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Du pain au luxe, comment le pillage a changé d'objet

En Bref

  • Dans l'émeute de subsistance, piller une boutique servait surtout à imposer un prix : la foule forçait les marchands à vendre bas, au nom d'un principe, le pain dû à tous, que les autorités reprenaient en taxant le pain.
  • Le grand magasin, dont le Bon Marché d'Aristide Boucicaut fut le premier, a promis au grand nombre, par le bas prix et l'art de la présentation, les avantages réservés à quelques-uns, et fait du luxe une prétention commune.
  • Le vol en magasin s'est détaché de la faim : un précis de médecine légale de 1921 décrit des voleuses de grands magasins de tous les milieux sociaux, et la kleptomanie décrit un vol compulsif, sans mauvaise intention ni besoin.
  • Le désir de biens au-delà du pain précède pourtant le grand magasin : dès 1835, des témoins hostiles voient l'émeute réclamer sa part, tandis que d'autres y lisent la provocation d'un luxe étalé ou la vengeance d'hommes humiliés.

Une foule de femmes, avec ou sans armes, envahit les épiceries de la rue des Lombards. Tantôt elle pille les boutiques, tantôt elle contraint les marchands à vendre à bas prix, sans que les autorités ni la force armée ne s'y opposent [1]. La scène, que Théophile Lavallée rapporte dans son Histoire de Paris en 1852, dit l'essentiel de l'ancien pillage de subsistance. Il ne vide pas seulement la boutique : il y fixe un prix. Le butin compte moins que le tarif imposé, et la violence vise un coupable désigné, l'accapareur qui retient le nécessaire [2].

Entre cette scène et les voleuses de grands magasins que décrit un précis de médecine légale en 1921, l'objet de la convoitise a changé [3]. Le commerce de nouveautés, en abaissant les prix et en soignant la présentation, a mis le luxe sous les yeux du grand nombre [4, 5]. Le désir qu'il montre sans le satisfaire nourrit une autre manière de prendre, qui ne réclame plus le juste prix du pain mais s'empare de ce qui distingue. Les textes interdisent pourtant un récit trop simple. Avant même le premier grand magasin, un observateur voyait déjà le peuple envier « quelque chose au-delà » du pain quotidien, et ceux qui jugent ce désir hésitent, d'un siècle à l'autre, entre le vice, l'obsession et la vengeance [6, 7, 8].

De la rue des Lombards à la taxe du pain, le juste prix imposé

Le pillage de subsistance obéit à une logique de justice plus qu'à l'appétit du butin. Une phrase, que Jaurès reproduit dans son Histoire socialiste et que Lavallée place en tête de son récit, en donne la formule. Le pillage de quelques magasins, « à la porte desquels on pendrait les accapareurs », suffirait à mettre fin aux malversations qui réduisent vingt-cinq millions d'hommes au désespoir . La menace est terrible, mais la cible est précise. Ce n'est pas la richesse en général qu'on attaque, c'est celui qui spécule sur le nécessaire. La boutique n'est pas ici un lieu de tentation ; elle est le grenier où l'on retient ce qui revient à tous.

Cette justice de la rue a son double légal, la taxe. Sous la Révolution, selon D. Zolla, la taxation des farines et du pain bride les profits des meuniers et oblige les boulangers à renoncer au bénéfice qu'ils prélèveraient sur la consommation du pauvre, un prélèvement que l'historien assimile à un tribut [9]. Le débat survit longtemps à la Révolution. Dans la Revue des Deux Mondes, Denys Cochin refuse de rétablir la taxe en l'absence de disette. Il reconnaît pourtant que la coalition des boulangers maintient le pain cher quand le blé est à vil prix [10]. L'adversaire de la taxe admet donc le soupçon qui arme l'émeute : entre le grain et le pain, quelqu'un prélève indûment.

Le principe du juste prix peut toutefois se retourner contre la foule. Un article du Bien public, en 1846, approuve que le peuple souverain ait jadis réprimé par les armes les attroupements qui taxaient de force et bloquaient les routes [11]. Son argument est celui-là même des émeutiers. Si le pain est « le droit commun de la vie », ceux qui retiennent le blé dans leur canton deviennent à leur tour les vrais accapareurs . La même idée, celle d'un bien commun dont nul ne peut s'emparer, fonde ainsi la révolte et sa répression. Foule et autorités parlent la même langue, celle de la subsistance.

Dans ce monde, le pillage entre lui-même dans le calcul des prix. Georges Lioret, qui raconte en 1904 les années 1814 et 1815 à Moret, décrit des pillards qui accaparent les denrées, puis revendent à prix énormes le produit de leur pillage. Les habitants les plus pauvres, après avoir tout donné, rachètent leur propre subsistance [12]. À la fin d'un siège de Paris, note G. de Molinari, ceux qui forcent le blocus vendent en proportion de leurs risques, et le consommateur paie au bout de la chaîne le risque d'être pillé [13]. Le pillage relève ici de l'économie de la rareté. Il porte sur le pain, il se mesure en prix, et il frappe d'abord celui qui a faim.

Boucicaut et le luxe à bon marché

Le grand magasin naît d'une rupture avec la vieille boutique. Un livret de la télévision scolaire, rédigé en 1970, plus d'un siècle après les faits, rappelle ce qu'était le commerce de détail au milieu du XIXe siècle : de petites boutiques où le marchand est souverain, vend cher et fixe son prix selon la mine de l'acheteur [14]. Quand Aristide Boucicaut devient en 1852 l'un des propriétaires d'une maison de nouveautés de la rue du Bac, Au Bon Marché, l'affaire est modeste et le quartier obscur [15]. Sa méthode, selon E. Flavien, qui consacre un ouvrage à ses magasins, tient en un renversement. Il ne s'agit plus d'acheter bas pour revendre aussi cher que possible, mais d'attirer le client par l'attrait du bas prix .

La promesse vise le grand nombre, et c'est là son ressort. Flavien l'écrit sans détour : rares sont ceux qui paient plus cher pour être bien servis, innombrables ceux qui veulent profiter des mêmes avantages à bon compte . Le magasin vend donc, au-delà de l'objet, l'accès à ce dont jouissaient quelques-uns. Il le fait par le regard autant que par le prix. Un manuel de conversation de 1913 note qu'on peut entrer dans les bazars, parmi les articles de ménage et les objets de luxe, et y circuler librement sans être obligé d'acheter [16]. Une thèse de droit de 1935 nomme achalandage cette clientèle de passage, séduite par l'attraction du magasin et l'art de présenter la marchandise .

Ce régime de l'exposition écrase ceux qui ne peuvent le suivre. Louis Blanc, dans la Revue du progrès, voit les magasins modestes ruinés par les magasins somptueux : dans la concurrence, le luxe est devenu « une arme sûre et meurtrière » [17]. Un pamphlet anonyme, trouvé selon son titre dans l'Assemblée nationale envahie le 15 mai 1848, montre l'envers du décor. Le petit commerçant doit tenir une boutique apparente, parce qu'il faut désormais du luxe en toute chose. Dans l'arrière-boutique, il mange du pain bis et des pommes de terre pour honorer ses engagements [18]. La scène vaut programme : devant, le signe de la prospérité ; derrière, le pain des pauvres.

Le luxe change alors de nature : de privilège, il devient prétention commune. Nestor Roqueplan, chroniqueur de la vie parisienne, dénonce en 1853 « notre rage de luxe à bon marché ». Ce besoin d'être égaux non seulement devant la loi mais devant tout tue, selon lui, les fabrications consciencieuses [19]. Edmond About en tire une loi économique. À mesure qu'un peuple s'enrichit, le superflu lui devient plus nécessaire, et il y a plus à gagner sur les caprices d'un seul riche que sur la faim de quarante pauvres [20]. Le profit a quitté le pain. Il s'est fixé sur le désir.

Au XXe siècle, la publicité fait de ce désir une technique. Un traité de publicité de 1927, cosigné par Octave Jacques Gérin et C. Espinadel, conseille au marchand de chaussures pour la gentry de suggérer un milieu en rapport avec la clientèle recherchée : le salon, l'automobile de luxe. Il distingue les produits destinés aux consommateurs riches de ceux qui se vendent à la classe ouvrière [21]. L'objet ne se vend plus pour lui-même, mais pour le monde auquel il donne l'illusion d'appartenir. Trois quarts de siècle après la plainte de Roqueplan, la marchandise est devenue un signe de rang, et elle l'est délibérément.

La voleuse de grand magasin, un vol sans faim

Le vol dans la boutique se détache peu à peu de la misère. Maxime Du Camp, enquêtant sur le vol à Paris, décrit le vol à l'étalage commis en plein jour, sous les yeux de la foule, avec une habileté confondante [22]. Son exemple est éloquent. Un jeune homme de vingt-trois ans, arrêté le 24 octobre 1861 après avoir écrémé tout un quartier en une journée, dirige ensuite à Paris un établissement de quelque valeur . Le voleur d'étalage n'est pas condamné à rester un misérable. Dans une ville aussi peuplée, ajoute Du Camp, l'occasion et la circonstance fortuite jouent un rôle déterminant [23].

Le grand magasin donne à cette délinquance d'occasion une figure nouvelle, la voleuse bourgeoise. En 1921, le Précis de médecine légale d'Alexandre Lacassagne fait une place importante aux voleuses de grands magasins. Irréductibles dans leur penchant, elles sont rarement amendées par les condamnations, « quel que soit le milieu social auquel elles appartiennent » . La formule ruine l'équation entre vol et besoin. Celle qui vole dans un grand magasin peut avoir de quoi payer ; elle prend ce que le magasin a mis à sa portée.

Le regard porté sur ces femmes reste chargé de préjugés qu'il faut laisser à leurs auteurs. Marie d'Abbadie d'Arrast, qui visita la prison de Saint-Lazare pendant cinquante ans, range en 1889 le vol à l'étalage parmi les formes du vol, qu'elle tient pour le plus ordinaire des délits. Elle va jusqu'à écrire qu'on serait tenté de croire la femme, dans tous les rangs de la société, portée au vol d'instinct [24]. La généralisation en dit plus long sur son époque que sur les détenues. Elle rejoint pourtant ce que Lacassagne constate une trentaine d'années plus tard : ce vol-là ne se range plus par classe .

Reste à nommer un vol qui ne sert à rien. L'Encyclopédie anarchiste décrit le voleur qui prend toujours le même objet : le voleur de vélos abandonne sa prise après un « simulacre d'usage » pour en chercher une autre. Des centaines de vols à l'étalage, précise-t-elle, n'ont pas d'autre mécanisme . À l'extrême se tient la kleptomanie, obsession irrésistible et consciente, qui coïncide avec un état d'âme pur de toute mauvaise intention . Le vol du pain avait une fin, manger. Celui-ci n'a d'autre fin que la prise elle-même, et le vocabulaire de l'obsession remplace celui du besoin.

Juste milieu et diamants des Tuileries, la convoitise ou la vengeance

La convoitise du superflu n'a pas attendu le grand magasin. En 1835, André Dupin, qui plaide le caractère légal de la révolution de Juillet, distingue dans l'insurrection les malfaiteurs qui demandent non des institutions, mais le pillage. Ils visent d'abord les armuriers, pour faire croire qu'ils ne veulent que des armes, puis les boutiques, « car pour eux toutes les marchandises sont du juste milieu » [25]. En 1840, P. Christian déplore un peuple qui se croit misérable et humilié, et qui invente l'émeute pour que le pillage lui fasse une part forcée de biens dont la privation lui semble une injustice . Ces deux témoins hostiles décrivent le même déplacement, plus d'une décennie avant que Boucicaut ne s'installe rue du Bac . L'émeute, selon eux, ne réclame plus seulement le pain ; elle réclame sa part.

La richesse exposée donne à cette part un argument. L'Encyclopédie anarchiste retourne l'accusation d'excitation au vol contre ceux qui la portent : l'étalage que la bourgeoisie fait de son luxe serait la première des excitations au pillage [26]. Ailleurs, elle évoque la thèse de ceux qui demandent à leurs convictions la justification de leur entrée dans les magasins prohibés de la richesse [27]. L'image dit le cœur du changement. Le magasin n'est plus le grenier où l'on retient le nécessaire ; il est la vitrine où s'expose ce qu'on refuse au plus grand nombre.

George Sand, parlant au nom des ouvriers, distingue deux gestes que la peur des possédants confond. Il y a le pillage qui tente l'indigent lorsqu'il sait qu'une maison renferme des richesses frappées de stérilité par la peur de l'égoïste. Il y a l'incendie et la destruction des objets de luxe, qui éveillent « non plus la convoitise, mais la vengeance » de l'homme exaspéré par l'injustice . Prendre et détruire ne relèvent pas de la même passion. Aux deux, Sand oppose l'honneur ouvrier : affamés, les insurgés ont gardé fidèlement les diamants et l'argenterie des Tuileries [28]. Le luxe, dans ce récit, n'est pas une proie mais une épreuve morale.

Le pain assuré, la convoitise s'éteindrait-elle ? Deux auteurs aux antipodes répondent non. Pierre Kropotkine tient le luxe pour un crime tant que des centaines de milliers d'êtres manquent de pain. Mais il prévoit que, dans une société où tous mangeront à leur faim, les besoins de luxe ne seront que plus vifs [29]. Edmond de Pressensé, répondant à Proudhon en 1852, affirme qu'on volera encore quand le pain sera rompu à tous en abondance, car l'envie et l'orgueil montent des profondeurs du cœur [30]. L'un y voit un désir promis à s'épanouir, l'autre un mal. Tous deux défont l'idée que le pillage ne serait que la faim en colère.

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Longtemps, piller une boutique voulait dire imposer un prix. La foule forçait l'épicier à vendre bas, et les autorités taxaient le pain au nom du même principe, celui d'une subsistance due à tous . Le commerce de nouveautés du XIXe siècle, puis la publicité du siècle suivant, ont déplacé la convoitise. En promettant au grand nombre les avantages de quelques-uns, en exposant le luxe à qui entre sans acheter, ils ont fait du superflu une prétention commune et de l'objet un signe de rang . Le vol s'y est détaché du besoin, jusqu'aux voleuses de grands magasins venues de tous les milieux et au vol compulsif qui prend sans se servir .

Ce déplacement n'est pas une filiation simple. Avant même le premier grand magasin, des témoins hostiles voyaient l'émeute réclamer sa part de biens au-delà du pain . Et ceux qui jugent ce geste hésitent entre l'envie, la provocation d'un luxe étalé et la vengeance d'hommes humiliés . La vitrine n'a pas inventé ce désir ; elle l'a rendu visible à tous. L'émeute de la faim exigeait qu'on lui vende le pain au juste prix ; la convoitise née de l'étalage ne négocie plus, elle prend ce qu'on lui a montré.