“ ŒDIPE. Parlez devant tous et sans crainte ; Je prends au sort du peuple un trop vif intérêt.CRÉON. Je vais donc d’Apollon vous révéler l’arrêt : L’oracle a déclaré, d’une voix sans mystère, Qu’il faut d’un monstre impur délivrer notre terre ; Il porte dans nos murs la désolation. ŒDIPE. Comment faire à ce Dieu cette expiation ?CRÉON. Par l’opprobre, l’exil ou la mort du coupable ; Par le sang seul, dit-il, le sang est réparable.ŒDIPE. Mais de ce Dieu quel sang enflamme le courroux ? CRÉON. Prince, le sang d’un roi qui régnait avant vous, Laïus était son nom [20] . ”
Citations de Œdipe Roi (Sophocle)
“ PHORBAS. Parlez, quel est le sang que nous devons verser ?LE GR. PRÊTRE. Fatal présent du ciel ! science malheureuse ! Qu’aux mortels curieux vous êtes dangereuse ! Plût aux cruels destins qui pour moi sont ouverts, Que d’un voile éternel mes yeux fussent couverts !ŒDIPE. Les Dieux veulent-ils mon trépas ? LE GR. PRÊTRE. Ah ! si vous m’en croyez, ne m’interrogez-pas. ŒDIPE. Quel que soit le destin que le ciel nous annonce, Le salut des Thébains dépend de sa réponse. Parlez. Ayez pitié de tant de malheureux ; Songez qu’Œdipe...LE GR. PRÊTRE. Œdipe est plus à plaindre qu’eux. ”
“ LE CHŒUR. En ces discours domine une trop vive ardeur ; La colère les dicte. Hélas ! songez, seigneur, Songez, Tirésias, qu’il nous faut avec zèle De l’oracle accomplir la volonté formelle.TIRÉSIAS. Quoique tu sois monarque, oui, dans ce jour fatal, Je te réponds, Œdipe, ainsi qu’à mon égal. Les lois d’Apollon seul doivent régler ma vie ; Ai-je besoin qu’ici Créon me justifie ? Libre, je vais parler et m’expliquer sans peur : D’être aveugle, il est vrai, j’ai le cruel malheur, Mais toi, tout éclairé que tu veuilles paraître, Un abîme de maux... tu l’ignores peut-être ?... ”
“ Aussi l’art ne veut-il pas qu’un prince parfaitement vertueux soit accablé de malheurs. Œdipe paraît ne pas mériter tous ses maux, et voilà précisément la finesse de l’art qui met en spectacle un héros peu coupable et fort malheureux. Quant aux crimes involontaires d’Œdipe, Apollon les a prédits et le destin les a ratifiés. On connait la puissance de la fatalité chez les anciens, où elle tenait si imparfaitement lieu de l’idée sublime de notre providence sage et immuable. On ne voit guère de tragédie grecque ou latine, où le destin ne soit le grand pivot, l’âme de tout ce qui s’y passe. ”
“ La tragédie, pour Chénier, est plus philosophique et plus instructive que l’histoire, selon la pensée d’Aristote. Aussi l’inclination du poète, tournée aux conceptions politiques, lui a-t-elle suggéré le choix des sujets les plus grands et le plus propres à renfermer des leçons graves pour les peuples et pour les rois. L’Œdipe de Chénier fut l’un des derniers pas de cet auteur dans la carrière dramatique, comme l’Œdipe de Voltaire avait été le premier de ce brillant poète. Chénier, moins assuré dans sa marche, moins éclairé sur son art, se serait plus égaré encore que lui dans son jeune âge. ”
“ À la suite de ce début hérissé de sentences, comme on l’a vu suffisamment, Créon fait une description plus qu’infernale de tout ce qu’il a vu. Encore s’arrête-t-il longtemps a décrire le lieu de la magie, avant d’arriver au fait. Il y vient, mais en quels termes ? La terre s’ouvre, et que n’en sort-il pas ?... Un assez bel endroit, s’il n’était gâté par le style qui, dans Sénèque surtout, est tout l’homme et ne l’abandonne jamais, ce serait celui où l’on croit voir les ombres des rois thébains qui apparaissent à Tirésias. ”
“ Œdipe paraît un homme ordinaire ; ses vertus et ses vices n’ont rien qui soit d’un ordre supérieur à l’humanité. Il en est de même de Créon et de Jocaste. Tirésias parle avec fierté, mais simplement et sans enflure. C’est un mérite réel que cette simplicité naturelle qui fuit toute pompe, toute grandeur démesurée, sous lesquelles se cachent trop souvent tant de défauts. Les Grecs avaient assez de génie pour conduire une action et pour l’étendre dans l’espace de cinq actes, sans y jeter rien d’étranger ni si sans y laisser aucun vide. ”
“ PHORBAS. Nomme-le donc de grâce. IPHICRATE. Il est devant tes yeux. PHORBAS. Je ne vois que le roi.IPHICRATE. C’est lui-même. PHORBAS. Lui-même ! IPHICRATE. Oui le secret n’est plus d’une importance extrême ; Tout Corinthe le sait : nomme-lui ses parents. PHORBAS. En fussions-nous tous trois à jamais ignorants ! IPHICRATE. Seigneur, lui seul enfin peut dire qui vous êtes. ŒDIPE. Hélas ! je le vois trop et vos craintes secrètes Qui vous ont empêché de vous entr’éclaircir, Loin de tromper l’oracle, ont fait tout réussir. ”
“ Œdipe est convaincu et puni par lui-même, en faisant des recherches contre les autres. Le dénoûment est compliqué ; il s’opère par reconnaissance et par péripétie ou révolution. Jocaste et Œdipe se reconnaissent réciproquement pour ce qu’ils sont. De cette reconnaissance naît cette péripétie ou ce changement si déplorable dans le sort de l’un et de l’autre. Cette péripétie doit paraître sans doute vraiment et éminemment tragique ; il ne pourrait y avoir plus de douleur ni plus de pitié. On peut avancer même que c’est ce que les anciens ont fait de mieux en ce genre. ”
“ TIRÉSIAS. Ces énigmes, jadis, tu pouvais les sonder. ŒDIPE. Oui, sur elles j’ai vu ma gloire se fonder. TIRÉSIAS. Ta perte fut le fruit de ce triste avantage. ŒDIPE. Qu’importe ? j’ai sauvé Thèbe, on m’en rend hommage. TIRÉSIAS. Je me retire ; adieu... qu’on me mène chez moi. ŒDIPE. Laisse-nous, ton aspect seul nous remplit d’effroi. TIRÉSIAS. Je sors, mais en partant, sans craindre ta présence Je dirai tout ce dont mon art a connaissance : Tu ne peux rien sur moi, je le dis : L’assassin Que depuis si longtemps tu ne cherchas qu’en vain, Parmi les citoyens de Thèbe ici respire. ”
“ TIRÉSIAS.ŒDIPE. O toi qui soumets tout à ton sublime esprit, O toi qui dans le cœur as chaque fait écrit, Toi qui sais ce qu’enferme et le ciel et la terre, Quoique tes yeux se soient fermés à la lumière, Tu connais comme nous le mal contagieux Qui dévore la ville. Interprète des Dieux, Les Thébains ont recours à ton art salutaire, Qui seul peut écarter la peste meurtrière. Afin d’arracher Thèbe à ses affreux destins Il nous faut de Laïus trouver les assassins. Apollon veut venger la royale victime : La mort seule ou l’exil peut expier le crime ”
“ Oui, tout oracle n’est qu’un bruit trompeur et vain [90] !JOCASTE. Je te l’avais bien dit.ŒDIPE. Mes angoisses mortelles, Madame, l’emportaient. JOCASTE. Ces alarmes cruelles, Œdipe, bannis-les désormais de ton cœur. ŒDIPE. Mais du lit maternel je crains encor l’horreur ! JOCASTE. Eh ! pourquoi te livrer à la crainte importune, Puisque l’homme est toujours jouet de la fortune, Et qu’il ne peut jamais lire dans l’avenir ? ”
“ Il ajoute, qu’après une dispute, cet homme a été tué par lui seul, et que si Laïus a eu plusieurs meurtriers, il doit se croire innocent. Un grand mouvement s’opère ici dans les esprits : le sort du prince dépend en effet du témoignage d’un seul homme. Ces paroles d’Œdipe et de Jocaste, qui composent l’admirable scène dite de la double confidence, doivent exciter dans le spectateur l’émotion la plus vive. Tous les indices du meurtre de Laïus sont conformes : temps, lieu, ressemblance de personnes. Il ne reste qu’un léger doute : le meurtrier était-il seul ou non ? ”
“ LE CHŒUR De ce meurtre on raconte ainsi la circonstance : Des voyageurs obscurs ont immolé Laïus. ŒDIPE. On le dit : les témoins du fait sont inconnus. LE CHŒUR Si l’auteur de ce crime à la crainte est sensible, Il ne soutiendra pas ta menace terrible. ŒDIPE. Qui d’un si noir forfait ose souiller son cœur, Des imprécations pourrait-il avoir peur ?LE CHŒUR. Mais je vois s’avancer ce devin vénérable, Seul mortel qui du vrai soit l’organe honorable. ”
“ Tirésias, pour connaître le criminel, fait faire par sa fille toutes les cérémonies d’un sacrifice pompeux. L’exécution sur le théâtre en serait impossible. Après la prière, on voit la fumée de l’encens, puis les libations d’où l’on tire des augures. On immole des victimes : une génisse et un taureau. La génisse tombe du premier coup. Le taureau craint la lumière : il reçoit deux coups, rend le sang par les yeux, et traîne un reste de vie plus affreux que la mort. C’est le destin de Jocaste et d’Œdipe figuré symboliquement. ”
“ M’aurait-on vu souillé par un inceste infâme ! Et ma mère l’eût-on nommée un jour ma femme ? Serais-je le mortel le plus infortuné, Fils impur de parents impurs [135] , et condamné Par le sort à s’unir par des liens coupables Aux flancs qui l’ont porté. Fléaux épouvantables, Vous êtes tous tombés, vous pesez tous sur moi !LE CHŒUR. Mais quels que soient les maux qu’on voit fondre sur toi, Je ne puis approuver cette horreur inouïe,... Se mutiler ainsi !... mieux vaut perdre la vie ! ŒDIPE. Qu’on cesse de parler des maux que j’ai soufferts, Ils sont selon mes vœux. ”
“ Un oracle à Laïus fut rendu dans le temple D’Apollon et par l’un des ministres du Dieu. Cet oracle annonçait que sa mort aurait lieu Par la main de son fils. Et Laïus, au contraire, Par des brigands auxquels il ne put se soustraire, Dans un triple chemin mourut assassiné. Je mis au jour ce fils, à cent maux destiné, Ce fils qu’à mon époux fit redouter l’augure ; Trois jours après, malgré le cri de la nature, Laïus l’a fait jeter par d’étrangères mains, En lui liant les pieds, dans de profonds ravins [73] . ”
“ Le sujet véritable n’y est pas même traité ; il est étouffé par un long et froid épisode amoureux qui s’étend d’un bout à l’autre de son œuvre : il n’a d’ailleurs aucunement l’avantage d’être racheté par le mérite du style. On y trouve cependant un morceau assez remarquable sur le dogme de la fatalité, la providence des anciens, ainsi que plusieurs scènes bien écrites et quelques beaux passages. Il nous reste à parler de l’Œdipe de Chénier, dont la traduction ou plutôt l’imitation est si incomplète, si mutilée et si tronquée partout. ”
“ ŒDIPE. De ce sort menaçant donne donc connaissance. TIRÉSIAS. Je ne parlerai point, dût ton cœur irrité Par le plus vif courroux se montrer emporté ! ŒDIPE. Je cède à la fureur, au feu qui me consume, Je ne cacherai rien des faits que je présume. Je te soupçonne donc du crime instigateur ; Tu fus de ce forfait le complice ou l’auteur , Tu fis tout, quoique aveugle et du meurtre incapable : D’autres bras ont servi ton audace coupable. TIRÉSIAS. Tu viens de prononcer toi-même ton arrêt [44] ; Dès ce jour tu seras comme l’impur objet Dont la présence impie a souillé cette terre ”
“ ŒDIPE. Thébains, je l’avouerai, vous souffrez justement D’un crime inexcusable un rude châtiment. Laïus vous était cher, et votre négligence De ses mânes sacrés a trahi la vengeance... Aussi du ciel vengeur implorant le courroux, Le sang de votre roi s’élève contre vous. Apaisons son murmure, et qu’au lieu d’hécatombe, Le sang du meurtrier soit versé sur sa tombe. Quoi ! de la mort du roi n’a-t-on pas des témoins ? À chercher le coupable appliquons tous nos soins. ”
“ Il paraît : ô spectacle déchirant ! son visage ensanglanté frappe d’horreur et d’épouvante le chœur qui détourne ses regards et déplore cette catastrophe. Œdipe, après avoir gémi sur ses destins exécrables, demande aux vieillards qu’ils le précipitent dans la mer. Créon, dans sa pitié généreuse, veut faire rentrer Œdipe dans le palais pour que le peuple n’ait plus sous les yeux le spectacle de ses maux affreux. Avant de quitter cette terre, théâtre de ses grandeurs et de son infortune, il désire embrasser ses filles. Créon a prévenu ses vœux ”
“ Œdipe a prévenu ces vœux et a envoyé à Delphes son beau-frère Créon, pour savoir les causes du courroux céleste. Il s’étonne qu’il ne soit pas encore de retour. Ce prince arrive avec un air de satisfaction et annonce que la peste ne cessera que lorsqu’on aura recherché les auteurs du meurtre de Laïus et vengé sa mort. Œdipe s’engage à ne rien négliger pour découvrir le meurtrier et profère d’avance contre lui les plus terribles imprécations, dont l’effet est d’autant plus grand qu’elles retomberont sur sa propre tête. ”
“ Mais toujours cet affront me déchirait le cœur. Je vais à Delphe et là le plus affreux malheur M’est prédit par l’oracle : — Un sort inévitable Doit me faire enfanter une race exécrable, Dit-il, je dois un jour, de mon père assassin, À ma mère m’unir par un fatal hymen. À peine on m’a prédit un destin si contraire, Que je fuis de Corinthe, afin de m’y soustraire ; Je me mets à l’instant en marche vers des lieux Où d’astres différents je vois semés les cieux [77] J’arrive en cet endroit où ma prompte colère Peut-être d’un bon roi termina la carrière ”
“ Ah ! puisse le coupable, aux mortels en horreur, Contre lui des destins épuiser la fureur ! Puisse-t-il, odieux, en proie à l’infamie, Trainer dans les tourments sa misérable vie ! Qu’il ait quelque complice ou soit seul criminel, Qu’il soit voué partout au sort le plus cruel ! Fût-il ami, parent, hôte admis à ma table, Que ces vœux menaçants atteignent le coupable ! C’est vous, Thébains, à qui je donne mission, Tant pour vos intérêts que pour ceux d’Apollon, D’exécuter cet ordre, afin que Thèbe entière, Qu’un sort affreux tourmente, échappe à sa misère. ”
“ L’action y est exposée dans toute son étendue : 1o Les calamités thébaines sont retracées par celui qui parle au nom du peuple. 2o Créon expose la cause de ces fléaux, en rapportant la réponse de l’oracle. 3o Les conseils et la prudence d’Œdipe ordonnent et préparent un remède au mal. Nous ne connaissons, dans aucun théâtre ancien ou moderne, d’exposition plus simple, plus exacte, plus juste, plus précise, plus majestueuse, plus naturelle, plus belle et plus intéressante à la fois, que celle du sublime poète, qui a porté la tragédie à son plus haut degré de splendeur. ”
“ PHORBAS. Oui, seigneur, au palais je fus même adopté : On ne m’y traitait point en esclave acheté.ŒDIPE. Quels étaient tes travaux ? PHORBAS. Presque toute ma vie Par les soins du bétail, seigneur, était remplie.ŒDIPE. Dans quels lieux faisais-tu pâturer tes troupeaux ? PHORBAS. Sur le mont Cithéron, sur ses riants côteaux. ŒDIPE. Reconnais-tu cet homme à la mine étrangère ? L’aurais-tu jamais vu ? Parle-moi sans mystère [114] ? PHORBAS. Qui ?... Qu’a-t-il fait ?... De qui me parlez-vous, seigneur ? ŒDIPE. De l’homme que voici. Vis-tu jamais ailleurs Ce mortel ? ”
“ Si cet homme est Laïus, jugez de mon malheur ! Quel mortel fut en proie à cet excès d’horreur ? Je suis contraint de fuir à jamais cette ville ; Chacun me repoussant, je serai sans asile, Sans consolations, sans soutiens, sans ami, Tous les Thébains en moi verront un ennemi. Mes imprécations,... mon horrible anathème, Infortuné ! sur moi je l’ai lancé moi-même ! J’ai souillé de ces mains, de ces impures mains, Le lit de ce mortel que mes coups inhumains Ont frappé sans pitié. ”
“ Œdipe n’étant que peu coupable et extrêmement malheureux avec d’excellentes qualités, inspire un sentiment mixte. Cette double indignation se change en pitié pour lui et en crainte pour les Dieux, qui punissent jusqu’aux crimes involontaires dans un homme peu criminel. Cette doctrine est loin d’être contraire à la nature et au bon sens. Nous avons d’ailleurs un fort bel exemple de ce genre dans l’admirable Phèdre de Racine, où le tragique français attribue au destin l’amour incestueux de Phèdre. ”
“ En effet, quel intérêt inexplicable ne vient pas d’abord piquer notre curiosité et la faire croître à chaque pas, à mesure qu’il la satisfait ? Qu’on s’étudie en lisant Œdipe, et l’on se sent passer sans interruption de la crainte à l’espérance, et de l’espérance à la crainte, pour aboutir enfin à la pitié confondue avec la terreur : heureux effet de l’intérêt répandu dans les diverses parties de cet ouvrage, comme la vie dans celles du corps ! ”
“ ŒDIPE. Tâchez de lui parler. JOCASTE. J’y vais tout de ce pas. Qu’on me prépare un char pour aller chez Phorbas ! Son dégoût de la cour pourrait sur un message S’excuser par caprice et présenter son âge ; . Dans une heure au plus tard je saurai vous revoir. Mais que dois-je lui dire ? et qu’en faut-il savoir ?ŒDIPE. Un bruit court depuis peu qu’il vous a mal servie, Que ce fils qu’on croit mort est encor plein de vie : L’oracle de Laïus par la devient douteux...JOCASTE. Je l’ai toujours connu ferme dans son devoir ”
“ Mais Œdipe, héritier du sceptre de Corinthe, Jeune, et dans l’âge heureux qui méconnaît la crainte, Guidé par la fortune en ces lieux pleins d’effroi, Vint, vit ce monstre affreux, l’entendit et fut roi. Il vit, il règne encor ; mais sa triste puissance Ne voit que des mourants sous son obéissance. Hélas ! nous nous flattions que ses heureuses mains Pour jamais à son trône enchaînaient les destins. Déjà même les Dieux nous semblaient plus faciles : Le monstre en expirant laissait ces murs tranquilles ”
“ Un défaut plus grave encore, c’est la querelle d’Œdipe avec Créon, épisode pour ainsi dire de remplissage, sans intérêt bien réel et sans motif véritable, si l’on veut être rigoriste. Cette querelle, qui n’est guère fondée, ou qui l’est assez mal, devient plus impardonnable par l’accusation que lance Œdipe avec tant de légèreté contre Créon, qui aurait suborné le devin Tirésias, afin que celui—ci accusât le roi. ”
“ LE BERGER. De Corinthe l’on doit élire Œdipe roi ; Le suffrage de tous l’appelle à la couronne.JOCASTE. Quoi ! le vieux roi Polybe aurait quitté le trône ? LE BERGER. Il a quitté la vie ! JOCASTE. O ciel ! Polybe est mort ! LE BERGER. Si je ne vous dis vrai, tel soit aussi mon sort ! JOCASTE, (à ses femmes) . Femmes ! allez porter au roi cette nouvelle ! D’un oracle insensé prédiction cruelle ! Que deviens-tu ? Jadis, afin qu’il évitât Sur ce vieillard Polybe, un fatal attentat, Œdipe a fui tremblant le palais de son père ; Polybe n’est point mort de sa main meurtrière [87] ! ”
“ Sophocle ne dit pas un mot qui ne soit nécessaire : tout est nerf chez lui, tout contribue au mouvement. Sénèque est partout surchargé, accablé d’ornements ; c’est une masse d’embonpoint qui a des couleurs vives et point d’action. Sophocle est varié naturellement ; Sénèque ne parle que d’oracles, de sacrifices, de symboles, d’évocations des Mânes. Sophocle agit plus qu’il ne parle, il ne parle même que pour l’action, et Sénèque n’agit que pour parler et haranguer. Tirésias, Jocaste, Créon, n’ont point de caractère chez ce dernier ; Œdipe même n’y est point touchant. ”
“ Ses scrupules sur le meurtre de Laïus ont pris de si profondes racines en son cœur, que Jocaste, pour l’en délivrer, devient pieuse d’impie qu’elle a paru. En proie à des frayeurs mortelles, elle va consulter les Dieux : caractère admirable, varié selon les circonstances et décelant une connaissance profonde du cœur humain ! Jocaste croit qu’il faut faire des sacrifices à Apollon et le supplier d’être favorable à son époux que tourmentent de sombres pensées. Elle rencontre, en allant au temple, un berger de Corinthe qui la rassure ; adieu sa piété. Œdipe interroge cet homme ”
“ Le sujet en est la reconnaissance d’Œdipe par lui-même, laquelle s’opère autant par le caractère du personnage que par la force de sa destinée. L’action des passions humaines et celle de l’instabilité des grandeurs, du néant de nos trompeuses vertus et des présomptions de notre fausse prudence, l’action en un mot d’une fatalité inévitable, font naître l’intrigue ou le développement du fait culminant, dans ce chef-d’œuvre de la scène grecque et peut-être de toutes les scènes du monde. ”
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