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Pillards ou taxateurs, ce que l'ordre refuse d'entendre dans les révoltes de la cherté

En Bref

  • La taxe du pain, que l'émeute impose par la force, fut d'abord une institution ordinaire de la police, destinée à rassurer la population sur le prix payé.
  • Les apologistes de Turgot attribuent les soulèvements aux monopoleurs et aux intrigues de cour plutôt qu'à la cherté, ce qui préserve la doctrine de la liberté du commerce des grains.
  • L'économie politique libérale assume la répression armée comme le prix de la liberté du commerce et protège le prix de marché contre le prix imposé.
  • Des émeutes sous Turgot à celles du beurre et des œufs en 1911, l'ordre refuse à la foule une raison propre, qu'il l'explique par des meneurs ou par l'ignorance.

Chaque fois que le pain renchérit et que la foule descend dans la rue, deux récits se disputent l'événement. Le premier voit des bandes, des meneurs, une lie sociale qu'une occasion suffit à mettre en mouvement ; le second voit des consommateurs qui, faute d'être entendus, fixent eux-mêmes le prix qu'ils jugent équitable. Ce partage traverse les textes qui, de l'Ancien Régime au milieu du XXe siècle, ont commenté les troubles de subsistance. Les apologistes de Turgot y décèlent la main des monopoleurs et des intrigues de cour [1, 2] ; plus d'un demi-siècle après eux, un chroniqueur de 1911 y lit l'aveuglement de foules ignorantes des causes de la hausse [3] ; tandis qu'un observateur de la boulangerie reconnaît que la foule et ceux qui l'administrent partagent la même croyance en un prix accessible du pain [4].

L'enjeu dépasse l'histoire des émeutes. Derrière la question de savoir qui conduit la foule s'en cache une autre, plus embarrassante pour l'ordre : ce que la foule réclame est-il déraisonnable ? Or la taxe du pain, que l'émeute impose par la force, fut longtemps une institution ordinaire de la police [5, 6], et l'économie politique libérale, qui la combat au nom de la liberté du commerce des grains [7, 8], n'a jamais convaincu tout à fait, ni les foules, ni certains de ses propres lecteurs [9, 10]. Entre le pillard et le taxateur, la différence tient peut-être moins aux gestes qu'au regard porté sur eux.

Meneurs, monopoleurs et populace, les figures qui dispensent d'écouter

Le récit le plus insistant est celui du complot. Dans l'éloge qu'il consacre à Turgot en 1846, Dareste de La Chavanne présente le soulèvement contre le ministre comme l'œuvre d'un peuple excité par les monopoleurs, dont les craintes auraient été à dessein exagérées, avant de désigner la cour elle-même comme responsable des excès . Henri Baudrillart, dans la même veine, oppose la nation éclairée qui soutenait le contrôleur général au « bas peuple » — l'expression est la sienne — prompt à croire ses flatteurs et persuadé que la cherté dépendait du gouvernement ; les ennemis de Turgot, ajoute-t-il, auraient répandu la rumeur d'une famine provoquée par l'exportation du blé . Dans ce schéma, la foule n'a pas de raison propre : elle n'est que l'instrument d'adversaires politiques.

Ce récit a une fonction précise : il permet aux défenseurs de la liberté du commerce des grains de préserver leur doctrine. Si la foule est manipulée, la cherté n'est pas en cause, et la politique libérale sort indemne de l'émeute . Le récit de Léon Say, en 1891, laisse pourtant affleurer une autre lecture : la police aurait laissé faire, allant jusqu'à contraindre des boulangers à ouvrir leurs boutiques pour que les mutins emportent le pain sans payer [11]. Le soupçon glisse alors des meneurs vers les autorités, accusées de complaisance, sans que la question du prix soit jamais posée pour elle-même.

La figure du meneur déborde d'ailleurs largement les troubles de subsistance. L'économiste Joseph Droz, en 1846, décrit des meneurs qui substituent dans l'ombre une administration arbitraire à l'administration légale et se placent hors de la société pour mieux la dominer [12] ; la dépêche officielle que Victor Hugo reproduit pour la dénoncer met hors des lois les « bandes » accusées de pillage et d'incendie [13] ; et Lucien Nass, près de soixante-dix ans après Droz, voit dans le pillage l'affaire d'une « écume » — le mot est le sien — sans parti ni patrie, que n'importe quelle secousse fait remonter à la surface [14]. D'un texte à l'autre, le désordre est réduit soit à un calcul, soit à une pathologie, jamais à une revendication.

Ce réflexe n'a pas échappé aux contemporains. Un pamphlet républicain de 1871 accuse les privilégiés de rejeter sur les populations la responsabilité de malheurs que leur propre corruption a provoqués [15]. Le discours libéral lui-même révèle, en creux, ce qu'il cherche à écarter : un dictionnaire d'agriculture des années 1830 juge absurde d'imputer au gouvernement l'attroupement provoqué par la cherté du pain, au motif que l'État ne peut ni créer d'ouvrage ni relever les salaires [16]. L'argument admet du moins que le peuple s'est ameuté parce que le pain était trop cher ; il refuse seulement d'en tirer une responsabilité politique.

Le juste prix, une croyance que l'administration partage avec la foule

La taxe du pain n'est pas une invention de l'émeute. A. Cochut, qui en retrace le régime au XIXe siècle, la présente comme la pièce maîtresse de toute réglementation de la boulangerie : sa raison d'être est de brider la rapacité du marchand et de maintenir l'aliment indispensable à un prix toujours accessible . Il note, avec une ironie qui en dit long, que la foule croit partout la chose possible et que les administrateurs n'ont guère été plus lucides qu'elle . L'aveu est précieux : la conviction prêtée aux émeutiers comme une naïveté est celle-là même qui fonde la police des subsistances.

Cette police obéit à une logique d'ordre public plus qu'à une théorie des prix. Cochut décrit un préfet de police qui laisse les boulangers fixer leurs marges et n'intervient par la taxe, sorte de maximum, que lorsque la cherté lui paraît compromettre l'ordre des rues . Maxime Du Camp reconnaît que la taxe périodique, contraire à la liberté des transactions, a l'avantage de rassurer la population en lui prouvant qu'elle ne paie pas le pain au-dessus de sa valeur réelle , et Henri Baudrillart range parmi les arguments de ses partisans la nécessité politique de convaincre les populations que l'autorité veille à leur alimentation [17]. La taxe administrative et la taxation populaire répondent ainsi à la même inquiétude : l'émeute survient quand la première fait défaut et que la seconde prétend la remplacer.

Sous la Révolution, cette convergence devient doctrine. Les textes qu'analyse D. Zolla justifient la taxation des farines et du pain par la nécessité de limiter les profits des meuniers et des boulangers, prélevés comme un tribut sur la consommation du pauvre [18], et soustraient le pain, aliment essentiel, aux aléas de la concurrence et de la spéculation [19]. Ce que l'ordre libéral qualifiera de préjugé populaire est alors un principe de gouvernement. Les économistes eux-mêmes n'en sont pas entièrement exempts : Denys Cochin, hostile à la taxe en l'absence de disette, admet que la coalition des boulangers peut maintenir le pain cher quand le blé est à vil prix [20], et Turgot, selon le mémoire de Joseph Tissot, suspendit à Limoges le privilège des boulangers qui voulaient élever le prix du pain au-delà de la proportion du blé [21].

La critique de la taxe ne vient pas seulement du libéralisme. Proudhon y voit un instrument par lequel le gouvernement, incapable d'assigner le prix naturel des choses, se borne à constater officiellement la cherté et à lui donner sa sanction [22]. P.-F. Marais, en 1851, la juge insignifiante pour le riche et dérisoire pour le pauvre, à qui le prix importe peu s'il n'a pas d'argent pour acheter [23]. François-Antoine Rauch décrit de son côté des journaliers dont le salaire n'a pas suivi la hausse du pain, devenue le thermomètre de tous les autres aliments, et dénonce une loi transformée en voile légal des monopoles [24]. Ces voix déplacent la question : le juste prix n'a de sens que rapporté au salaire, ce que l'auteur du dictionnaire d'agriculture des années 1830 reconnaissait pour mieux l'écarter .

La liberté du commerce des grains, une promesse contestée

Face à la taxe, l'économie politique libérale oppose une autre idée de l'ordre. Pour L. Wolowski, la liberté du commerce des céréales a fait justice des craintes de famine, car le blé ne manque jamais là où l'on consent à le payer ce qu'il vaut ; ce sont les règlements arbitraires et les baisses factices qui découragent les approvisionnements . Léonce de Lavergne impute au préjugé contre la circulation intérieure des grains les famines qui, sous l'Ancien Régime, revenaient selon lui tous les dix ans, et fait la gloire de Turgot de l'avoir combattu, fût-ce au prix d'une répression armée et d'une impopularité douloureuse [25]. La violence d'État devient, dans ce récit, le coût assumé de la vérité économique.

Le raisonnement libéral exige pourtant du consommateur une patience que l'émeute refuse. Lavergne l'énonce sans détour : pour payer son blé moins cher en temps de disette, il faut le payer un peu plus cher en temps d'abondance . Le calcul se tient peut-être à l'échelle des décennies, mais il demande à ceux qui vivent au jour le jour d'accepter la hausse présente au nom d'une baisse future. Le récit de Léon Say en donne la traduction pratique : Turgot fait rembourser aux marchands de blé les marchandises enlevées et met les dommages à la charge des communes [26], tout en interdisant d'exiger des marchands ou des boulangers du blé ou du pain au-dessous du cours . L'ordre protège le prix de marché contre le prix imposé, et la répression consacre la hiérarchie entre les deux.

La doctrine n'a pas manqué de contradicteurs, et pas seulement dans la rue. L'abbé Galiani, dont les lettres paraissent en 1881, reproche aux partisans de la liberté d'avoir, par l'empressement à vendre à l'étranger et la négligence des magasins intérieurs, hâté l'arrivée d'une disette pour la convertir en famine . Il propose une psychologie du marché qui rejoint étrangement l'intuition de la foule : qu'un blé reste une seule fois invendu, exposé devant de vrais consommateurs qui n'achètent pas pour revendre, et l'alarme cesse, les prix tombant de moitié [27]. La cherté, chez lui, est affaire de confiance autant que de quantités, ce que les taxateurs, à leur manière, avaient compris.

Dans les colonnes mêmes de la Revue des Deux Mondes, qui accueille Wolowski, une voix anonyme concède que la liberté du commerce des subsistances n'a pas la puissance merveilleuse qu'on lui prête : quand les récoltes manquent en plusieurs pays, elle empêche seulement la disette de dégénérer en famine . Plus frappante encore est la maxime que Claude-Marie Raudot, en 1865, attribue à Napoléon Ier : sur la valeur des blés, où les intérêts du prolétaire et du propriétaire s'opposent le plus, le gouvernement doit toujours favoriser le premier, faute de quoi la tyrannie des uns appelle la révolte des autres [28]. L'émeute de subsistance cesse alors d'être une manipulation pour devenir un signal politique, qu'un pouvoir autoritaire juge prudent d'écouter.

Du pain au beurre, la cherté change d'objet mais garde sa grammaire

Le geste de l'émeute a sa propre logique, que les récits hostiles laissent paraître malgré eux. Lorsque Léon Say rapporte que les bandes entrées dans Paris pillèrent au point qu'on se serait cru dans une ville prise d'assaut, il décrit le désordre ; mais l'ordre de M. de Beauveau que Turgot fait aussitôt annuler, en défendant d'exiger du pain au-dessous du cours, montre que la frontière entre le pillage et la vente à prix imposé était au cœur du conflit . Tout suggère que l'enjeu n'était pas seulement de prendre, mais de fixer un prix, et que l'autorité elle-même avait un temps hésité à le concéder.

Sous la Révolution, les rapports de police cités par Jean Jaurès montrent comment la colère se nourrit de la comparaison : tandis que le pain est rationné et que des enfants meurent de faim, les pâtissiers achètent la farine la plus pure, le beurre et les œufs à tout prix, et le commerce, devenu agiotage, est accusé de profiter du malheur public [29]. Ce n'est pas la rareté seule qui révolte, c'est sa répartition. En reprenant ces sources, l'historien socialiste fait du spéculateur la figure symétrique du meneur : chaque camp cherche un coupable, l'un le trouve dans la foule, l'autre dans le marché.

Au début du XXe siècle, la cherté change d'objet sans changer de grammaire. Francis Charmes, en 1911, décrit des émeutes où l'on brise les œufs, jette le beurre au ruisseau et s'en prend aux boucheries comme aux bouchers . Son jugement reprend, à plus de soixante ans de distance de l'éloge de Dareste de La Chavanne, le même refus d'accorder une raison à la foule : les émeutiers ne verraient que le fait sans en comprendre les causes, et aggraveraient la rareté et donc le prix qu'ils dénoncent . Le chroniqueur ne parle plus de meneurs mais d'ignorance ; le mouvement demeure, à ses yeux, privé d'intelligence propre, même si l'effet pervers qu'il pointe n'est pas imaginaire.

La permanence se lit jusque dans la statistique. Une enquête de l'INSEE publiée en 1947 sur les prix pratiqués entre 1942 et 1944 observe qu'à mesure que le prix du marché noir s'élève au-dessus de la taxe, la notion même de qualité disparaît : on n'achète plus que du beurre tout court, et des œufs sans distinction de calibre [30]. La taxe officielle et le prix réel y coexistent, comme ils coexistaient, un siècle plus tôt, sous la police des subsistances décrite par Cochut , et l'écart entre les deux mesure la défiance. Qu'il soit fixé par l'administration ou réclamé par la foule, le prix taxé apparaît moins comme une donnée économique que comme un repère d'équité dont l'absence désorganise jusqu'au marché lui-même.

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Les textes dessinent moins un affrontement entre la raison économique et la passion populaire qu'un désaccord sur ce qu'est un prix. Pour les défenseurs de la liberté du commerce, c'est le résultat d'une circulation qu'il faut protéger, au besoin par la force ; pour les partisans de la taxe, administrateurs compris, c'est une promesse d'équité dont dépend l'ordre des rues . L'explication par les monopoleurs, les flatteurs ou l'écume sociale, qui court de l'éloge de Turgot au milieu du XIXe siècle jusqu'aux essais de 1914, permet de ne pas trancher ce désaccord : elle requalifie en désordre ce qui était une revendication, et en crime ce qui ressemblait à une taxation.

Le corpus interdit pourtant de faire des émeutiers les théoriciens conscients d'un juste prix : les effets pervers que relèvent Charmes et Lavergne ne sont pas de pure rhétorique , et Galiani rappelle que la panique fabrique la cherté autant que la rareté . Reste une question que ni la taxe ni la liberté n'ont close : qui a autorité pour dire le prix d'un bien vital, le marché, l'administration ou ceux qui le consomment ? Le pouvoir napoléonien, selon Raudot, la tranchait par prudence en faveur des seconds ; Proudhon la jugeait insoluble par décret . Entre ces deux réponses se loge toute l'histoire politique de la cherté.