scène et un parterre, un soir donné. Le XIXe siècle français a vécu cette tension avec une acuité singulière, parce que trois puissances s'y disputaient la pièce. Le poète revendique pour la scène une mission d'enseignement [2, 3]. Le public rassemblé applique les vers au présent, prend parti, applaudit ou proteste [4, 5]. Le censeur, faute de pouvoir dire d'avance quel vers est dangereux, juge les salles autant que les manuscrits [6, 7]. Reste à savoir qui, des trois, fait l'allusion. La réponse la plus nette vient d'un poète, qui l'a retournée contre la censure.

Hugo et la chaire de vérité

Le poète romantique conçoit d'abord le théâtre comme une école du peuple. Hugo veut que les auteurs dramatiques, enfin libres, fassent de la scène une « chaire de vérité », qu'ils y élèvent les esprits et fassent pénétrer dans la foule la vertu et la raison . Il demande ailleurs qu'on n'offre jamais aux multitudes un spectacle qui ne soit une idée, et que la comédie même porte sa leçon [8]. Le drame, écrit-il dans une préface, a une mission nationale, sociale, humaine . Dans ce schéma, le sens descend de l'auteur vers la salle. La politique d'une pièce est celle que le poète y a mise, et la foule la reçoit comme on reçoit un enseignement.

Ce schéma porte pourtant sa fissure, et Hugo la décrit lui-même. Dans la même préface, il se montre chaque soir devant le rideau, face au peuple de Paris entassé dans la salle . Il se sent alors bien peu de chose devant tant d'attente et de curiosité, et en conclut que la probité doit suppléer chez lui au talent . L'enseignant se sait jugé. Ailleurs, il rêve d'un public idéal, impartial, sans amis ni ennemis, un public qui instruit le poète autant que le poète l'instruit [9]. La relation n'est plus à sens unique. Le sens d'une œuvre se fait à deux, et l'un des deux est une foule.

La préface de Ruy Blas, en 1838, pousse cette réciprocité à son terme. Hugo y envisage plusieurs lectures du drame : don Salluste serait le drame, don César la comédie, Ruy Blas la tragédie [10]. Chacune est juste, aucune n'est complète. Il superpose même trois sujets — philosophique, le peuple aspirant aux régions élevées ; humain, un homme qui aime une femme ; dramatique, un laquais qui aime une reine . Puis il renonce à trancher et souhaite seulement « que chacun y trouve ce qu'il y cherche » . L'aveu est capital. Le sujet politique n'est qu'un étage de l'œuvre, et c'est le spectateur qui choisit l'étage où il s'arrête.

Quand la politique entre dans le théâtre de Hugo, elle tient souvent moins au texte qu'au calendrier. La préface de Lucrèce Borgia raconte un geste : faire jouer un nouveau drame six semaines après le drame proscrit [11]. C'était, explique l'auteur, montrer au gouvernement qu'il perdait sa peine, et que l'art et la liberté repoussent en une nuit sous le pied qui les écrase . Aucune réplique ne porte ce message ; c'est la date qui le porte, et le public qui la connaît. À l'inverse, la suppression d'une pièce après sa première représentation, que Hugo tient pour une confiscation, prive l'œuvre de son second public [12]. Ce public du lendemain, plus impartial que celui des premiers soirs, aurait seul pu dire ce que valait la pièce .

Le parterre, ou l'art d'appliquer les vers

Une salle n'est pas une somme de lecteurs. Georges Montorgueil, qui étudie en 1896 les déshabillés de la scène, s'étonne qu'on paie cher au théâtre ce qui laisse si souvent indifférent dans la paix du chez-soi. C'est qu'en public, répond-il, le spectateur n'est plus une unité libre : il participe du milieu et subit la « tyrannie des moyennes » [13]. Zola en donne une image saisissante. Il a vu au théâtre des viveurs rougir en entendant un mot leste . Le même homme, seul avec un livre, n'aurait pas rougi. La pièce ne s'adresse donc pas à des consciences isolées, mais à un corps collectif qui a ses réflexes, ses pudeurs et ses passions.

En matière politique, ce corps a une pente. Hugo la nomme dans un discours contre la censure : le public a toujours dans l'esprit un fond d'opposition, « l'allusion lui plaît », l'épigramme l'amuse . La formule déplace le problème. L'allusion n'est pas d'abord une propriété du texte ; c'est un plaisir de la salle, qui la cherche et finit par la trouver. Le poète n'a pas besoin de l'avoir écrite : il suffit qu'un vers puisse s'appliquer au pouvoir du jour et que le parterre veuille l'entendre ainsi. Le constat vient d'un poète. Les auteurs savaient fort bien qui faisait la politique de leurs pièces.

Cette pente explique qu'une même pièce change de sens avec le temps. Le texte est fixé le jour où il s'écrit ; la salle, elle, vit au présent. L. Étienne, qui chronique le théâtre de 1869 à 1872, en tire une loi mélancolique : une pièce met plus de temps à se monter qu'une révolution à s'accomplir [14]. Les comédies arrivent ainsi sur la scène comme des calendriers périmés, écrites pour un monde qui n'existe plus . Karr fait le même constat sur un drame de Hugo, accordé à un climat libéral, démodé devant un public devenu plus radical . L'allusion naît précisément de ce décalage : un texte d'hier entendu avec les passions du jour.

La reprise de Ruy Blas, que raconte Frédérick Lemaître dans ses souvenirs publiés en 1880, montre la même logique appliquée à l'auteur lui-même. Le succès fut colossal et dépassa celui de la création ; le drame, écrit-il, fut écouté cette fois par un public impartial, délivré des jalousies qui accompagnent les premières auditions [15]. Mais Lemaître ajoute aussitôt une autre explication. Hugo s'était réconcilié avec Louis-Philippe, il allait être nommé pair de France, et il avait rallié la majorité de la critique, que le mémorialiste traite de girouette des gouvernements . Les vers étaient les mêmes. La situation politique de leur auteur avait changé, et avec elle, au moins, le jugement de ceux qui font l'opinion des salles.

Encore faut-il ne pas prêter au parterre une humeur frondeuse permanente. Zola, qui a vu les viveurs rougir, en tire une conclusion inverse : une assemblée nombreuse a du respect humain, un besoin de vertu et de grandeur fausses qui la pousse à protester quand l'auteur ose être vrai . La salle peut être conformiste autant que rebelle. Henri Duvergey va plus loin en 1874 : nombre de spectateurs, et pas seulement dans ce qu'il appelle le bas peuple, sont selon lui une matière malléable où s'impriment les théories que la pièce veut exposer [16]. Ici, c'est la pièce qui fait la salle. Zola observe enfin que la critique consulte la salle et casse rarement son arrêt, par une crainte semblable à celle qu'inspire tout pouvoir despotique [17]. Le parterre est souverain ; il n'est pas pour autant insurgé.

Le censeur juge la salle avant la pièce

De cette souveraineté, la censure du XIXe siècle a tiré une pratique : surveiller les publics plutôt que les textes. Hippolyte Rigault le constate en 1859, pour le déplorer. La censure, écrit-il, s'inquiète des tendances politiques du théâtre plus que de sa morale . Et comme les opinions se manifestent surtout dans les théâtres de la société polie, c'est eux qu'elle surveille de près, tandis que les scènes populaires, où la politique est rarement en jeu, le sont moins . Le critère n'est donc pas la réplique, mais la salle qui l'entendra. On ferme la porte aux allusions et aux épigrammes ; on la laisse ouverte, regrette Rigault, aux hérésies morales .

Cette pratique tient à une impossibilité que reconnaissent ceux-là mêmes qui pensent la mission censoriale. Alexandre-François Vivien l'écrit sans détour : il est impossible de rédiger le code de la censure et d'en formuler les principes . On devine pourquoi. Aucune règle ne peut dire d'avance quel vers deviendra dangereux, puisque le danger dépend de qui l'écoute et quand. Sa définition de la tâche finit d'ailleurs sur une clause révélatrice : garantir les institutions et les pouvoirs publics sans soustraire au jugement du parterre les faiblesses de la vie politique . Le parterre y est reconnu comme un juge légitime de la politique. La censure se borne à doser ce qu'il lui est permis de juger.

Le pouvoir lui-même finit par se penser comme un spectateur. Dans une chronique de 1868, Charles de Mazade écrit qu'au théâtre un gouvernement n'aura jamais, quoi qu'il fasse, que « sa place au parterre » [18]. Il surveille sans entraver, interprète largement, persuadé qu'à tout exiger il compromettrait tout et que l'on mène le monde par les sous-entendus . Un pamphlet de 1850 en tire la conséquence inverse. A. Baube, qui plaide pour le rétablissement d'un ministère de la Police générale, voit dans le théâtre un grand instrument politique : le gouvernement doit parfois permettre certaines audaces pour diriger l'esprit populaire dans un sens déterminé [19]. L'un regarde la salle, l'autre veut la conduire. Tous deux savent que c'est elle qui compte.

Le censeur dispose pourtant d'une arme que Hugo redoute plus que l'interdiction : le texte arraché à son contexte. Une pièce non représentée, écrit-il, est ce qu'il y a de plus fragile au monde ; une scène, un vers, un mot divulgués et travestis d'avance peuvent la tuer avant qu'elle ait vécu [20]. Or la censure tient le manuscrit à sa discrétion et peut en faire ce qu'elle veut [21]. La crainte du poète dit la même chose par l'envers. Un mot détaché de l'œuvre, livré à l'opinion, prend le sens que l'opinion lui donne. Celui qui lit pour interdire peut ainsi fabriquer l'allusion qu'il prétend prévenir.

Au fond, le pouvoir censorial se méfie de la publicité, celle du parterre comme celle des journaux. En 1827, Narcisse-Achille de Salvandy dénonce une mesure ministérielle frappant l'Opéra-Comique, que les feuilles publiques n'ont pas pu raconter ; l'avantage de la censure, ironise-t-il, est d'avoir des « coups-d'état à huis clos » [22]. Le huis clos est l'exact contraire de la salle. En 1871, l'historien de la censure dramatique Victor Hallays-Dabot exprime la même défiance sur le terrain des mœurs. Il refuse de compter sur la sévérité du parterre, qu'il a trop souvent vu indulgent à ce qui flatte ses passions et ses vices [23]. Dans les deux cas, la censure se justifie par ce que le public ferait de la pièce.

Hugo contre la censure, rendre au public sa juridiction

Hugo retourne contre la censure ce savoir sur la salle. Son argument est politique avant d'être moral : interdire ne calme pas le parterre, cela le range du mauvais côté. L'opinion publique, si sévère pour le théâtre libre, devient indulgente pour le théâtre censuré, qui lui fait l'effet d'un opprimé [24]. Comme la censure est réputée veiller aux mœurs, le peuple abdique sa propre surveillance et fait cause commune avec les licences qu'on persécute : « de juge il se fait complice » [25]. Hugo ne prétend pas que la censure crée le goût d'opposition du public, qu'il tient pour permanent ; il dit qu'elle lui donne un objet, en lui retirant sa juridiction naturelle sur le théâtre et le sentiment de sa responsabilité .

L'interdiction devient même, sous sa plume, une forme de publicité. Présentant un drame qui n'a été ni frappé par la censure ni rejeté par un comité de lecture, il note avec ironie qu'il n'a pas, pour attirer l'intérêt des opinions politiques, « l'avantage du veto de la censure administrative » [26]. La phrase dit tout le mécanisme. Le veto désigne la pièce comme politique, et la salle vient y chercher ce que le censeur y a vu. Le cercle se ferme : le censeur lit l'allusion d'avance, le parterre la lit parce que le censeur l'a lue. Interdire, c'est déjà interpréter, et imposer cette interprétation au public.

Reste la question décisive : un public libre jugerait-il mieux ? Hugo l'affirme devant ses auditeurs. Depuis dix-huit mois que le théâtre est libre, assure-t-il, il s'est joué moins de pièces décolletées qu'il ne s'en jouait sous la censure, car le public, se sachant libre, est devenu plus difficile [27]. Victor Mangin proposait déjà en 1838 d'abandonner au public le soin de faire justice des excès de la scène, plutôt que de lui infliger une censure qui dégrade l'homme [28]. L'objection vient de ceux qui doutent du parterre. Hallays-Dabot l'a trop vu indulgent à ses vices pour croire à ses colères . L'assertion de Hugo est celle d'un orateur, celle de Hallays-Dabot l'impression d'un témoin ; la question reste ouverte entre eux.

Entre l'interdiction et la liberté pure, certains imaginent de faire du parterre une institution. Louis Blanc juge qu'un gouvernement digne de ce nom ne saurait renoncer à la direction morale de la société par le théâtre [29]. Il en confierait pourtant la surveillance à un jury véritablement national : électif, temporaire, amovible par le peuple et responsable . C'est le parterre élevé au rang de tribunal. Maxime Du Camp, qui observe la pente morale de la scène, dresse un constat plus sec : la censure peut tenir un temps contre l'esprit public, mais elle finit toujours débordée, et chaque peuple a, selon lui, le théâtre qu'il mérite [30]. Par des chemins opposés, l'un et l'autre rendent le dernier mot au public.

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Le sens politique d'une pièce n'est pas une propriété de son texte. Il naît de la rencontre entre des vers et une assemblée, à un moment donné, et change quand l'assemblée change. Le poète du XIXe siècle se voulait le professeur de la foule ; il découvrait, devant le rideau, qu'il en était aussi le justiciable, et qu'un même drame pouvait passer pour libéral puis pour dépassé, pour suspect puis pour consacré. La censure, incapable de dresser la liste des vers dangereux, surveillait les salles où se formaient les opinions plutôt que les manuscrits eux-mêmes. Hugo, loin d'ignorer ce mécanisme, l'a décrit avec précision et retourné contre elle : en interdisant, le censeur désigne la pièce comme politique et fait du public le complice de ce qu'il combat.

Il faut pourtant se garder d'un parterre mythique, toujours frondeur. La salle rassemblée est aussi celle qui rougit d'un mot leste, réclame des vertus de convention et s'incline devant le succès ; elle peut étouffer une audace autant qu'en inventer une. Ce qui demeure, c'est le partage des rôles. Le poète écrit les vers, le censeur les soupèse, mais c'est le public qui décide contre qui ils sont dits. Un vers n'est séditieux que devant ceux qui veulent l'entendre.