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Qui garde le grenier, la réserve de blé entre le soupçon d'accaparement et le soupçon d'État

En Bref

  • Pour les économistes libéraux du XIXe siècle, la meilleure réserve de blé n'est pas un tas de grain mais un commerce libre : ce sont des prix plus élevés qui attirent le blé de loin et retiennent dans le pays le surplus d'ordinaire exporté.
  • Le stock du marchand se lit vite comme un accaparement, et ce soupçon peut produire la pénurie qu'il dénonce : menacé, le grain se cache, au point qu'on a faim à côté de greniers encore pleins.
  • Le grenier public n'échappe pas à la méfiance : un texte de 1793, recueilli parmi les actes du gouvernement révolutionnaire, redoute que les gardiens de dépôts uniques puissent affamer le pays ou le livrer à l'ennemi, et des libéraux lui reprochent de décourager les importations privées.
  • Dans les années 1930, le stock prend une autre fonction : il sert aussi à retenir des excédents difficiles à écouler, et non plus seulement à se prémunir contre le manque, et il est confié aux producteurs et aux meuniers, par des taux ou des ordres, plutôt que tenu directement par l'État.

La scène revient de crise en crise, et une feuille de 1846, le Bien public, la décrit comme une mécanique. Le fermier intimidé ferme ses greniers, le marchand suspend ses envois, les routes sont bloquées. La foule trouve le marché vide, la panique tourne à l'émeute, et le grain se resserre davantage [1]. Au bout de la chaîne, le peuple « meurt de faim à côté des subsistances » que la terreur a fait enfouir [1]. Le blé n'a pas manqué : il s'est caché. Cette disette-là ne tient pas à la récolte, mais à la confiance.

D'où une question qui traverse un siècle et demi de controverses sur les grains : faut-il que la puissance publique tienne une réserve de blé ? Les économistes libéraux répondent que la meilleure réserve est un commerce libre, qui garde le grain en entrepôt et le fait venir de loin. Leurs adversaires tiennent que le pain d'un peuple ne se confie ni aux marchands ni à l'étranger. Mais les deux camps butent sur le même obstacle. Le stock du négociant passe pour de l'accaparement ; celui de l'État, pour un monopole, voire un complot. La question décisive n'est donc pas seulement combien stocker, mais qui tient le grenier, et devant qui il en répond.

Dubost et l'entrepôt de Marseille, le commerce comme grenier

Pour l'économie libérale, la réserve n'est pas un tas de grain immobile : c'est un flux. P.-C. Dubost, dans ses études sur la question du blé, en donne la version la plus nette. Le commerce achète le blé là où il abonde et le revend là où il manque ; il abrège ainsi les crises, contient les prix et proportionne les approvisionnements aux besoins [2]. Le marchand n'est pas un intrus dans la subsistance publique, il en est l'organe. Dubost pousse l'idée jusqu'à une géographie : la France serait si bien placée qu'elle pourrait devenir l'« entrepôt général » des grains du commerce extérieur de tous les peuples, garantie d'un approvisionnement régulier et de prix stables [3].

Ce grenier a une clé, et c'est le prix. Dubost l'écrit sans détour : pour que le blé continue d'entrer à Marseille, il faut que les prix y restent les plus élevés de France [3]. Léonce de Lavergne en tire une règle générale. Le consommateur ne paie son blé moins cher en temps de disette que s'il le paie un peu plus cher en temps d'abondance [4]. La réserve libérale fonctionne comme une prime d'assurance, versée en temps ordinaire au commerce organisé. Michel Chevalier y ajoute l'exportation. Une agriculture qui vend au-dehors produit un surplus que, les mauvaises années, la hausse des prix retient dans le pays ; en lui fermant ses débouchés, l'échelle mobile tend à supprimer cette réserve [5].

L'argument se condense dans une objection aux partisans de la prohibition, qu'on lit dans le précis de législation de Rivière en 1859. Leur erreur, et celle du livre de l'abbé Galiani, serait de supposer qu'il s'agit de garder le blé qu'on a, alors qu'« il s'agit d'en faire venir qu'on n'a pas » [6]. Le cas choisi pour le prouver est parlant : que doit faire un pays qui ne produit que du vin ou des prairies [6] ? Pour lui, toute réserve est au-dehors. La prohibition protège un stock ; seul le commerce ouvre un approvisionnement.

Le modèle a pourtant une faille, que ses défenseurs aperçoivent : il suppose des nerfs solides. Dubost reconnaît que, dans les années de déficit, la hausse n'a pas de limite. La panique s'en mêle dès que le marché se dégarnit, et les prix font des bonds sans rapport régulier avec le manque réel [7]. Il comptait encore sur le cultivateur qui, faute d'acheteur, garde son blé en magasin jusqu'à la prochaine disette [7]. En 1914, Charles-Victor Garola constate que les agriculteurs français ne gardent presque plus rien au grenier, faute d'intérêt à le faire, au-delà des besoins de la ferme [8]. Le grain ne fait plus que traverser le grenier de la ferme, en route vers le commerce.

Le monopoleur et ses trompettes, l'accapareur vu du marché

Vu du marché, le stock du négociant change de nom : il devient accaparement. L'Encyclopédie méthodique, en 1784, dresse le portrait du monopoleur qui écarte ses concurrents et s'empare du superflu des denrées. Puis, pour appeler la cherté, il fait sonner l'alarme par « ses trompettes » [9]. La crainte de la famine fait fermer les greniers, et le petit peuple qui ne sème ni ne récolte doit payer sa subsistance au prix que le monopoleur fixe [9]. Dans ce portrait, le négociant ne garde pas le blé contre la disette. Il garde la disette pour vendre son blé.

La Révolution donne à ce soupçon une forme doctrinale. Jean Jaurès, dans son Histoire socialiste, rapporte le discours de délégués qui, à la séance du 19 novembre, posent un premier principe : la liberté du commerce des grains est incompatible avec la République [10]. Leur raisonnement tient en un syllogisme. Ce commerce est aux mains d'un petit nombre de capitalistes, qui ne s'enrichissent que par la hausse du prix revendu au consommateur [10]. Jaurès lui-même propose ailleurs une explication moins morale. Le blé est une valeur de tout repos, à échanger contre des valeurs incertaines dont nul ne connaît la limite de baisse : il n'est guère étonnant que les propriétaires le resserrent, sur un marché que les achats de guerre viennent encore troubler [11]. Ce qui ressemble à une conspiration peut n'être qu'une défense contre l'incertitude.

Le soupçon, surtout, fabrique ce qu'il dénonce. Taine décrit une France révolutionnaire où toute opération sur les subsistances, même légale, dépend du caprice de « vingt drôles » qu'une populace suit — le vocabulaire est le sien [12]. Le blé reste alors en grange, se cache, et ne circule qu'en secret vers ceux qui peuvent payer, outre son prix, le prix de son risque [12]. Le Bien public de 1846 décrit la même boucle : intimidé, le fermier ferme ses greniers, et le blé se resserre à mesure que les troubles éclatent [1]. La menace contre l'accapareur crée l'accaparement. Le marchand n'a pas besoin de spéculer pour que son stock disparaisse ; il lui suffit d'avoir peur.

La même logique permet de retourner l'accusation. Le Bien public désigne d'autres accapareurs : non les marchands, mais les foules qui barrent les chemins et retiennent le grain dans leurs cantons [13]. Puisque le blé appartient à tous, quiconque entrave sa circulation devient l'affameur [13]. Mais ce défenseur de la libre circulation ne s'en remet pas au seul marché. Il réclame une loi qui rétablisse des approvisionnements de réserve de quelques mois, en quelques points centraux et populeux du territoire, pour niveler le prix du blé [14]. Celui qui défend le marchand contre la foule appelle l'État à la rescousse. Le grenier public revient, et avec lui un autre soupçon.

Du pacte de famine aux geôliers des dépôts, le grenier public suspect

Le grenier de l'État porte une mémoire chargée : celle du pacte de famine. E. Le Mercier lui consacre en 1883 un livre, à travers la figure du prévôt de Beaumont, détenu plus de 22 ans pour l'avoir dénoncé. Il le décrit comme un marché qui consistait à acheter les blés à la récolte pour les revendre plus tard, à haut prix, au peuple affamé ou à l'étranger [15]. Le scandale, dans son récit, tient à la spéculation comme à son auteur : « Un roi et des ministres se réservant le monopole du pain » [15]. L'accapareur suprême, ici, ce sont le roi et ses ministres.

Le soupçon vise moins le profit que la dépendance. Henri Chauvot, en 1856, reproche aux agents de l'ancien régime d'avoir laissé croire au peuple qu'il dépendait d'eux de multiplier les subsistances, et que sans leur surveillance il serait réduit à la famine [16]. La croyance en cette dépendance devient ici un instrument d'asservissement. Chauvot y voit la faute d'une autorité arbitraire, à laquelle des intérêts aussi précieux n'auraient jamais dû être confiés [16].

L'objection la plus radicale contre les greniers d'abondance se lit dans un texte de 1793, recueilli parmi les actes du gouvernement révolutionnaire. Il voit dans l'absence de tels greniers une sauvegarde de la liberté : elle évite de confier les subsistances du peuple à un petit nombre d'hommes qui peuvent être corrompus [17]. Le texte va plus loin. Si ces dépôts deviennent la ressource unique de l'État, leurs « geôliers » pourraient affamer le pays et le livrer à ses ennemis en les incendiant le même jour [17]. L'argument est stratégique avant d'être économique. Concentrer la réserve, c'est concentrer la vulnérabilité.

Les libéraux du XIXe siècle ajoutent une objection de marché : le stock public chasse le stock privé. A. Cochut l'établit par les chiffres. Quel négociant risquerait sa fortune en achats à l'étranger, demande-t-il, s'il savait que d'énormes provisions peuvent être jetées sur la place du jour au lendemain, selon le bon plaisir des autorités municipales [18] ? Or l'approvisionnement de trois mois prévu pour Paris et 161 autres villes devait réunir 3 millions d'hectolitres, quand le déficit de 1861 exigea 17 millions d'hectolitres d'importation [18]. Le grenier public décourage le commerce dont il ne couvre qu'une fraction. Rivière en tire la conséquence : un gouvernement qui fait le commerce des grains le fait seul, car, pouvant vendre à perte, il interdit à tout négociant de l'affronter [19].

L'expérience des villes n'est guère plus encourageante. Georges d'Avenel observe que, là même où le système des greniers officiels fut porté à une perfection relative, ses conséquences restèrent peu appréciables, et plus faibles encore à moindre échelle, comme à Rouen [20]. Le détail le plus révélateur est ailleurs. Pour leurs achats occasionnels, Nantes ou Angers envoyèrent plusieurs fois chercher du blé jusqu'en Pologne [20]. Même l'approvisionnement des villes va chercher son blé au loin, et d'Avenel n'en augure qu'une faible influence.

Rauch, Lavollée et le taux du report, le grenier entre la confiance et la contrainte

Les partisans du grenier public savaient que leur obstacle était moins technique que moral. François-Antoine Rauch, dans son Plan nourricier, promet que des greniers publics bien administrés feraient cesser les hausses subites, en mettant en réserve le nécessaire et en laissant le superflu à la liberté de l'exportation [21]. Mais il concède aussitôt que les raisons sont impuissantes contre le préjugé du peuple, et que seul l'exemple peut le vaincre [21]. Le grenier ne convainc qu'en fonctionnant sous les yeux de tous. Vatar Desaubiez, en 1822, cherche une autre garantie : des greniers publics auxquels propriétaires et fermiers souscriraient, liant leur intérêt à celui de l'État sans abolir la libre concurrence [22]. La confiance passe ici par la participation des intéressés.

Une troisième voie se dessine entre le marchand et l'État : que la puissance publique ne tienne pas le grain, mais l'information. C. Lavollée en fait le pivot du système. Si des informations dignes de foi, recueillies par « l'entremise désintéressée du gouvernement », donnaient chaque année une idée juste des ressources, le commerce achèterait au dehors à temps et les prix s'établiraient d'emblée à leur vrai taux [23]. Cochut raconte l'envers de cette promesse. Des chiffres ministériels démentis par l'évidence firent d'abord hésiter les spéculateurs ; puis le commerce, pour regagner le temps perdu, précipita ses ordres et produisit la cherté [24]. Exploitée par l'opposition, l'erreur sema l'alarme et l'on dut importer plus de 10 millions d'hectolitres à prix fort [24]. Même quand il ne stocke rien, l'État répond de ce qu'il dit.

L'argument de la défense nationale, lui, refuse de dépendre de l'étranger. En 1860, dans un écrit sur le traité avec l'Angleterre, Auguste Casimir-Périer pousse la logique libre-échangiste jusqu'à l'absurde : pourquoi ne pas demander au dehors notre blé aussi bien que nos armes ? « Le pain n'est pas plus nécessaire à un peuple que le fer et la houille » [25] : c'est pour le fer et la houille qu'il plaide, et le blé lui sert de mesure. Près de quatre-vingts ans plus tard, une conférence internationale constate que les pays veulent produire chez eux le plus de matières premières possible pour être à l'abri des blocus, et obligent leurs importateurs à stocker une part de leurs achats [26]. Henri Pirenne rappelle pourtant ce que coûte la stagnation commerciale. Dans l'Europe médiévale qu'il décrit, le seigneur soutenait ses paysans de ses réserves en temps de famine, mais une mauvaise récolte restait une catastrophe sans remède, faute de pouvoir compenser le déficit par le surplus d'un voisin [27].

Au XXe siècle, la crise agricole déplace le sens même du stock. Une conférence de 1936 distingue deux déséquilibres : celui de la guerre, par insuffisance de l'offre, et celui de la crise, par excès de production, où le danger n'est plus de manquer mais de ne pas écouler [28]. Le grenier sert alors à retenir l'abondance. En France, on stocke une part de la production excessive dans l'espoir de la vendre plus tard, on la bloque chez le producteur ou l'on échelonne ses ventes [29]. En Allemagne, selon Raymond Bertrand, les céréales sont stockées par les intéressés eux-mêmes, et le maniement du taux de report en dose le volume chez le producteur « sans soumettre ce dernier à aucune contrainte apparente » [30]. Les minotiers, eux, reçoivent l'ordre de garder un à deux mois de consommation [30]. Le grenier n'est plus ni celui du marchand ni celui de l'État : c'est une obligation que l'organisation du marché fait porter par d'autres.

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De l'Encyclopédie méthodique de 1784 aux conférences des années 1930, la réserve de blé a reçu deux réponses qui se renvoient l'une à l'autre comme des miroirs. Pour les libéraux, le meilleur grenier est un commerce libre, que des prix plus élevés attirent et qui fait venir le grain de loin ; pour leurs adversaires, la subsistance d'un peuple ne se confie pas à ceux qui gagnent à la cherté. Chacune échoue sur le soupçon que l'autre nourrit. Le stock du négociant, menacé comme accaparement, se cache et provoque la disette qu'on lui impute. Le grenier public, hanté par le souvenir du pacte de famine, fait craindre un monopole du pain et décourage le commerce qu'il prétend suppléer.

Les propositions les plus fines n'ont pas tranché entre le marchand et l'État ; elles ont déplacé la question. Associer les propriétaires à la réserve, faire recueillir des chiffres sûrs, faire porter le stock par les producteurs et les meuniers : chaque fois, il s'agit moins de remplir un grenier que de choisir qui le tient, et à quelles conditions. Le procédé reste fragile, puisque des chiffres ministériels démentis ont suffi à déclencher la cherté. Un grenier ne nourrit que ceux qui croient qu'il s'ouvrira.