“ Dois-je pleurer sur moi, ou sur la Ville qu’enveloppe une telle nuée qui la jette dans l’Akhérôn ! Mon fils, en effet, est tombé mort pour la patrie, laissant un nom glorieux, mais devant être pleuré par moi. L’ayant enlevé de l’antre du Dragon où il s’est tué de sa propre main, malheureux, je l’apporte dans mes bras, et toute la demeure se lamente. Je viens, vieux moi-même, chercher ma vieille sœur Iokastè, afin qu’elle lave et dispose mon fils qui est mort. Il faut, en effet, que le vivant rende des honneurs aux morts et respecte pieusement le Dieu souterrain. ”
Euripide
Résumé
“LES PHOINISSIENNES”, est une œuvre de Euripide . Des thèmes tels que la Ville, Oidipous ou Polyneikès y sont abordés.
Citations de LES PHOINISSIENNES (Euripide )
“ La nature de tous les hommes est d’aimer leurs enfants, et aucun d’eux ne donnerait son propre fils à tuer. Personne n’aura à me louer d’avoir tué mes enfants. Pour moi, étant dans la maturité de la vie, je suis prêt à mourir en expiation pour la patrie. Allons, fils ! avant que toute la Ville les connaisse, laisse là ces mauvais oracles des Divinateurs, et fuis promptement hors de cette terre ; car il ira aux sept portes, tout dire aux princes, aux stratèges et aux chefs des troupes. Si nous prenons l’avance, c’est le salut pour toi ; si tu tardes, nous sommes perdus, tu seras tué. ”
“ ANTIGONÈ. Oh ! qu’il est fier et terrible d’aspect, et semblable à un géant né de la terre ! Des étoiles sont peintes sur son bouclier. Il ne ressemble pas à la race des mortels. LE PAIDAGÔGUE. Vois-tu ce chef qui traverse l’eau de Dirkè ? ANTIGONÈ. Ses armes sont étranges, étranges ! Quel est celui-ci ? LE PAIDAGÔGUE. C’est le fils d’Oineus, Tydeus. Il porte l’image d’Arès Aitôlien sur la poitrine. ANTIGONÈ. Est-ce lui, ô vieillard, qui a épousé la sœur de la femme de Polyneikès ? La couleur de ses armes est étrange, à demi Barbare. ”
“ Ayant arraché l’épée de l’un des cadavres, elle l’enfonça dans son corps et tomba sur ses deux fils. Le Dieu, quel qu’il soit, qui a fait cela, ô Père, a, en ce jour, amassé toutes les calamités de notre demeure ! LE CHŒUR. Ce jour a été le commencement de maux sans nombre pour la demeure d’Oidipous. Plaise aux Dieux que la vie lui soit désormais plus propice ! KRÉÔN. Mettez fin aux lamentations. Il est temps de songer à la sépulture. Toi, Oidipous, écoute ceci : ton fils Étéoklès m’a donné le commandement de cette terre, comme une dot à Haimôn, fiancé de ta fille Antigonè. ”
“ Mais si ce jeune homme meurt, voué à la Ville, il sauvera la terre de la patrie. Et il donnera un retour amer à Adrastos et aux autres Argiens, couvrant leurs yeux d’une ombre fatale et rendant Thèba illustre. Choisis entre ces deux sorts, l’un ou l’autre, de sauver ton fils ou la Ville. Pour ce qui dépend de moi, tu sais tout. Mène-moi dans ma demeure, fille. Quiconque se livre à la divination est insensé. S’il dit des choses pénibles, il est odieux à ceux par lesquels il est consulté ; s’il parle faussement par compassion, il viole les droits des Dieux. ”
“ Tu rappelles ta victoire sphingienne ? Cesse de raconter ton ancienne prospérité. Cette malheureuse calamité t’attendait, d’être exilé de ta patrie et de trouver la mort au hasard. Laissant les larmes du souvenir aux chères vierges, je vais loin de la terre de la patrie, errante, contre la coutume des vierges ! OIDIPOUS. Ô générosité du cœur ! ANTIGONÈ. Certes, au milieu des malheurs de mon père, ceci me glorifiera. Misérable par moi-même, et par l’opprobre de mon frère mort et non enseveli, hors des demeures, le malheureux, lui qu’il me faut, ô père, couvrir de terre, dussé-je mourir ! ”
“ Ainsi donc, le jour et la nuit servent aux hommes ; et toi, tu ne souffres pas que celui-ci partage également la demeure et tu ne lui accordes point sa part ? Alors, où est la justice ? Pourquoi honores-tu au delà de tout la tyrannie, cette brillante injustice, et penses-tu qu’il est si beau d’être regardé et honoré ? Certes, cela est bien vain. Veux-tu éprouver tant de soucis, toi qui possèdes tant de choses dans ta demeure ? Qu’est-ce que l’abondance, si ce n’est à peine un nom ? Ce qui est nécessaire suffit aux sages. Ce n’est point par eux-mêmes que les mortels possèdent les richesses. ”
“ KRÉÔN. Ô malheureuse Iokastè ! Quelle fin de ta vie et de tes noces tu as subie à cause de l’énigme de la Sphinx ! Mais, enfin, comment le meurtre des deux frères s’est-il accompli, ainsi que l’effet des imprécations d’Oidipous ? Dis-le moi. LE MESSAGER. Tu sais sans doute nos succès sous les murailles de la Ville ? L’enceinte des murs n’est pas tellement éloignée que tu ne saches tout ce qui s’y passe. Donc, après que les jeunes fils du vieil Oidipous eurent couvert leurs corps d’armes d’airain, ils s’avancèrent au milieu des deux armées, comme pour le combat ou la retraite. ”
“ La parole est à toi d’abord, fils Polyneikès, car tu as amené l’armée des Argiens, ayant souffert des injures, ainsi que tu le dis. Qu’un Dieu soit votre juge et vous réconcilie ! POLYNEIKÈS. Le langage de la vérité est simple ; les choses justes se passent d’interprétations compliquées et pèsent de leur propre poids ; mais l’injustice, malade en elle-même, a besoin de remèdes subtils. Pour moi, j’ai considéré la demeure paternelle, mes intérêts et ceux de celui-ci. ”
“ IOKASTÈ. Vous n’échapperez donc pas aux imprécations de votre père ? ÉTÉOKLÈS. Que toute la demeure périsse ! POLYNEIKÈS. Bientôt mon épée ensanglantée ne restera pas oisive ! J’atteste la terre qui m’a nourri et les Dieux ! Qu’ils soient témoins des maux que je subis injustement, exilé de cette terre comme un esclave, comme si je n’étais pas né du même père aussi, d’Oidipous ! Ô Cité ! s’il t’arrive quelque malheur, ce n’est pas moi, mais lui qu’il faut en accuser, car je suis venu malgré moi, et, malgré moi, je suis chassé de la patrie. ”
“ Je voudrais aller jusqu’au lever des astres de l’Ouranos, et sous la terre, si je le pouvais, afin de posséder la Tyrannie, la plus grande des Déesses. Je ne veux donc pas, ô mère, céder un tel bien à un autre, mais plutôt le conserver pour moi. C’est une lâcheté, en effet, de renoncer à une grande chose pour une moindre. En outre, j’aurais honte que celui-ci, étant venu en armes pour dévaster cette terre, obtînt ce qu’il demande. Ce serait un opprobre pour Thèba si, par terreur des lances Mykèniennes, j’abandonnais à celui-ci le sceptre qui m’appartient. ”
“ Et le vieillard aveuglé, au fond de la demeure, versant toujours des larmes de regret sur le couple disjoint, se jette sur l’épée pour se tuer de sa propre main, court au toit pour se pendre au lacet, déplorant les imprécations jetées contre ses enfants, et, se lamentant et gémissant, se cache toujours dans les ténèbres. Mais toi, ô fils, j’apprends qu’uni par le mariage à une étrangère, tu goûteras la joie des enfants dans une alliance étrangère : lamentables noces pour ta mère et pour la race de Laios ! ”
“ Que je ne subisse jamais, jamais, la servitude, ô vénérable, ô fille aux cheveux d’or de Zeus, Artémis ! LE PAIDAGÔGUE. Ô fille, entre dans la demeure et reste sous ton toit virginal, puisque tu as eu la satisfaction de ton désir, ayant vu ce que tu désirais voir. En effet, depuis que le tumulte a envahi la Ville, une multitude de femmes vient vers les demeures royales. La race des femmes est naturellement malveillante, et les plus petites choses excitent chez elles beaucoup de paroles. La volupté des femmes est de dire du mal les unes des autres. ”
“ Elles viennent des Dieux et nous en prenons soin, et, quand ils le veulent, ils les reprennent. La fortune n’est pas stable et dure un jour. Allons ! si je t’interrogeais, si je t’offrais l’alternative de régner ou de sauver la Ville ? Dirais-tu que tu veux régner ? Mais si celui-ci l’emporte sur toi, si les lances des Argiens dispersent l’armée des Kadméiones, tu verras cette ville des Thèbaiens domptée, tu verras de nombreuses vierges captives enlevées de force par les hommes ennemis. Ainsi, cette richesse que tu veux posséder sera funeste à Thèba, et tu ne seras qu’un ambitieux. ”
“ Et leurs amis, s’approchant de l’un et de l’autre, enflammaient leurs cœurs par ces paroles : — Polyneikès, c’est à toi d’ériger une statue à Zeus en signe de trophée et de donner une grande gloire à Argos ! — Et à Étéoklès à son tour : — En ce jour tu combats pour la patrie. Victorieux, tu possèderas le sceptre. — Ils parlaient ainsi, les exhortant au combat. ”
“ Adrastos, ayant vu que Zeus lui était ennemi, fit retirer l’armée Argienne loin du fossé ; et les nôtres, à leur tour, voyant le signe favorable de Zeus, se ruèrent, cavaliers, hoplites et conducteurs de chars, à coups de lances, à travers l’armée Argienne. Et là, tous les maux se réunirent. Et ils mouraient et tombaient des chars, et les roues et les essieux sautaient, et les cadavres s’amassaient sur les cadavres. Donc, en ce jour, nous avons empêché la ruine de nos tours. Cette Ville sera-t-elle aussi heureuse à l’avenir ? Cela concerne les Dieux. ”
“ KRÉÔN. Tu as bien dit, en refusant de toucher mes genoux, car je ne te permettrai pas d’habiter ce pays. Mais il faut porter un de ces morts dans la demeure. Quant à celui-ci qui est venu avec des étrangers pour renverser sa patrie, quant au cadavre de Polyneikès, jetez-le non enseveli hors des confins de cette terre ! Ceci sera proclamé à tous les Kadméiens : — Quiconque sera saisi couronnant ce mort ou le couvrant de terre, subira la mort. Qu’on le laisse non pleuré, non enseveli et la pature des oiseaux carnassiers. ”
“ ÉTÉOKLÈS. Cela sera fait. En parcourant l’enceinte aux sept tours, je placerai les chefs aux portes, comme tu le dis, opposant aux ennemis leurs égaux en courage. Ce serait un long retard de dire le nom de chacun quand les ennemis campent sous les murailles. Mais je m’en vais pour ne point rester oisif. Plaise aux Dieux que j’aie mon frère pour adversaire, que je le combatte et que je le tue de ma lance, lui qui vient renverser ma patrie ! Mais c’est à toi de t’inquiéter de célébrer les noces de ma sœur Antigonè et de ton fils Haimôn, si la fortune tourne mal pour moi. ”
“ Pour moi je suis appelée fille de Ménoikeus, et Kréôn est mon frère, né de la même mère. On me nomme Iokastè. Mon père, en effet, m’a donné ce nom, et Laios m’épousa. Me possédant depuis longtemps dans sa demeure et n’ayant point d’enfants, il alla interroger Phoibos et lui demanda que nous eussions des enfants mâles dans nos demeures, et celui-ci lui répondit : — Ô toi, qui commandes aux bons cavaliers Thèbaiens, n’ensemence pas malgré les Dieux le sillon des enfants, car, si tu engendres un fils, ce fils te tuera, et toute la famille s’en ira dans le sang ! ”
“ Donc, si tu as quelque remède, ou de sages paroles, ou des incantations qui charment, va ! éloigne tes fils de ce combat cruel, car le danger est grand, et le prix amer de ce combat ne sera pour toi que des larmes, étant privée en ce jour de tes deux fils. IOKASTÈ. Ô ma fille Antigonè, sors des demeures ! Notre destinée présente ne te permet plus de rester dans les danses ni dans l’assemblée des vierges. Il te faut empêcher deux hommes courageux, tes frères, qui vont à la mort, de s’entretuer. ”
“ IOKASTÈ. Les amis et les hôtes de ton père ne venaient-ils pas à ton aide ? POLYNEIKÈS. Soyons heureux ! il n’y a plus d’amis quand on est malheureux. IOKASTÈ. Est-ce que ta bonne naissance ne te porte pas haut ? POLYNEIKÈS. C’est un mal de ne rien avoir. Ma naissance ne me nourrit pas. IOKASTÈ. La patrie, à ce qu’il semble, est très chère aux mortels. POLYNEIKÈS. Tu ne saurais dire combien elle est chère. IOKASTÈ. Comment es-tu venu à Argos ? Dans quel dessein ? POLYNEIKÈS. Loxias avait adressé à Adrastos un certain oracle. IOKASTÈ. Lequel ? Que dis-tu ? Je ne puis comprendre. ”
“ En n’honorant point leur père et en ne lui donnant point la liberté de sortir, ils ont très irrité le malheureux homme ; et il a jeté sur eux de funestes imprécations, souffrant qu’il est et accablé d’outrages. Que n’ai-je point fait et dit à cause de cela ? J’ai encouru la haine des fils d’Oidipous. Mais, Kréôn, la mort est près d’eux, et elle leur viendra par la main l’un de l’autre, et les morts sans nombre couchés sur les morts confondront les lances Argiennes et Kadméiennes et rempliront d’un deuil amer la terre de Thèba. ”
“ KRÉÔN. Mais d’où vient que ce malheur tombe sur moi et sur mon fils ? TEIRÉSIAS. Tu fais bien de m’interroger et d’en venir aux explications. Il faut que celui-ci soit égorgé dans l’antre où le Dragon, né de la terre, veillait sur les eaux de Dirkè, et qu’il donne son sang en libation à la terre, à cause de l’antique colère d’Arès contre Kadmos, en expiation du meurtre du Dragon né de la terre. En faisant cela, vous aurez Arès pour allié. Si le sol reçoit fruit pour fruit et sang pour sang, la terre vous sera propice, elle qui, autrefois, a enfanté une moisson d’hommes aux casques d’or ”
“ OIDIPOUS. Ô citoyens de l’illustre patrie, voyez ! Je suis cet Oidipous qui devinai l’illustre Énigme, qui étais un très grand homme, et qui, seul, réprimai la tyrannie de la Sphinx sanguinaire ! Maintenant, couvert d’ignominie et misérable, je suis chassé du pays. Mais pourquoi gémir et pleurer en vain ? Il faut qu’un mortel subisse la destinée envoyée par les Dieux. ”
“ Et la Vierge oiseau, le monstre montagnard, la Sphinx, n’aurait jamais dû venir, deuil de cette terre, avec ses très lamentables chants, elle que le souterrain Aidés envoya vers nos murs, et qui, de ses quadruples serres, enlevait la race de Kadmos dans la lumière inaccessible de l’Aithèr ! Une autre querelle s’éleva entre les enfants d’Oidipous, dans les demeures et dans la Ville. Ce qui n’est pas honnête, en effet, ne le sera jamais, ni cet enfantement impie d’une mère, ni cet opprobre d’un père ! ”
“ Attelez les chevaux, emplissez les plaines de chars, car je ne céderai point ma tyrannie. Si, en effet, il faut violer la justice, il est très beau de la violer pour la tyrannie. Dans les autres choses que l’équité soit respectée. LE CHŒUR. Il ne convient pas de bien parler dans les causes déshonnêtes ; cela n’est pas bien, c’est chose amère pour la justice. IOKASTÈ. Ô fils Étéoklès, il n’y a pas que les maux qui soient attachés à la vieillesse, et l’expérience peut enseigner plus de sagesse que la jeunesse. Pourquoi, fils, as-tu le violent désir de la pire des Déesses, de l’Ambition ? ”
“ Et moi, je n’ai point allumé pour toi la lumière des noces, comme il convient à une heureuse mère ! L’Ismènos n’a point donné ses eaux pour célébrer les bains hyménaiens, et l’entrée de l’épouse n’a point été chantée à travers la ville de Thèba ! Que tout ceci périsse, quelle qu’en soit la cause, ou le fer, ou la discorde, ou ton père, ou le Daimôn qui a envahi outrageusement la demeure d’Oidipous, car le poids douloureux de ces malheurs est tombé sur moi ! LE CHŒUR. C’est une chose terrible pour les femmes d’enfanter avec douleur, et pourtant toute la race des femmes aime ses enfants. ”
“ LE CHŒUR. Ô Dieux, détournez ces malheurs et rendez la paix aux fils d’Oidipous ! ÉTÉOKLÈS. Mère, il ne s’agit plus de lutter de paroles ; le temps passe inutilement, et ton zèle est vain. Je n’accepte, en effet, que les conditions que j’ai faites : que je possède le sceptre et que je sois roi de cette terre. Cesse donc tes longs avertissements. Et toi, sors de ces murailles, ou tu mourras ! POLYNEIKÈS. Par qui ? Qui est assez invulnérable, ayant tiré l’épée mortelle contre moi, pour échapper à une mort égale ? ”
“ KRÉÔN. Il dit que l’armée des Argiens va envelopper à l’instant de troupes épaisses la Ville de Thèba. ÉTÉOKLÈS. Alors la Ville des Kadméiens doit donc aussi leur opposer des hommes armés. KRÉÔN. Où ? Comme un jeune homme, ne vois-tu pas ce qu’il te faut voir ? ÉTÉOKLÈS. Au-delà de ces fossés pour combattre promptement. KRÉÔN. Le peuple de cette terre est peu nombreux, et ils sont innombrables. ÉTÉOKLÈS. À la vérité ils sont courageux en paroles. KRÉÔN. Argos a quelque renom parmi les Hellènes. ”
