“ Grâce de la vie ! -et puis, vois-tu bien, mon Gennaro, je te le dis pour toi, ce serait vraiment lâche ce que tu ferais là, ce serait un crime affreux, un assassinat ! Un homme tuer une femme ! Un homme qui est le plus fort ! Oh ! Tu ne voudras pas ! Tu ne voudras pas ! Gennaro, ébranlé. Madame... Dona Lucrezia. Oh ! Je le vois bien, j’ai ma grâce. Cela se lit dans tes yeux. Oh ! Laisse-moi pleurer à tes pieds ! Une Voix au-dehors. Gennaro ! Gennaro. Qui m’appelle ? La Voix. Mon frère Gennaro ! Gennaro. C’est Maffio ! La Voix. Gennaro ! Je meurs ! Venge-moi ! ”
Résumé
“Lucrèce Borgia”, est une œuvre de Victor Hugo. Des thèmes tels que Gennaro, Gubetta ou Ferrare y sont abordés.
Citations de Lucrèce Borgia (Victor Hugo)
“ Maffio. Ces choses-là ne t’intéressent pas, Gennaro, et c’est tout simple. Tu es un brave capitaine d’aventure. Tu portes un nom de fantaisie. Tu ne connais ni ton père ni ta mère. On ne doute pas que tu ne sois gentilhomme, à la façon dont tu tiens une épée ; mais tout ce qu’on sait de ta noblesse, c’est que tu te bats comme un lion. Sur mon ame, nous sommes compagnons d’armes, et ce que je dis n’est pas pour t’offenser. Tu m’as sauvé la vie à Rimini, je t’ai sauvé la vie au pont de Vicence. ”
“ C’est un moyen de me faire aimer de votre peuple. Je veux que votre peuple m’aime. La miséricorde, Alphonse, cela fait ressembler un roi à Jésus-Christ. Soyons des souverains miséricordieux. Cette pauvre Italie a assez de tyrans sans nous depuis le baron vicaire du pape jusqu’au pape vicaire de Dieu. Finissons-en, cher Alphonse. Mettez ce Gennaro en liberté. C’est un caprice, si vous voulez ; mais c’est quelque chose de sacré et d’auguste que le caprice d’une femme, quand il sauve la tête d’un homme. Don Alphonse. Je ne puis, chère Lucrèce. Dona Lucrezia. Vous ne pouvez ? ”
“ Dona Lucrezia. Oh ! il me hait et me méprise maintenant, et c’est leur faute. — Ah ! Gubetta, je me vengerai d’eux. Gubetta. À la bonne heure, voilà parler. Vos fantaisies de miséricorde vous ont quittée, Dieu soit loué ! Je suis bien plus à mon aise avec votre altesse quand elle est naturelle comme la voilà. Je m’y retrouve au moins. Voyez-vous, madame, un lac, c’est le contraire d’une île ; une tour, c’est le contraire d’un puits ; un aqueduc, c’est le contraire d’un pont ; et moi, j’ai l’honneur d’être le contraire d’un personnage vertueux. Dona Lucrezia. Gennaro est avec eux. ”
“ Don Alphonse. Ton épée est bonne ? Rustighello. Oui. Don Alphonse. Tu as un poignard ? Rustighello. Il y a deux choses qu’il n’est pas aisé de trouver sous le ciel ; c’est un italien sans poignard, et une italienne sans amant. Don Alphonse. Bien. — Tu frapperas des deux mains. Rustighello. Monseigneur le duc, pourquoi ne le faites-vous pas arrêter tout simplement, et pendre par jugement du fiscal ? Don Alphonse. Il est sujet de Venise, et ce serait déclarer la guerre à la république. Non. Un coup de poignard vient on ne sait d’où, et ne compromet personne. ”
“ Un visage sans yeux, c’est un palais sans fenêtres. Dona Lucrezia. Si tu savais comme je l’aime ! Gubetta. C’est l’affaire de don Alphonse, votre royal mari. Je dois cependant avertir votre altesse qu’elle perd ses peines. Ce jeune homme, à ce qu’on m’a dit, aime d’amour une belle jeune fille nommée Fiametta. Dona Lucrezia. Et la jeune fille, l’aime-t-elle ? Gubetta. On dit que oui. Dona Lucrezia. Tant mieux ! Je voudrais tant le savoir heureux ! Gubetta. Voilà qui est singulier et n’est guère dans vos façons. Je vous croyais plus jalouse. Dona Lucrezia, contemplant Gennaro. ”
“ Un gentilhomme n’a jamais été blâmé pour avoir coupé une mauvaise branche à l’arbre de sa maison. L’espagnol Mudarra a tué son oncle Rodrigue De Lara pour moins que vous n’avez fait. Cet espagnol a été loué de tous pour avoir tué son oncle, entendez-vous, ma tante ? -allons ! En voilà assez de dit là dessus ! Recommandez votre âme à Dieu, si vous croyez à Dieu et à votre âme. Dona Lucrezia. Gennaro ! Par pitié pour toi ! Tu es innocent encore ! Ne commets pas ce crime ! Gennaro. Un crime ! Oh ! Ma tête s’égare et se bouleverse ! Sera-ce un crime ? Eh bien ! Quand je commettrais un crime ! ”
“ Je suis froide quelquefois, et distraite ; cela vient de mon caractère, non de mon cœur. Écoutez, Alphonse, si votre altesse m’en grondait doucement, je me corrigerais bien vite. La bonne chose de s’aimer comme nous faisons ! Donnez-moi votre main, — embrassez-moi, don Alphonse ! — En vérité, j’y songe maintenant, il est bien ridicule qu’un prince et une princesse comme vous et moi, qui sont assis côte à côte sur le plus beau trône ducal qui soit au monde, et qui s’aiment, aient été sur le point de se quereller pour un misérable petit capitaine aventurier vénitien ! ”
“ Oloferno Vitellozzo, ton oncle t’attend, tu sais bien, Iago d’Appiani, que j’ai empoisonné dans une fête ! Maffio Orsini, va parler de moi dans l’autre monde à ton frère de Gravina, que j’ai fait étrangler dans son sommeil ! Apostolo Gazella, j’ai fait décapiter ton père Francisco Gazella, j’ai fait égorger ton cousin Alphonse d’Aragon, dis-tu ; va les rejoindre ! — Sur mon âme ! Vous m’avez donné un bal à Venise, je vous rends un souper à Ferrare. Fête pour fête, messeigneurs ! Jeppo. Voilà un rude réveil, Maffio ! Maffio. Songeons à Dieu ! Dona Lucrezia. Ah ! ”
“ Dona Lucrezia. Ainsi tu ne sais rien de ta famille ? Gennaro. Je sais que j’ai une mère, qu’elle est malheureuse, et que je donnerais ma vie dans ce monde pour la voir pleurer, et ma vie dans l’autre pour la voir sourire. Voilà tout. Dona Lucrezia. Que fais-tu de ses lettres ? Gennaro. Je les ai toutes là, sur mon cœur. Nous autres gens de guerre, nous risquons souvent notre poitrine à l’encontre des épées. Les lettres d’une mère, c’est une bonne cuirasse. Dona Lucrezia. Noble nature ! ”
“ Madame Lucrèce, ma mère me parle de vous dans ses lettres. Vous êtes du nombre de ces parens dénaturés dont elle m’entretient avec horreur, et qui ont tué mon père, et qui ont noyé sa destinée, à elle, de larmes et de sang. Ah ! J’ai de plus mon père à venger, ma mère à sauver de vous maintenant ! Ah ! Vous êtes ma tante ! Je suis un Borgia ! Oh ! Cela me rend fou ! -écoutez-moi, dona Lucrezia Borgia, vous avez vécu long-temps, et vous êtes si couverte d’attentats que vous devez en être devenue odieuse et abominable à vous-même. Vous êtes fatiguée de vivre, sans nul doute, n’est-ce pas ? ”
“ De ma mère ! Dona Lucrezia. Votre mère, Gennaro ! Vous la voyez peut-être autrement qu’elle n’est. Que diriez-vous si ce n’était qu’une femme criminelle comme moi ? Gennaro. Ne la calomniez pas. Oh ! Non ! Ma mère n’est pas une femme comme vous, Madame Lucrèce ! Oh ! Je la sens dans mon cœur et je la rêve dans mon ame telle qu’elle est ; j’ai son image là, née avec moi ; je ne l’aimerais pas comme je l’aime si elle n’était pas digne de moi ; le cœur d ’un fils ne se trompe pas sur sa mère. ”
“ À Dieu ne plaise que je prive la magnifique république de Venise d’un bon domestique et la chrétienté d’un bras fidèle qui porte une fidèle épée quand il y a devers les eaux de Chypre et de Candie des idolâtres et des sarrasins ! Gennaro. À la bonne heure, monseigneur ! Je ne m’attendais pas, je l’avoue, à ce dénouement. Mais je remercie votre altesse. La clémence est une vertu de race royale, et Dieu fera grâce là-haut à qui aura fait grâce ici-bas. Don Alphonse. Capitaine, est-ce un bon service que celui de la république, et combien y gagnez-vous, bon an, mal an ? ”
“ Un poison redoutable, Gennaro, un poison dont la seule idée fait pâlir tout italien qui sait l’histoire de ces vingt dernières années... Gennaro. Oui, le poison des Borgia ! Dona Lucrezia. Vous en avez bu. Personne au monde ne connaît de contre-poison à cette composition terrible, personne, excepté le pape, monsieur de Valentinois, et moi. Tenez, voyez cette fiole que je porte toujours cachée dans ma ceinture. Cette fiole, Gennaro, c’est la vie, c’est la santé, c’est le salut. Une seule goutte sur vos lèvres, et vous êtes sauvé ! ”
“ Une salle magnifique du palais Negroni. À droite, une porte bâtarde. Au fond, une grande et très-large porte à deux battants. Au milieu, une table superbement servie à la mode du quinzième siècle. De petits pages noirs, vêtus de brocard d’or, circulent à l’entour. — Au moment où la toile se lève, il y a quatorze convives à table, Jeppo, Maffio, Ascanio, Oloferno, Apostolo, Gennaro et Gubetta, et sept jeunes femmes, jolies et très-galamment parées. Tous boivent ou mangent, ou rient à gorge déployée avec leurs voisines, excepté Gennaro qui paraît pensif et silencieux. ”
“ Y a-t-il assez d’élixir dans cette fiole pour sauver les gentilshommes que vos moines viennent d’entraîner dans ce tombeau ? Dona Lucrezia, examinant la fiole. Il y en a à peine assez pour vous, Gennaro ! Gennaro. Vous ne pouvez pas en avoir d’autre sur-le-champ ? Dona Lucrezia. Je vous ai donné tout ce que j’avais. Gennaro. C’est bien. Dona Lucrezia. Que faites-vous, Gennaro ? Dépêchez-vous donc. Ne jouez pas avec des choses si terribles. On n’a jamais assez tôt bu un contre-poison. Buvez, au nom du ciel ! Mon dieu ! quelle imprudence vous avez faite là ! Mettez votre vie en sûreté. ”
“ Veux-tu que je te dise, Gennaro ? Tu es dupe. Il n’y a dans toute cette affaire ni poison, ni contre-poison. Pure comédie. La Lucrèce est amoureuse éperdue de toi, et elle a voulu te faire accroire qu’elle te sauvait la vie, espérant te faire doucement glisser de la reconnaissance à l’amour. Le duc est un bonhomme, incapable d’empoisonner ou d’assassiner qui que ce soit. Tu as sauvé la vie à son père d’ailleurs, et il le sait. La duchesse veut que tu partes, c’est fort bien. Son amourette se déroulerait en effet plus commodément à Venise qu’à Ferrare. Le mari la gêne toujours un peu. ”
“ Mesdames, goûtez de ce vin. Il est plus doux que le vin de Lacryma-Christi, et plus ardent que le vin de Chypre. C’est du vin de Syracuse, messeigneurs ! Gubetta, mangeant. Oloferno est ivre, à ce qu’il paraît. Oloferno. Mesdames, il faut que je vous dise quelques vers que je viens de faire. Je voudrais être plus poète que je ne le suis pour célébrer d’aussi admirables festins. Gubetta. Et moi je voudrais être plus riche que je n’ai l’honneur de l’être pour en donner de pareils à mes amis. Oloferno. Rien n’est si doux que de chanter une belle femme et un bon repas. ”
“ Jeppo. Tiens, voilà Monsieur De Belverana. Eh bien ! nous irons tous ensemble ; ce sera une joyeuse soirée. Bonjour, Monsieur De Belverana. Gubetta. Que Dieu vous garde longues années, seigneur Jeppo. Maffio, bas à Jeppo. Vous allez encore me trouver bien timide, Jeppo. Hé bien, si vous m’en croyiez, nous n’irions pas à ce souper. Le palais Negroni touche au palais ducal, et je n’ai pas grande croyance aux airs amiables de ce seigneur Belverana. Jeppo, bas. Vous êtes fou, Maffio. La Negroni est une femme charmante, je vous dis que j’en suis amoureux, et le Belverana est un brave homme. ”
“ Il aurait fallu tuer aussi madame Lucrèce. Don Alphonse. Hé bien ? Après ? Rustighello. Je n’avais pas d’ordre pour elle. Don Alphonse. Rustighello ! les bons serviteurs sont ceux qui comprennent les princes sans leur donner la peine de tout dire. Rustighello. Et puis j’aurais craint de brouiller votre altesse avec le pape. Don Alphonse. Imbécile ! Rustighello. C’était bien embarrassant, monseigneur. Tuer la fille du Saint-Père ! Don Alphonse. Hé bien, sans la tuer, ne pouvais-tu pas crier, appeler, m’avertir, empêcher l’amant de s’évader ? ”
“ — Vous êtes empoisonné ! Gennaro. Empoisonné, madame ! Dona Lucrezia. Empoisonné ! Gennaro. J’aurais dû m’en douter, le vin étant versé par vous. Dona Lucrezia. Oh ! ne m’accablez pas, Gennaro. Ne m’ôtez pas le peu de force qui me reste et dont j’ai besoin encore pour quelques instants. — Écoutez-moi. Le duc est jaloux de vous, le duc vous croit mon amant. Le duc ne m’a laissé d’autre alternative que de vous voir poignarder devant moi par Rustighello, ou de vous verser moi-même le poison. ”
“ Gennaro. Allons, c’est bien. S’il y a un crime en ceci, qu’il retombe sur votre tête. Après tout, que vous disiez vrai ou non, ma vie ne vaut pas la peine d’être tant disputée. Donnez. Il prend la fiole et boit.Dona Lucrezia. Sauvé ! — Maintenant il faut repartir pour Venise de toute la vitesse de ton cheval. Tu as de l’argent ? Gennaro. J’en ai. Dona Lucrezia. Le duc te croit mort. Il sera aisé de lui cacher ta fuite. Attends ! Garde cette fiole et porte-la toujours sur toi. Dans des temps comme ceux où nous vivons, le poison est de tous les repas. Toi surtout, tu es exposé. ”
“ Gubetta. Demain, tant qu’il vous plaira ! Oloferno va se rasseoir en chancelant avec dépit. Gubetta éclate de rire. — Cet imbécile ! Mettre en déroute les plus jolies femmes de Ferrare avec un couteau emmanché dans un sonnet ! Se fâcher à propos de vers ! Je le crois bien qu’il a des ailes. Ce n’est pas un homme, c’est un oison. Cela perche, cela doit dormir sur une patte, cet Oloferno-là ! Jeppo. Là là, faites la paix, messieurs. Vous vous couperez galamment la gorge demain matin. Par Jupiter, vous vous battrez du moins en gentilshommes, avec des épées, et non avec des couteaux. Ascanio. ”
“ Est-ce que tu n’en as pas assez du crime ? Gubetta. Je vois que vous êtes en train de devenir la plus vertueuse altesse qui soit. Dona Lucrezia. Est-ce que notre commune renommée à tous deux, notre renommée infâme, notre renommée de meurtre et d’empoisonnement, ne commence pas à te peser, Gubetta ? Gubetta. Pas du tout. Quand je passe dans les rues de Spolette, j’entends bien quelquefois des manans qui fredonnent autour de moi : hum ! Ceci est Gubetta, Gubetta-poison, Gubetta-poignard, Gubetta-gibet ! ”
“ Gennaro. Monseigneur le duc, je suis un simple capitaine et je vous parle avec le respect qui convient. Votre altesse m’a fait saisir dans mon logis ce matin ; que me veut-elle ? Don Alphonse. Seigneur capitaine, un crime de lèse-majesté humaine a été commis ce matin vis-à-vis la maison que vous habitez. Le nom de notre bien-aimée épouse et cousine dona Lucrezia Borgia a été insolemment balafré sur la face de notre palais ducal. Nous cherchons le coupable. Dona Lucrezia. Ce n’est pas lui ! il y a méprise, don Alphonse. Ce n’est pas ce jeune homme ! ”
“ Oloferno. Je l’ai vu l’an passé rose et frais comme vous. Maffio. Il y a trois mois, il a soupé chez notre saint-père le pape, dans sa vigne du belvédère ! Ascanio. C’est horrible ! Maffio. Oh ! L’on conte des choses bien étranges de ces soupers des Borgia ! Ascanio. Ce sont des débauches effrénées, assaisonnées d’empoisonnemens. Maffio. Voyez, messeigneurs, comme cette place est déserte autour de nous. Le peuple ne s’aventure pas si près que nous du palais ducal ; il a peur que les poisons qui s’y élaborent jour et nuit ne transpirent à travers les murs. ”
“ Jeppo. Ah ! Messieurs, messieurs ! Dans quel temps sommes-nous ? Et connaissez-vous une créature humaine qui soit sûre de vivre quelques lendemains dans cette pauvre Italie avec les guerres, les pestes et les Borgia qu’il y a ! Don Apostolo. Ah çà, messeigneurs, je crois que tous tant que nous sommes nous devons faire partie de l’ambassade que la république de Venise envoie au duc de Ferrare, pour le féliciter d’avoir repris Rimini sur les Malatesta. Quand partons-nous pour Ferrare ? Oloferno. Décidément, après-demain. Vous savez que les deux ambassadeurs sont nommés. ”
“ Gubetta. Comme il plaira à votre altesse. J’ai encore un conseil à vous donner ; c’est de ne point vous démasquer. On pourrait vous reconnaître. Dona Lucrezia. Et que m’importe ? S’ils ne savent pas qui je suis, je n’ai rien à craindre ; s’ils savent qui je suis, c’est à eux d’avoir peur. Gubetta. Nous sommes à Venise, madame ; vous avez bien des ennemis ici, et des ennemis libres. Sans doute la république de Venise ne souffrirait pas qu’on osât attenter à la personne de votre altesse ; mais on pourrait vous insulter. ”
“ Dona Lucrezia. Mais c’est lâche ce que vous faites là, Gennaro ! Tuer une femme, une femme sans défense ! Oh ! vous avez de plus nobles sentiments que cela dans l’âme ! Écoute-moi, tu me tueras après si tu veux ; je ne tiens pas à la vie, mais il faut bien que ma poitrine déborde, elle est pleine d’angoisses de la manière dont tu m’as traitée jusqu’à présent. Tu es jeune, enfant, et la jeunesse est toujours trop sévère. Oh ! si je dois mourir, je ne veux pas mourir de ta main. ”
“ Il y en a bien cinq. — Ah ! Jeunes gens ! vous arrachez les entrailles à une malheureuse femme, et vous croyez qu’elle ne se vengera pas ! Voici le tien, Jeppo. Maffio, voici le tien. Oloferno, Apostolo, Ascanio, voici les vôtres ! Gennaro, qu’elle n’a pas vu jusqu’alors, faisant un pas. Il en faut un sixième, madame ! Dona Lucrezia. Ciel ! Gennaro ! Gennaro. Lui-même. Dona Lucrezia. Que tout le monde sorte d’ici. — Qu’on nous laisse seuls. — Gubetta, quoi qu’il arrive, quoi qu’on puisse entendre du dehors de ce qui va se passer ici, que personne n’y entre ! Gubetta. Il suffit. ”
“ Jeppo. Il paraît que ce brave turc n’entendait rien à la politique. Maffio. Oui, les Borgia ont des poisons qui tuent en un jour, en un mois, en un an, à leur gré. Ce sont d’infâmes poisons qui rendent le vin meilleur, et font vider le flacon avec plus de plaisir. Vous vous croyez ivre, vous êtes mort. Ou bien un homme tombe tout à coup en langueur, sa peau se ride, ses yeux se cavent, ses cheveux blanchissent, ses dents se brisent comme verre sur le pain ; il ne marche plus, il se traîne ; il ne respire plus, il râle ; il ne rit plus, il ne dort plus, il grelotte au soleil en plein midi ”
“ Il faut chasser cet homme, et n’en plus parler. Qu’il aille où il voudra, ce drôle, n’est-ce pas, Alphonse ? Le lion et la lionne ne se courroucent pas d’un moucheron. — Savez-vous, monseigneur, que si la couronne ducale était à donner en concours au plus beau cavalier de votre duché de Ferrare, c’est encore vous qui l’auriez. — Attendez, que j’aille dire à Bautista de votre part qu’il ait à chasser au plus vite de Ferrare ce Gennaro ! Don Alphonse. Rien ne presse. ”
“ Dona Lucrezia, à part. Hélas ! Elle referme la jalousie et se retire. Maffio. Cette femme est belle pourtant ! Jeppo. Oui, mais il y a quelque chose de sinistre empreint sur sa beauté. Maffio. C’est un ducat d’or à l’effigie de Satan. Gennaro. Oh ! Maudite soit cette Lucrèce Borgia ! Vous dites qu’elle m’aime, cette femme ! Hé bien, tant mieux ! Que ce soit son châtiment ! Elle me fait horreur ! Oui, elle me fait horreur ! Tu sais, Maffio, cela est toujours ainsi ; il n’y a pas moyen d’être indifférent pour une femme qui nous aime. Il faut l’aimer ou la haïr. ”
“ Maffio. Pardieu, mon frère Gennaro ! Voilà la première parole que tu dis depuis le commencement du souper, et tu ne bois pas ! Est-ce que tu songes à Lucrèce Borgia ? Gennaro ! Tu as décidément quelque amourette avec elle ! Ne dis pas non. Gennaro. Verse-moi à boire, Maffio ! Je n’abandonne pas plus mes amis à table qu’au feu. Un Page Noir, deux flacons à la main. Messeigneurs, du vin de Chypre ou du vin de Syracuse ? Maffio. Du vin de Syracuse. C’est le meilleur. Le page noir remplit tous les verres. Jeppo. La peste soit d’Oloferno ! Est-ce que ces dames ne vont pas revenir ? ”
“ La liberté du bal était une bonne fortune pour elle. Les femmes ne déguisent leur personne que pour déshabiller plus hardiment leur âme. Visage masqué, coeur à nu. Depuis quelques instants dona Lucrezia est sur le balcon dont elle a entrouvert la jalousie. Elle écoute. Maffio. Ah ! Tu es venu te loger précisément en face de son balcon. Gennaro ! Gennaro ! Don Apostolo. Ce qui n’est pas sans danger, mon camarade ; car on dit ce digne duc de Ferrare fort jaloux de madame sa femme. Oloferno. Allons, Gennaro, dis-nous où tu en es de ton amourette avec la Lucrèce Borgia. ”
“ Voyons, si l’on te disait : cette malheureuse femme s’est fait raser la tête, elle couche dans la cendre, elle creuse sa fosse de ses mains, elle prie Dieu nuit et jour, non pour elle, qui en aurait besoin cependant, mais pour toi, qui peux t’en passer ; elle fait tout cela, cette femme, pour que tu abaisses un jour sur sa tête un regard de miséricorde, pour que tu laisses tomber une larme sur toutes les plaies vives de son cœur et de son âme, pour que tu ne lui dises plus comme tu viens de le faire avec cette voix plus sévère que celle du jugement dernier : Vous êtes Lucrèce Borgia ! ”
“ Parce qu’il y a eu deux ou trois soupers fameux où les Borgia ont empoisonné, avec de fort bons vins, quelques-uns de leurs meilleurs amis, ce n’est pas une raison pour ne plus souper du tout. Ce n’est pas une raison pour voir toujours du poison dans l’admirable vin de Syracuse et derrière toutes les belles princesses de l’Italie Lucrèce Borgia. Spectres et balivernes que tout cela ! À ce compte il n’y aurait que les enfants à la mamelle qui seraient sûrs de ce qu’ils boivent, et qui pourraient souper sans inquiétude. Par Hercule, Gennaro ! sois enfant ou sois homme. ”
Termes fréquents
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