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Le poète dans l'arène, la gloire littéraire à l'épreuve du suffrage
En Bref
- Au XIXe siècle, la gloire littéraire se décrit avec les mots du vote — suffrage, scrutin, dépouillement — mais pour désigner une élection lente, réservée à une élite de lecteurs et close par la postérité.
- Lamartine, poète célébré entré en politique, en fit l'épreuve en 1848 : acclamé aux élections d'avril, puis placé au quatrième rang par l'Assemblée, il fut jugé par ses détracteurs trop haut pour gouverner, quand ses admirateurs voyaient dans sa politique sa poésie en action.
- Entrer en politique change la célébrité en popularité : l'écrivain applaudi à la tribune ne l'est plus pour lui seul, mais aussi pour les passions de son public, qu'il exprime, et la gloire acquise par les livres peut s'y ternir.
- Pour plusieurs auteurs du XIXe siècle, l'écrivain pèse davantage par son indépendance à l'égard des partis qu'en briguant un mandat ; Victor Hugo, de son côté, tient pour nul tout scrutin fait sans liberté de la presse.
En juin 1848, un pamphlet signé de trois initiales dresse le bilan d'une chute. La gloire de Lamartine, écrit son auteur, était « aussi pure que ses vers étaient beaux » et grandissait chaque jour ; dès qu'il aborda la politique, il cessa de monter dans l'opinion, puis descendit [1]. Le reproche ne vise pas seulement un homme. Il suppose que le poète possédait un capital, l'admiration de ses lecteurs, et qu'il l'a perdu en voulant le placer ailleurs. Entre la renommée littéraire et la faveur des électeurs, il n'y aurait donc pas de change, ou un change ruineux.
Le XIXe siècle a pourtant pensé la gloire des lettres avec les mots du vote : suffrage, scrutin, dépouillement. Mais il les emploie le plus souvent pour marquer une différence. Le suffrage qui consacre un écrivain est lent, sélectif, posthume ; celui qui élit un député est immédiat, massif, passionné. L'autorité de l'écrivain tient au premier et se monnaye mal dans le second. Là où il a pesé sur la cité, c'est en parlant au nom de son œuvre et de son indépendance — par le témoignage, par le refus des partis — plus qu'en briguant un mandat. Cette ligne a ses contradicteurs, et non des moindres : les admirateurs de Lamartine, qui voyaient dans sa politique le prolongement de ses vers [2], ou ceux qui jugeaient que le grand art ne pouvait plus naître que de la grande politique [3].
Le vrai peuple du génie, un scrutin dépouillé fort tard
La première image est celle d'un électorat dispersé dans le temps. Victor Hugo tient une certaine popularité pour de la vulgarité : l'art ne recherche l'influence sur ses contemporains qu'à condition de rester de l'art [4]. Si par hasard cette influence lui est refusée — ce qui est, précise-t-il, « rare en tout temps et en particulier impossible dans le nôtre » —, il lui reste une autre popularité, faite du suffrage successif d'un petit nombre d'hommes d'élite à chaque génération. À force de siècles, ajoute-t-il, ce petit nombre fait une foule, et c'est là « le vrai peuple du génie » [4]. Le mot est habile. Il ne renonce pas au peuple, il le recompose, en remplaçant la masse des vivants par la file des lecteurs successifs.
Ce scrutin a ses règles, et la première est la lenteur. Dans la Revue des Deux Mondes, G. d'Avenel le concède : les réputations littéraires ne se font pas au suffrage universel, elles forment un privilège que la démocratie ne peut entamer [5]. L'élite y est souveraine, mais elle vote un à un, à bulletin secret, et l'urne n'est dépouillée que très tard [5]. Ce délai n'est pas un défaut du système, il en est la vertu. Un texte d'inspiration libérale, recueilli dans une anthologie, en tire la morale. L'écrivain qui ne vise que sa fortune et les applaudissements d'une société frivole ne peut guère compter sur les suffrages de la postérité ; celui qui annonce une vérité refusée par ses contemporains peut en espérer la louange de l'avenir [6].
Cet électorat d'élite a toutefois un défaut que Louis de Bonald a vu : il est invérifiable, donc commode. Ce n'est jamais, observe-t-il, qu'une petite portion du public qui juge du talent d'un écrivain [7]. Or l'auteur appelle ces juges le public quand ils l'applaudissent, et les traite d'envieux ou d'ignorants quand ils se taisent [7]. Bonald compare ce travers à celui des factions qui, dans les troubles civils, prennent leurs seuls partisans pour le peuple entier [7]. La comparaison est cruelle pour l'idée d'un suffrage lent et sûr. Le peuple du génie pourrait n'être que le parti de l'auteur, projeté dans l'avenir.
Le début du XXe siècle décrit un mécanisme plus prosaïque, où le vote du public est précédé et orienté. En 1910, dans un ouvrage sur le droit de critique, Max Butteau fait de l'opinion publique, fruit du suffrage populaire, l'instance qui fait et défait les réputations en dernier ressort [8]. Mais avant elle, les comptes rendus des journaux et des revues préjugent de sa décision, et souvent la déterminent [8]. Pierre Mille, en 1925, pousse l'analogie électorale jusqu'au bout. Les lecteurs choisissaient autrefois librement, sous la direction des critiques, par une sorte de suffrage universel ; on en est venu à un suffrage à deux degrés, où un scrutin aristocratique désigne et où le vote populaire ne fait que ratifier [9]. La raison est économique : le lecteur qui a acheté une dizaine de volumes dans l'année s'en tient souvent là [9].
Encore faut-il que ces grands électeurs fassent leur office. Baudelaire leur reproche de le trahir. Le public, selon lui, ne demande qu'à faire des succès parce qu'il veut jouir ; ce qui manque aux artistes sérieux, c'est le concours désintéressé de ceux qui devraient trier pour lui les réputations, et qui l'endorment à force de crier au loup pour des ombres [10]. Gustave Planche décrit le travers inverse, l'engouement. Un succès éclatant, écrit-il, devient « une garantie d'inviolabilité » : qui avertit l'écrivain applaudi passe pour envieux, et la critique finit par suivre la foule [11]. Entre l'indifférence et l'idolâtrie, le scrutin lent n'est pas à l'abri des passions du scrutin rapide.
Lamartine en 1848, la gloire mise aux voix
Lamartine est le cas où les deux suffrages ont été sommés de coïncider. Ses admirateurs n'y voyaient aucune rupture. En 1869, dans un discours prononcé pour la souscription à sa statue, Victor de Laprade affirme que chez lui l'âme du poète a fait le cœur du citoyen : « sa politique, c'est sa poésie en action » [2]. Un texte joint à une édition de Jocelyn érige la hiérarchie en maxime : la poésie est l'idée, la politique le fait, et l'idée domine le fait [12]. La gloire propre de Lamartine serait d'avoir réuni les deux [12]. Dans cette lecture, l'élu n'est que le poète passé de l'idée à l'acte, et le crédit des vers couvre naturellement l'action.
Pendant quelques mois, la conversion parut réussir. En 1848, Alphonse Rastoul célèbre une popularité qui ne trompe pas : un parti peut méconnaître le dévouement, écrit-il, une nation ne s'abuse point [13]. Il en donne pour preuve les élections du 25 avril et la journée du 4 mai, à l'ouverture de l'Assemblée nationale [13]. La même année, une brochure consacrée aux candidats à la présidence raconte le revers. Lamartine déclare à la tribune qu'il ne restera au pouvoir qu'avec Ledru-Rollin ; l'Assemblée nomme d'abord Arago, Garnier-Pagès et Marie, et ne le place qu'en quatrième [14]. Les auteurs y voient la punition de son appui à un homme que l'opinion repousse [14]. L'admiration acquise par les livres n'avait pas protégé le poète contre l'arithmétique des assemblées.
Ses détracteurs en tirent une leçon générale : les deux suffrages ne mesurent pas la même chose. Le pamphlet de juin 1848 reconnaît au poète un langage magnifique, mais lui reproche de juger toujours les choses de trop haut et de n'avoir ni opinions ni but politique certains [15]. Il conclut d'une formule sèche : « La poésie, pour une nation, ne vaut pas l'arithmétique » [15]. Le même auteur range Lamartine dans une lignée, celle des hommes qui devaient aux arts toute leur gloire et l'ont vue s'obscurcir dans la politique ; il rappelle qu'un géant de la littérature nouvelle s'était déjà retiré de l'arène, dépopularisé [16]. Ce que l'électeur exige, des positions fixes et des calculs, est précisément ce que le lecteur ne demandait pas.
Les témoins postérieurs n'ont pas tranché. Charles de Mazade voit dans le rôle public de Lamartine, gagnant ou perdant tour à tour la popularité, moins une politique qu'une fascination exercée par le génie, une immense ambition déçue au moment de toucher au but [17]. Charles Alexandre, dans des souvenirs publiés en 1884, conteste au contraire l'image du rêveur ignorant des hommes. Sa qualité maîtresse en politique aurait été le bon sens, et la splendeur de la forme aurait seulement voilé la fermeté du fond [18]. Les deux lectures s'opposent, mais l'éclat du poète entre dans l'une comme dans l'autre : chez Mazade, une fascination de génie plus qu'une politique ; chez Alexandre, une splendeur de la forme qui voile la fermeté du fond.
Un épisode suggère où se logeait son poids réel. Un publiciste de 1848, Ernest Perrot de Chezelles, rapporte que le peuple, au lendemain de sa victoire, a offert au monde, par l'abolition de la peine de mort, le spectacle de sa propre magnanimité [19]. L'expression, précise-t-il, est de Lamartine [19]. Le détail est éloquent. L'acte appartient au peuple ; la phrase qui le rend lisible au monde appartient au poète. L'autorité littéraire s'exerce ici comme un pouvoir de nommer, non comme une réserve de voix.
Célébrité ou popularité, ce que la tribune fait au poète
La tribune ne se contente pas d'exposer l'écrivain ; elle change la nature de l'applaudissement qu'il reçoit. René Doumic le dit avec précision : la politique a pour l'artiste ce danger qu'elle change sa célébrité en popularité, et risque de lui faire monter au cerveau un encens plus épais et plus troublant [20]. Car les applaudissements ne s'adressent plus à lui seul. Dans ses paroles et ses actes, les hommes applaudissent l'expression de leurs propres passions [20]. La distinction éclaire la fragilité de Lamartine. La célébrité salue une œuvre ; la popularité salue un miroir, et elle se retire dès que le miroir cesse de flatter.
George Sand en tire une conclusion institutionnelle. L'Assemblée nationale, écrit-elle, n'est pas un corps constitué pour donner au talent une récompense nationale ; c'est, ou ce devrait être, un atelier pour le travail socialiste et politique, qui demande des spécialités [21]. Sinon, pourquoi ne pas y envoyer des chanteurs et des peintres, en tant qu'artistes aimés du public [21] ? Quant aux écrivains, elle les juge d'autant plus attachés à l'idée d'aristocratie qu'ils sont plus artistes : « Leur place est à l'Académie » [21]. L'argument ne vient pas d'un adversaire de l'Assemblée, puisqu'il en définit la tâche. Ce n'est pas le suffrage que Sand récuse, c'est la confusion des titres.
Vu des bancs, le divorce prend une autre couleur. Victor Hugo, qui siège à l'Assemblée constituante de 1848 et y note la présence de Lamartine à son banc, reconnaît à l'Assemblée de l'honnêteté et du courage [22]. Son malheur, ajoute-t-il, est d'être médiocre, ce qui la rend hostile aux grandes intelligences qu'elle contient ; l'éloquence vraie l'étonne et la hérisse, et « le beau langage lui est patois » [22]. Le reproche retourne celui de Sand. Pour elle, l'artiste se trompe d'enceinte ; pour lui, c'est l'enceinte qui ne sait pas l'entendre. Les deux constats aboutissent au même endroit : la parole de l'écrivain et la délibération d'une assemblée ne parlent pas la même langue.
Il serait pourtant trop simple de conclure que la notoriété ne vaut rien devant l'urne. E. Vacherot soutient même le contraire : dans une démocratie inégalement éclairée, un vote d'estime motivé par la notoriété du candidat vaut mieux qu'un vote politique aveugle, émis sur un mot d'ordre [23]. Le propos ne vise pas les écrivains en particulier, mais il ouvre une brèche. En 1833, au procès de Cabet, député de la Côte-d'Or, un argument renverse la hiérarchie : la société peut se garder de l'écrivain qui parle sans mission ni garantie, mais doit-elle punir l'homme que les suffrages de ses électeurs ont investi [24] ? Le mandat ajoute alors à l'autorité de la parole au lieu de la ruiner. L'argument confirme pourtant la distinction par un détour : l'élu tient sa garantie des électeurs, non de son œuvre.
Hors des partis, le témoin et le gardien du vote
Si l'écrivain gagne peu à se faire candidat, il garde une arme : le refus de se donner à un parti. Victor Hugo en fait une règle de conduite pour les temps livrés à la lutte furieuse des opinions : être de tous les partis par leur côté généreux, n'être d'aucun par leur côté mauvais [25]. Et il résume : « La puissance du poète est faite d'indépendance » [25]. Un texte que donne Lerminier dans la Revue des Deux Mondes le dit sous forme de sentence : le poète qui veut être homme politique et se livrer à un parti est perdu comme poète [26]. Son auteur se sait blâmé de ne pas s'être mêlé aux partis [26]. Le refus porte sur l'enrôlement, non sur la chose publique.
Le temps semble donner raison à cette prudence, du moins aux yeux de ceux qui écrivent pour durer. Le jeune Zola, dans ses lettres, range parmi les égarements du véritable artiste le fait de se mêler de politique, comme Hugo, et d'écrire sur l'événement présent une pièce qui n'aura plus de sens le lendemain [27]. À l'inverse, Lamartine, qui ne parle que de l'âme et de l'humanité en général, lui paraît user bien de la flamme sacrée [27]. La leçon ne manque pas d'ironie. Du poète qui avait affronté l'Assemblée, ce jeune lecteur ne retient que les vers. Chez ce lecteur du moins, le tri est fait : l'œuvre est gardée, le mandat oublié.
Cette pureté a ses adversaires, qui ne demandent pas pour autant à l'artiste de briguer des voix. Dans La Petite Fadette, George Sand rappelle que les vrais artistes sont des hommes et des citoyens, qui partagent l'émotion générale [28]. Tant que la société n'est pas assise, ils procèdent par improvisations rapides pour frapper l'attention publique, car les œuvres patientes demandent du calme et du temps [28]. Jean Jaurès va plus loin : il n'y a plus qu'un moyen de faire du grand art, c'est de faire de la grande politique, en s'inspirant de ce que la démocratie a de plus hardi et de plus noble [3]. Ni l'une ni l'autre ne parle de l'écrivain assis à l'Assemblée, mais Jaurès ne s'en tient pas à l'œuvre nourrie par la cité : c'est la grande politique elle-même qu'il donne pour condition du grand art.
La forme la plus haute de cette influence consiste peut-être à veiller sur les conditions du vote plutôt qu'à y concourir. Dans Napoléon le Petit, Victor Hugo pose qu'il n'y a pas de vote là où il n'y a pas de liberté de la presse, et que tout scrutin fait sans elle est nul [29]. Il y joint les libertés de réunion, d'affichage et de colportage, toutes issues du droit de s'éclairer avant de voter, car « voter, c'est gouverner » [29]. L'écrivain n'y demande rien pour lui. Il parle en garant, comme le voulait Marius Topin : libre de ses sujets, incapable de complaisance envers un pouvoir jaloux comme envers les modes, il peut acquérir assez d'autorité pour que sa voix soit celle d'une nation et son jugement l'arrêt de la postérité [30]. Le suffrage lent rejoint ici le suffrage universel sans se confondre avec lui : il le protège.
Le XIXe siècle a pensé la gloire littéraire comme une élection d'un genre particulier : un vote lent, réservé à une élite de lecteurs, dépouillé par la postérité, et que ses contemporains savaient exposé à l'engouement comme à l'indifférence. L'aventure de Lamartine en 1848 a mis ce vote à l'épreuve de l'urne. Le poète acclamé aux élections d'avril se vit, la même année, relégué par l'Assemblée et jugé par ses détracteurs trop haut pour compter, tandis que ses admirateurs tenaient sa politique pour sa poésie en action. Le passage de la célébrité à la popularité, que décrit Doumic, éclaire ce revers : l'une salue une œuvre, l'autre des passions qui se reconnaissent.
L'écrivain ne se tait pas pour autant. Il pèse autrement : en refusant de s'enrôler dans un parti, en nourrissant son œuvre des émotions de la cité, en défendant la liberté de la presse sans laquelle aucun scrutin ne vaut. Il n'est pas l'élu du peuple qui vote ; il est le témoin et le gardien des conditions de ce vote. Les urnes comptent les voix d'un jour, les bibliothèques celles des siècles, et le change des unes dans les autres se fait mal.
