“ Que chercher près d’un Dieu ? Des réponses. Je me sentais moi-même une réponse à je ne savais encore quelle question. Ce fut celle du sphinx. Je l’ai vaincu, moi, perspicace. Mais depuis, tout n’a-t-il pas été pour moi s’obscurcissant ? Mais depuis, mais depuis... Qu’as-tu fait, Œdipe ? Engourdi dans la récompense, je dors depuis vingt ans. Mais à présent, enfin, j’écoute en moi le monstre nouveau qui s’étire. Un grand destin m’attend, tapi dans les ombres du soir. Œdipe, le temps de la quiétude est passé. Réveille-toi de ton bonheur. ”
Citations sur “Oidipe”
“ TIRÉSIAS Ils ne les trouveront pas plus que tu ne les as trouvés toi-même. ŒDIPE (à part.) Il est plus fatigant encore que le Sphinx. (À ses fils.) Laissez-nous. (Étéocle et Polynice sortent.) TIRÉSIAS Oui, tu demandes que tes fils te laissent, quand tu n’as plus rien à leur dire et que ta science se trouve à court. Tu ne peux leur enseigner que l’orgueil. Toute science qui part de l’homme et non pas de Dieu, ne vaut rien. ŒDIPE J’ai longtemps cru que j’étais guidé par un dieu. TIRÉSIAS Un dieu qui n’était autre que toi-même ; oui, que toi-même divinisé. ”
“ ŒDIPE Car pour régner sur Thèbes, il ne suffisait pas de répondre au sphinx. Il fallait aussi tuer le roi. JOCASTE De quoi vas-tu donc t’accuser ? ŒDIPE Mais non ; mais non. Tu vas trop vite. Je veux simplement dire : il fallait que Laïus fût mort. JOCASTE Écoute. Moi, je ne sais plus bien ce qui s’est passé, ni combien de temps a pu s’écouler... Créon, lui, doit se souvenir. Il te dira... ŒDIPE Que m’importe Créon ! Sais-tu ce qu’il m’a dit déjà ? Que je devrais récompenser le meurtrier de Laïus plutôt que le punir, car, sans son crime, je n’aurais pu régner. ”
“ Ce qui peut apporter remède aux maux du peuple, le peuple autant que moi doit le connaître. C’est seulement ainsi qu’il peut m’aider à les guérir. Qu’a dit l’oracle ? CRÉON Tout juste ce que je pressentais : Il y a quelque chose de pourri dans le royaume. ŒDIPE Arrête. Le peuple ne suffit pas. Qu’on fasse venir ici ta sœur Jocaste et nos quatre enfants. CRÉON Écoute ; je te loue de convoquer Jocaste. Tu sais combien en moi les sentiments de famille sont vifs. Au surplus, elle pourra nous être de bon conseil. Mais les enfants me paraissent bien jeunes pour prendre part à l’entretien. ”
Sophocle,
Tragédies de Sophocle
“ Malheureux que je suis ! n’est-ce pas un opprobre dont je me suis couvert moi-même, ainsi que toi et toute notre race ! Mais, puisqu’il n’est pas possible de cacher ce qui est manifeste, au nom des dieux, Œdipe, crois-moi, cache tes maux, et retourne volontairement dans ta patrie et dans la demeure de tes pères ; adresse à cette ville des paroles d’amitié [72] , elle le mérite ; mais il est juste de lui préférer celle qui t’a donné le jour. ŒDIPE. Homme d’une audace sans bornes, qui en toute occasion, sous le langage de la justice, couvres des machinations perfides, que prétends-tu encore ? ”
“ LE CHŒUR Reste avec nous, Œdipe. On te soignera bien, tu verras. Souviens-toi que, dans le temps, tu nous as rendu de grands services. Si ton crime irritait les dieux contre nous, tu viens de le venger magistralement sur toi-même. Songe à tes chers Thébains, à ton peuple. Que t’importent ceux qui ne te connaissent pas ? ŒDIPE Quels qu’ils soient, ce sont des hommes. Au prix de ma souffrance, il m’est doux de leur apporter du bonheur. TIRÉSIAS Ce n’est pas leur bonheur qu’il faut vouloir, mais leur salut. ”
Sophocle,
Oedipe-roi
(1882)
“ OEDIPE. Je l'apprendrai à toi ; car s'il est trouvé disant les mêmes choses que toi, moi du moins j'aurai évité le malheur. JOCASTE. Mais quelle parole importante as-tu entendue de moi ? OEDIPE. Ce berger assure, as-tu dit, que ce sont des brigands qui ont tué Laïus. S'il persiste dans ce langage, ce n'est pas moi qui l'ai fait périr. Un seul homme ne saurait être pris pour plusieurs. Mais s'il ne désigne qu'un meurtrier, plus de doute, c'est moi qui suis le coupable. ”
Sophocle,
Oedipe-roi
(1882)
“ CRÉON. Il partit pour aller, disait-il, consulter l'oracle; mais depuis son départ nous ne l'avons point revu. OEDIPE. N'est-il personne de sa suite, aucun de ses compagnons de voyage qui, témoin de son sort, puisse nous éclairer par ses réponses? CRÉON. Ils sont morts, à l'exception d'un seul que la crainte a fait fuir ; encore de tout ce qu'il a vu n'a-t-il pu nous apprendre qu'une seule circonstance. OEDIPE. Quelle est-elle ? Un seul fait peut amener bien des découvertes , s'il fait luire pour nous un rayon d'espoir. ”
“ ŒDIPE Pitié de rien. Un bonheur fait d’erreur et d’ignorance, je n’en veux pas. Bon pour le peuple ! Pour moi, je n’ai pas besoin d’être heureux. C’en est fait ! Toute la nuée de cet enchantement doré se déchire. Tu peux venir, Tirésias. (Entre Tirésias, guidé par Créon.) TIRÉSIAS As-tu besoin de moi ? ŒDIPE Pas encore. Je veux d’abord descendre au plus bas du gouffre. Ce roi que j’ai tué, dis... Mais non ; ne parle pas. Je comprends tout. J’étais son fils. CRÉON Ah ! par exemple !... Comment ! Qu’apprends-je ? Ma sœur serait sa mère ! Œdipe, à qui je m’attachais ! ”
Reynaldo Hahn,
L'oreille au guet
(1937)
“ De même, la tragédie entière, ou presque, d'Œdipe à Colone trouve place dans le quatrième et dernier acte. Œdipe, on le sait, y apparaît rasséréné, presque consolé. Il s'est réhabilité lui-même, il est sûr de son innocence et il se sait pardonné. Il n'était pas criminel puisqu'il avait « tué sans savoir et qu'il s'était souillé sans vouloir ». Après être resté quelque temps à Thèbes, il en a été chassé par ses fils. Il s'est éloigné, suivi d'Antigone, et après de longues pérégrinations, il arrive à Colone, qui est voisine d'Athènes, la ville de Thésée. ”
“ Mais présentement il s’agit du malheur du peuple. Œdipe, le peuple souffre et son roi ne peut l’ignorer. Entre la prospérité de quelques-uns et la misère du plus grand nombre, Dieu tisse un lien mystérieux. Le nom de Dieu, Œdipe, est souvent dans ta bouche. De ceci je ne te blâme point, certes ; mais bien de chercher en Dieu un approbateur plus qu’un juge, mais bien de ne trembler point devant Lui. ŒDIPE Je n’ai jamais été ce que l’on appelle un froussard. TIRÉSIAS Plus un chef est vaillant devant les hommes et plus son tremblement plaît à Dieu. ”
“ ŒDIPE. Tâchez de lui parler. JOCASTE. J’y vais tout de ce pas. Qu’on me prépare un char pour aller chez Phorbas ! Son dégoût de la cour pourrait sur un message S’excuser par caprice et présenter son âge ; . Dans une heure au plus tard je saurai vous revoir. Mais que dois-je lui dire ? et qu’en faut-il savoir ?ŒDIPE. Un bruit court depuis peu qu’il vous a mal servie, Que ce fils qu’on croit mort est encor plein de vie : L’oracle de Laïus par la devient douteux...JOCASTE. Je l’ai toujours connu ferme dans son devoir ”
“ LE BERGER. De Corinthe l’on doit élire Œdipe roi ; Le suffrage de tous l’appelle à la couronne.JOCASTE. Quoi ! le vieux roi Polybe aurait quitté le trône ? LE BERGER. Il a quitté la vie ! JOCASTE. O ciel ! Polybe est mort ! LE BERGER. Si je ne vous dis vrai, tel soit aussi mon sort ! JOCASTE, (à ses femmes) . Femmes ! allez porter au roi cette nouvelle ! D’un oracle insensé prédiction cruelle ! Que deviens-tu ? Jadis, afin qu’il évitât Sur ce vieillard Polybe, un fatal attentat, Œdipe a fui tremblant le palais de son père ; Polybe n’est point mort de sa main meurtrière [87] ! ”
“ LE CHŒUR Œdipe, qui te disais heureux, mais qui faisais de l’ignominie ta litière, puissions-nous ne t’avoir jamais connu ! Tu nous as délivrés du sphinx, il est vrai ; mais ton mépris des dieux nous vaut des misères sans nombre, que ne compensent pas les biens que nous te devons. Toute félicité qu’on obtient en dépit des dieux est une félicité mal acquise et que les dieux tôt ou tard font payer. Exprimons hautement ces pensées, car voici venir Tirésias. ”
Louis Baudet, Mythologie de la jeunesse
“ On consulta l'oracle, qui déclara que ce fléau ne cesserait qu'après l'exil du meurtrier de Laïus. Après bien des perquisitions, Œdipe aboutit à dévoiler le mystère de sa naissance, et à se reconnaître parricide et incestueux. Dans l'excès de sa douleur, il s'arracha les yeux, et s'exila de Thèbes. Il alla dans l'Attique avec sa pieuse fille Antigone, qui lui servait de guide, et s'arrêta près d'un bourg nommé Colone, dans un bois consacré aux Euménides. C'est là qu'il disparut de la terre, au milieu des foudres et des éclairs. ”
“ SOMMAIRE DU IIIe ACTE. Créon vient pour se justifier des reproches injurieux d’Œdipe et se plaint au peuple. Les deux princes se disputent vivement. Jocaste, pour apaiser cette querelle, sort de son palais et paraît pour la première fois. Pour bannir plus sûrement les inquiétudes que le devin a fait naître dans l’esprit d’Œdipe, elle lui dit qu’il ne faut ajouter foi ni à Tirésias, ni à Apollon lui-mêéme. Un oracle, ajoute-t-elle, lui avait prédit que Laïus serait tué par son fils. ”
“ Où va la reine ? — Se cacher, parbleu ! — Où est Œdipe ? — Il se cache aussi. Il a honte. — Coucher avec sa mère pour lui faire à son tour des enfants... — Tout ça, c’est des histoires de famille ; cela ne nous regarde pas. — Ça regarde les dieux qui s’en irritent. — Et puis il y a le meurtre de Laïus, qu’Œdipe son fils a commis. — Qu’Œdipe lui-même a promis de venger. — On peut dire qu’il s’est mis là dans de mauvais draps. — Le justicier doit s’en prendre à soi, et s’est désigné pour victime. ”
“ Du reste, tu l’as entendu, Dieu demande que le meurtrier soit puni. CRÉON Mon cher Œdipe, les oracles, bons pour le peuple, ne sauraient nous en imposer. Nous, gouvernants, devons y prendre un renforcement de pouvoir, et les tourner à notre gré. Laïus devait, nous disaient-ils, être assassiné par son fils ; c’est le fils qui fut supprimé. Laïus est mort pourtant, m’objecteras-tu. S’il vivait, tu n’aurais pu t’asseoir sur son trône. Ne va donc pas te désoler aujourd’hui de sa perte, ni t’inquiéter de savoir comment il est mort. Si quelqu’un l’a tué, c’est pour toi ; il a fait ton jeu ”
Louis Petit de Julleville, Histoire de la langue et de la littérature française
“ Analyse du poème [7] . — En tête de son œuvre, le trouveur anonyme a placé une moralité sur la nécessité de communiquer aux autres le savoir que l’on possède, lieu commun qu’on retrouve plus développé dans le Roman de Troie et plus tard ailleurs. Puis vient l’histoire d’Œdipe, trouvé par le roi de la ville de Phoche, Polibus, dans la forêt où l’avaient laissé, pendu par les pieds à un grand chêne, les trois serviteurs de Laius, et élevé jusqu’à quinze ans dans l’ignorance de sa véritable situation. ”
Sophocle,
Oedipe-roi
(1881)
“ Oui, je le déclare, cet homme que tu cherches depuis longtemps, ce meurtrier de Laïus que tes édits menacent, il est ici : il habite à Thèbes ; on le croit étranger ; mais bientôt il sera reconnu Thébain. Il ne se réjouira pas de cette reconnaissance. Car il voit le jour, il ne le verra plus : il est riche, il deviendra pauvre, et appuyé sur un TIRÉSIAS. Cette fortune du moins cependant a perd a toi. OEDIPE. Mais, si j'ai sauvé cette ville, cela n'intéresse pas moi. TIRÉSIAS. Je m'en irai donc ; et toi, enfant, conduis-moi. OEDIPE. Qu'il te conduise donc ”
Sophocle,
Oedipe-roi
(1881)
“ L'ENVOYE. Quelle est donc cette femme qui te cause tant d'enroir OEDIPE. C'est Mérope, l'épouse de Polybe. L'ENVOYÉ. Quel motif as-tu de la redouter? ŒDIPE. Un oracle divin, un oracle terrible. OEDIPE. Et comment faut-il moi ne pas redouter le lit de ma mère? JOCASTE. Mais quoi peut craindre un homme à qui les choses de la fortune commandent, mais à qui la prévision de rien n'est claire? Le meilleur est de vivre au hasard, comme quelqu'un pourrait. Mais toi ne crains pas pour le mariage de ta mère ; car beaucoup des mortels déjà aussi dans des songes ont-partagé-le-lit-de leur mère. ”
Louis Baudet, Mythologie de la jeunesse
“ Œdipe y réussit, et répondit que cet animal est l'homme, qui, dans son enfance, se traîne sur ses pieds et sur ses mains; qui, dans la force de l'âge, se tient debout sur ses deux jambes, et qui, dans sa vieillesse, s'appuie sur un bâton. Le monstre, vaincu par cette explication, se précipita du haut du rocher, où il faisait sa demeure, et se brisa la tête. Œdipe devint donc roi de Thèbes et épousa Jocaste, dont il eut deux fils, Etéocle et Polynice, et deux filles, Antigone et Ismène. ”
“ OU SOMMAIRE DE CHAQUE ACTE. ACTE PREMIER. Des vieillards, des enfants, un grand prêtre, des sacrificateurs, tenant dans les mains des rameaux consacrés en signe de supplications, sont prosternés, dans une place publique, au pied d’un autel qui est à l’entrée du palais d’Œdipe. On aperçoit même dans le lointain tout un peuple environnant les temples gémeaux de Pallas et l’autel d’Apollon. Œdipe s’avance pour consoler cette multitude immense qui l’entoure et lui demande de soulager ses maux. ”
Reynaldo Hahn,
L'oreille au guet
(1937)
“ Quoi qu'il en soit, Œdipe répond victorieusement à la question qu'elle lui pose — et qui n'est pas celle qu'on connaît, Edmond Fleg l'ayant remplacée par celle-ci : « Qu'y a-t-il de plus fort que le Destin ?» A quoi Œdipe réplique : « L'homme. » Aussitôt, la Sphynge commence à mourir. Œdipe est vainqueur. Le veilleur exulte de joie. Ses cris éveillent toute la ville, et c'est un des plus beaux moments de l'œuvre. ”
“ En outre, la pièce d’Euripide reste liée étroitement à un drame antérieur et à toute l’histoire du malheureux Œdipe. La haine mutuelle de ses deux fils, et leur duel fratricide, et le désespoir de Jocaste et la mort d’Hémon, c’est le fruit de la première faute d’Œdipe, puis de ses imprécations sur lui-même et sur sa race. Car, suivant une idée qui remplit le théâtre grec, toute faute amène un malheur, et les malheurs ensuite s’enchaînent fatalement. Les Phéniciennes, c’est un épisode de la vie d’Œdipe. ”
Edouard Schuré,
Revue des Deux Mondes
“ Si Œdipe-Roi nous montre le châtiment de la présomption, Œdipe à Colone nous présente dans le vieillard errant, fugitif, accablé de tous les maux et conduit par sa noble fille, la purification de l’homme par la douleur héroïquement supportée. A force de souffrir avec courage et conscience, le roi proscrit et aveugle est devenu lui aussi un voyant de l’âme et porte autour de sa tête chauve une auréole de consolation et d’espérance où rayonne la grâce divine. Œdipe ainsi transfiguré est devenu presque un saint. ”
Louis Ganderax,
Revue des Deux Mondes
“ Voilà l’origine de cette gracieuse convention dont tant de fois on a réclamé l’excuse pour les Pixérécourt et les d’Ennery. Que si l’on veut voir combien ce premier cas est en effet probant, et du même coup s’engager un peu en ce grave sujet, il suffit de relire l’histoire d’Œdipe dans ce naïf Roman de Thèbes que M. Constans a si curieusement étudié. « Œdipe et Jocaste vécurent ensemble vingt ans, et ils eurent quatre beaux enfans. Jamais ils ne s’étaient doutés de leur crime; mais un jour que le roi était au bain, la reine, qui le servait, aperçut des cicatrices profondes à ses pieds. » ”
“ TIRÉSIAS Avant de laisser partir Œdipe, écoutez tous ce que me révèlent les dieux. Une grande bénédiction est promise par eux à la terre où reposeront ses os. CRÉON Allons, bon !... Tu vois que tu ferais décidément mieux de rester parmi nous. On pourra toujours s’arranger. ŒDIPE Trop tard, Créon. Mon âme a déjà quitté Thèbes, et tous les liens qui me rattachaient au passé sont rompus. Je ne suis plus un roi ; plus rien qu’un voyageur sans nom, qui renonce à ses biens, à sa gloire, à soi-même. ”
“ Créon est envoyé à Delphes pour chercher quelque soulagement à ce fléau. L’oracle divin répond qu’il faut expier sur-le-champ le meurtre impie de Laïus. Dès qu’Œdipe s’en reconnaît coupable, il entre en fureur ; dans son délire affreux, il s’arrache les yeux. ”
