“ On ne peut absolument trouver sur la terre l’origine des âmes. Car il n’y a rien dans les âmes, qui soit mixte et composé ; rien qui paraisse venir de la terre, de l’eau, de l’air, ou du feu. Tous ces éléments n’ont rien qui fasse la mémoire, l’intelligence, la réflexion ; qui puisse rappeler le passé, prévoir l’avenir, embrasser le présent. Jamais on ne trouvera d’où l’homme reçoit ces divines qualités, à moins que de remonter à un Dieu. Et par conséquent l’âme est d’une nature singulière, qui n’a rien de commun avec les éléments que nous connaissons. ”
Citations de Livre premier (Cicéron)
“ Pour nous, tenons-nous-en à cette maxime, que rien de tout ce qui est donné par la Nature a tous les hommes, n’est un mal ; et comprenons que si la mort était un mal, ce serait un mal éternel. Car, d’une vie misérable, la mort en paraît être la fin : au lieu que si d’autres misères suivent la mort, il n’y a plus de fin à espérer. Mais devais-je recourir à Socrate et à Théramène, deux hommes d’une si rare vertu, et d’une sagesse si renommée, puisque ce grand mépris de la mort s’est vu dans un simple Lacédémonien, dont même le nom n’est pas venu jusqu’à nous ? ”
“ Ce qui leur rend incroyable, disent-ils, l’immortalité des âmes, c’est qu’ils ne sauraient comprendre une Ame sans corps. Mais ont-ils une idée plus claire de ce qu’est l’âme dans le corps, de sa forme, de son étendue, du lieu où elle réside ? Quand il serait possible de voir dans un homme plein de vie, toutes les parties qui le composent au dedans, y verrait-on l’âme ? À force d’être déliée, elle se dérobe aux yeux les plus perçants. C’est la réflexion que doivent faire ceux qui disent ne pouvoir comprendre une âme incorporelle. Comprennent-ils mieux une âme unie au corps ? ”
“ Si notre âme ne se voit pas, elle a cela de commun avec l’œil, qui sans se voir lui-même, voit les autres objets. Elle ne voit pas comment elle est faite : aussi lui importe-t-il peu de le voir : et d’ailleurs, peut-être le voit-elle. Quoi qu’il en soit, elle voit au moins de quoi elle est capable ; elle connaît qu’elle a de l’intelligence et de la mémoire ; elle sent qu’elle se meut avec rapidité, par sa propre vertu. Or, c’est la ce qu’il y a dans l’âme de grand, de divin, d’éternel. ”
“ Parce que n’avoir pas des choses qui ne nous sont ni utiles, ni convenables, ce n’est pas manquer. Il n’y a qu’à bien insister là-dessus, lorsqu’une fois on est convenu que les âmes sont mortelles, et que par conséquent, à la mort, nous sommes tellement anéantis, qu’on ne saurait nous soupçonner de conserver le moindre sentiment. Il n’y a, dis-je, qu’a bien examiner ce qu’on appelle manquer, et on verra que ce terme, pris dans son vrai sens, ne saurait être appliqué à un mort. Car manquer, dit avoir besoin ; le besoin suppose du sentiment ; un mort est insensible ”
“ Mais, quand lui-même il nous en fait naître un juste sujet, comme autrefois à Socrate, comme à Caton, et souvent à bien d’autres, un homme sage doit, en vérité, sortir bien content de ces ténèbres, pour gagner le séjour de la lumière. Il ne brisera pas les chaînes qui le captivent sur la terre ; car les lois s’y opposent ; mais lorsqu’un Dieu l’appellera, c’est comme si le magistrat, ou quelque autre puissance légitime, lui ouvrait les portes d’une prison. Toute la vie des philosophes, dit encore Socrate, est une continuelle méditation de la mort. ”
“ Que l’âme n’est absolument rien : que c’est un mot vide de sens : qu’il n’y a d’âme, ni dans l’homme, ni dans la bête : que le principe qui nous fait agir, qui nous fait sentir, est répandu également dans tous les corps vivants : que l’âme n’étant rien, elle ne saurait donc être séparée du corps : et qu’enfin il n’y a d’existant que la matière, qui est une, simple, et dont les parties sont naturellement arrangées de telle sorte qu’elle a vie et sentiment. ”
“ Tout ce qui pouvait, en un mot, nous venir de la nature, sans le secours de l’étude, nous l’avons eu, mais à un tel point, que ni la Grèce, ni quelque nation que ce puisse être, ne doit se comparer avec nous. Ou trouver, en effet, ce fonds d’honneur, cette fermeté, cette grandeur d’âme, cette probité, cette bonne foi, et pour tout dire enfin, cette vertu sans restriction, au même degré qu’on l’a vue dans nos pères ? J’avoue qu’en tout genre d’érudition les Grecs nous surpassaient. ”
“ Aujourd’hui donc, si ma raison n’a pas la force de m’aguerrir contre la mort, je n’ai qu’à me remettre devant les yeux ce que j’ai fait, et je trouverai que ma vie n’aura pas été trop courte, à beaucoup près. Car enfin, quoique l’anéantissement nous rende insensibles, cependant la gloire qu’on s’est acquise est un bien dont il ne nous prive pas : et quoiqu’on ne recherche point la gloire directement pour elle-même, elle ne laisse pas pourtant de marcher toujours a la suite de la vertu, comme l’ombre à côté du corps. ”
“ Pour nous, au cas que nous recevions du ciel quelque avertissement d’une mort prochaine, obéissons avec joie, avec reconnaissance, bien convaincus que l’on nous tire de prison, et que l’on nous ôte nos chaînes, afin qu’il nous arrive, ou de retourner dans le séjour éternel, notre véritable patrie, ou d’être à jamais quittes de tout sentiment et de tout mal. Que si le ciel nous laisse notre dernière heure inconnue, tenons-nous dans une telle disposition d’esprit, que ce jour, si terrible pour les autres, nous paraisse heureux. ”
“ Rien de ce qui a été déterminé, ou par les Dieux immortels, ou par notre commune mère, la Nature, ne doit être compté pour un mal. Car enfin, ce n’est pas le hasard, ce n’est pas une cause aveugle qui nous a créés : mais nous devons l’être certainement à quelque puissance, qui veille sur le genre humain. Elle ne s’est pas donné le soin de nous produire, et de nous conserver la vie, pour nous précipiter, après nous avoir fait éprouver toutes les misères de ce monde, dans une mort suivie d’un mal éternel. Regardons plutôt la mort comme un asile, comme un port qui nous attend. ”
“ C’est aux vivants à regarder ce qu’ils doivent en pareil cas à la bienséance, et à la coutume ; persuadés que c’est leur affaire propre, et que les morts n’y sont intéressés en rien. Quant aux mourants, ce leur est une ressource bien consolante, que le souvenir d’une belle vie. En quelque temps que meure un homme qui a toujours fait tout le bien qu’il a pu, il n’a point à se plaindre de n’avoir pas vécu assez. Pour moi, je me suis vu en diverses conjonctures, où ma mort se fût placée bien à propos : et plût à Dieu qu’elle n’eût pas tardé à venir ! ”
“ Pour la ressemblance, sur quoi il fonde son premier argument, c’est dans l’âme des bêtes, qui n’est pas raisonnable, qu’elle se fait le mieux sentir. D’homme à homme, elle n’est guère que corporelle. Mais en cela même elle a du rapport à l’âme, parce qu’il n’est pas indifférent l’âme d’être dans un corps disposé et organisé de telle ou de telle façon. Les organes et le tempérament contribuent fort à la rendre ou plus vive, ou plus lourde. Aristote dit que la mélancolie est le partage des grands génies : et c’est ce qui me console de la médiocrité du mien. ”
“ Tel est effectivement l’ordre de la nature, que tout commence pour nous à notre naissance, et que tout finit pour nous à notre mort. Comme rien avant notre naissance ne nous intéressait, de même rien après notre mort ne nous intéressera. Que craignons-nous donc, puisque la mort n’est rien, ni pour les vivants, ni pour les morts ? Rien pour les morts, car ils ne sont plus. Rien pour les vivants, car ils ne sont pas encore dans le cas de l’éprouver. Ceux qui veulent adoucir cette idée d’anéantissement, disent que la mort ressemble au sommeil. ”
“ On étudia les étoiles, tant celles qui sont fixes, que celles qu’on appelle errantes, quoiqu’elles ne le soient pas. Quiconque découvrit les diverses révolutions des astres, il fil voir par là que son esprit tenait de celui qui les a formés dans le ciel. Faire, comme Archimède, une sphère qui représente le cours de la lune, du soleil, des cinq planètes ; et par un seul mouvement orbiculaire, réiçler divers mouvements, les uns plus lents, les autres plus vîtes ; c’est avoir exécuté le plan de ce Dieu, par qui Platon dans le Timée fait construire le monde. ”
“ Des noms encore plus durables, sont ceux de Curius, de Fabricius, de Calatinus, des deux Scipions, des deux Africains, de Maximus, de Marcellus, de Paulus, de Caton, de Lélius, et de bien d’autres Romains. Quiconque sera parvenu à retracer en soi quelques-unes de leurs vertus, et non pas dans l’esprit du peuple, mais au jugement des sages, il n’a, si l’occasion s’en présente, qu’a marcher d’un pas intrépide à la mort, persuadé que mourir est le souverain bien, ou que du moins ce n’est pas un mal. ”
“ Que tout ce bas peuple de philosophes (c’est ainsi que je traite quiconque est contraire à Platon, à Socrate, et à leur école) que tous ces autres philosophes, dis-je, se réunissent : et non-seulement ils ne développeront jamais un raisonnement avec tant d’art, mais ils ne viendront pas même à bout de bien prendre le m de celui-ci. L’âme sent qu’elle se meut : elle sent que ce n’est pas dépendamment d’une cause étrangère, mais que c’est par elle-même, et par sa propre vertu ; il ne peut jamais arriver qu’elle se manque à elle-même, la voilà donc immortelle. ”
“ Cependant, à moins que d’être d’une crasse ignorance en physique, on ne peut douter que l’âme ne soit une substance très-simple, qui n’admet point de mélange, point de composition. Il suit de là que lame est indivisible, et par conséquent immortelle. Car la mort n’est autre chose qu’une séparation, qu’une désunion des parties, qui auparavant étaient liées ensemble. Pénétré de ces principes, Socrate, au point d’être condamné à mort, ne daigna, ni faire plaider sa cause, ni se montrer devant les juges en posture de suppliant. ”
“ Mais les âmes qui auront toujours été sous le joug des sens, auront peine à s’élever de dessus la terre, lors même qu’elles seront hors de leurs entraves. Il en sera d’elles comme de ces prisonniers, qui ont été plusieurs années dans les fers ; ce n’est pas sans peine qu’ils marchent. Pour nous, arrivés un jour à notre terme, nous vivrons enfin. Car notre vie d’à-présent, c’est une mort : et si j’en voulais déplorer la misère, il ne me serait que trop aisé. ”
“ Aujourd'hui, les choses mêmes que nous voyons, nous ne les voyons pas de nos yeux. Car le sentiment n'est pas dans le corps : mais, selon les physiciens, et selon les médecins eux-mêmes, qui ont examiné ceci de plus près, il y a comme des conduits qui vont du siége de l'âme aux yeux, aux oreilles, aux narines. Tellement qu'il suffit d'une maladie, ou d'une distraction un peu forte, pour ne voir ni n'entendre, quoique les yeux soient ouverts, et les oreilles bien disposées. Preuve que ce qui voit, et ce qui entend, c'est l'âme ”
“ Quelle que soit donc la nature d’un être, qui a sentiment, intelligence, volonté, principe de vie, cet être-là est céleste, il est divin, et dès-là immortel. Dieu lui-même ne se présente à nous que sous cette idée d’un esprit pur, sans mélange, dégagé de toute matière corruptible, qui connaît tout, qui meut tout, et qui a de lui-même un mouvement éternel. ”
“ Pour moi, quand j’examine ce que c’est que l’àme, je trouve infiniment plus de peine à me la figurer dans un corps, où elle est comme dans une maison étrangère, qu’à me la figurer dans le ciel, qui est son véritable séjour. Si l’on ne peut comprendre que ce qui tombe sous les sens, on ne se formera donc nulle idée, ni de Dieu lui-même, ni de l’àme délivrée du corps, et dès là divine. ”
“ Cherchons la félicité de la vie dans la constance, dans la grandeur d’âme, dans le mépris des choses humaines, dans toute sorte de vertus. Hé quoi, de vaines imaginations nous effeminent ! Que les Chaldéens nous aient fait de belles promesses, nous croyons, si la mort en prévient l’effet, avoir été trahis, et réellement volés. Dans l’attente de ce qui nous arrivera, nos désirs sont sans cesse balancés par nos craintes, et ce n’est qu’angoisses et que perplexités. ”
“ Quand donc l’oracle nous dit : Connais-toi, il entend, Connais ton âme. Votre corps n’est, pour ainsi dire, que le vaisseau, que le domicile de votre àrae.’l'ont ce que vous faites, c’est votre âme qui le fait. Admirable précepte, que celui de connaître son âme ! On a bien jugé qu’il n’y avait qu’un homme d’un esprit supérieur, qui pût en avoir conçu l’idée : et c’est ce qui fait qu’on l’a attribué à un Dieu. Mais l’âme elle-même ne connut-elle point sa nature ; dites-moi, ne sait-elle pas du moins qu’elle existe, et qu’elle se meut ? Or, son mouvement, selon Platon, démontre son immortalité. ”
“ Il n’y a donc que l’être mû par sa propre vertu, qui ne perde jamais son mouvement, parce qu’il ne se manque jamais a lui-même. Et de plus il est pour toutes les autres choses qui ont du mouvement, la source et le principe du mouvement qu’elles ont. Or, qui dit principe, dit ee qui n’a point d’origine. Car c’est du principe que tout vient, et le principe ne saurait venir de nulle autre chose. Il ne serait pas principe, s’il les veux de l’âme, l’àme elle-même. ”
“ On a consacré les cygnes à Apollon, parce qu’ils semblent tenir de lui l’art de connaître l’avenir ; et c’est par un effet de cet art, que, prévoyant de quels avantages la mort est suivie, ils meurent avec volupté, et tout en chantant. Ainsi doivent faire, ajoutait Socrate, tous les hommes savants et vertueux. Personne n’y trouverait la moindre difficulté, s’il ne nous arrivait, quand nous voulons trop approfondir la nature de l’âme, ce qui arrive quand on regarde trop fixement le soleil couchant. ”
“ Que l’âme soit d’air, cet air se dissipera. Qu’elle soit de feu, ce feu s’éteindra. Que ce soit l’harmonie d’Aristoxène, cette harmonie sera déconcertée. Pour Dicéarque, puisqu’il n’admet point d’âme, il est inutile que j’en parie. Apres la mort, selon toutes ces opinions, il n’y a plus rien qui nous touche, car le sentiment se perd avec la vie. ”
“ Pourquoi vouloir de magnifiques tombeaux, avec leurs inscriptions, si ce n’est parce que l’idée de l’avenir nous occupe ? On est bien fondé ( n’en convenez-vous pas ?) à croire qu’il faut, pour juger de la nature, la chercher dans les êtres les plus parfaits de chaque espèce. Or, entre les hommes, les plus parfaits ne sont-ce pas ceux qui se croient nés pour assister, pour défendre, pour sauver les autres hommes ? Hercule est au rang des Dieux : il n’y fût jamais arrivé, si, pendant qu’il était sur la terre, il n’eût pris cette route. ”
“ Un poète ne produira pas des vers nobles et sublimes, si je ne sais quelle ardeur céleste ne lui échauffe l’esprit. Sans un pareil secours, l’éloquence ne joindra pas à l’harmonie du style la richesse des pensées. Pour la philosophie, mère de tous les arts, n’est-ce pas, comme l’a dit Platon, un présent, ou, comme je l’appelle, une invention des Dieux ? ”
“ Je ne dirai point, à l’exemple de ce philosophe, que la vie soit onéreuse généralement à tout homme sans exception. Je ne parle pas des autres. Pour ce qui est de moi, si j’étais mort avant que d’avoir perdu, et secours domestiques, et fonctions du barreau, et toutes dignités, n’est-il pas vrai que la mort, loin de m’arracher des biens, m’eût fait prévenir des maux ? ”
Termes fréquents
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