“ LE HÉRAUT. Jamais tu n’enlèveras de notre terre les fils des Argiens. THÈSEUS. Et toi, écoute-moi à ton tour, si tu veux. LE HÉRAUT. J’écouterai ; il faut que chacun parle à son tour. THÈSEUS. J’enlèverai de la terre Asopienne et j’ensevelirai ces cadavres. LE HÉRAUT. Avant tout, il te faudra courir le danger des armes. THÈSEUS. J’ai supporté déjà beaucoup d’autres épreuves diverses. LE HÉRAUT. Ton père t’a-t-il engendré tel que tu suffises contre tous ? THÈSEUS. Contre les mauvais, si nombreux qu’ils soient. Nous ne punissons pas les bons. ”
Euripide
Résumé
“LES SUPPLIANTES”, est une œuvre de Euripide . Des thèmes tels que la Ville, Dieux ou Thèseus y sont abordés.
Citations de LES SUPPLIANTES (Euripide )
“ Que Zeus soit témoin, ainsi que les Dieux dans l’Ouranos, des bienfaits qui vous sont venus de nous ! ADRASTOS. Thèseus, nous savons tous les bienfaits dont tu as comblé la terre d’Argos, quand elle manquait de protecteurs, et nous en aurons une reconnaissance qui ne vieillira pas ; car, ayant reçu de vous d’éclatants bienfaits, nous devons vous en rendre de pareils. THÈSEUS. Quel service me faut-il encore vous rendre ? ADRASTOS. Sois heureux ! Tu en es digne, en effet, toi et ta Ville. THÈSEUS. Que cela soit, et que le même bonheur te soit accordé ! ”
“ Par ton menton, ô cher, ô le plus illustre dans la Hellas, je te supplie, embrassant tes genoux et ta main, aie pitié de moi, malheureuse, qui te prie pour mes enfants, et qui, telle qu’une vagabonde, pleure un chant lamentable ! Je te conjure, ô fils, de ne point laisser non ensevelis, en proie aux bêtes fauves, sur la terre de Kadmos, mes fils du même âge que toi ! Vois mes larmes sous mes paupières, à moi qui tombe à tes genoux, afin que tu accordes la sépulture à mes enfants ! THÈSEUS. Mère, pourquoi pleures-tu en couvrant tes yeux d’un péplos léger ? ”
“ Quelle lumière, quelle splendeur Halios apporta-t-il sur son char, et Sélana à travers l’Aithèr, quand les Nymphes rapides promenèrent leurs torches dans les ténèbres nocturnes, lorsque, pour mes noces, la Cité d’Argos chanta magnifiquement des chants de félicité et les louanges de mon mari Kapaneus armé d’airain ? Je viens ; accourant de mes demeures, furieuse, désirant le même bûcher et le même sépulcre, afin de finir dans le Hadès une vie amère et mes douleurs. Car la mort est douce quand on la partage avec les mourants qu’on aima, si un Dieu nous l’accorde. ”
“ THÈSEUS. Ce héraut est habile, et serait éloquent à l’occasion. Mais puisque tu as engagé cette course, écoute, car c’est toi qui as commencé cette lutte de paroles. Rien n’est plus funeste à la Cité qu’un tyran. D’abord les lois ne sont plus communes à tous ; un seul commande, est le maître et possède la loi qui n’est plus égale. Mais, par les lois écrites, le riche et le faible ont un droit égal, et il est permis aux plus pauvres de blâmer le puissant, quand celui-ci fait mal parler de lui, et le moindre peut vaincre le plus fort, s’il soutient une cause juste. ”
“ AITHRA. Je le sais ; mais c’est à eux qu’il appartient de répondre, fils. THÈSEUS. Je t’interroge, toi qui es enveloppé de ta Khlamide ? Parle, découvre ta tête, et cesse de gémir. Tu n’arriveras à rien si tu ne parles. ADRASTOS. Ô Roi illustre de la terre victorieuse des Athènaiens, Thèseus, je viens en suppliant vers toi et vers ta Ville ! THÈSEUS. Que cherches-tu ? De quel secours as-tu besoin ? ADRASTOS. Tu sais quelle désastreuse expédition j’ai faite ? THÈSEUS. Tu n’as pas, en effet, traversé la Hellas sans le moindre bruit. ADRASTOS. J’ai perdu là les plus braves des Argiens. ”
“ Considère ceci, et, sans être irrité de mes paroles, parce que tu commandes à une Cité libre, ne me fais pas une fière réponse, en te fiant à la force des bras. La confiance est la pire des choses pour les hommes ; c’est elle qui pousse les Cités à la guerre, en enflant leur esprit outre mesure. En effet, quand la guerre est soumise aux suffrages de la Cité, nul ne pense plus à sa propre mort, mais détourne ce malheur sur un autre ; mais si la mort était devant les yeux de chacun, quand on dépose son suffrage, jamais la Hellas n’eût péri par la fureur de la guerre. ”
“ LE HÉRAUT. Tu nous donnes en ceci un avantage comme au jeu de dés. En effet, la Ville d’où je viens est commandée par un seul homme et non par la foule. Nul ne la trouble par de vaines paroles, ni ne la tourne de côté et d’autre dans son propre intérêt. Nul ne s’y remontre, tantôt populaire et usant d’une grande faveur, puis détesté, et qui, dissimulant ses fautes anciennes sous de nouvelles calomnies, échappe au châtiment. D’ailleurs, comment le peuple, ne sachant rien discerner avec justesse, pourrait-il gouverner sagement la Cité ? ”
“ Je vais partir moi-même pour les sept portes de Kadmos, tenant à la main le fer aigu, et je serai mon propre héraut. Pour toi, j’ordonne que tu demeures, Adrastos. Ne me joins pas ta fortune. À l’aide de mon Daimôn, je conduirai bravement ma brave armée. J’ai besoin d’une seule chose : avoir avec moi les Dieux qui respectent la justice. Ces deux appuis réunis assurent en effet la victoire. Car le courage ne sert en rien aux hommes, si un Dieu ne leur est favorable. ”
“ Quelle plus grande égalité y a-t-il dans une Cité ? Là où le peuple est souverain, il se réjouit des citoyens courageux qui s’élèvent ; mais un tyran pense qu’ils sont ses ennemis, et il tue les meilleurs qu’il juge sages, craignant pour sa tyrannie. Comment donc une Cité pourrait-elle être fermement établie, quand un homme enlève les citoyens courageux et moissonne les jeunes hommes, comme on fait des épis dans un champ printanier ? À quoi sert d’amasser des richesses et des biens pour ses enfants, afin qu’un tyran ait une vie plus opulente ? ”
“ Ceinte de ce lien de feuillage sacré, je reste devant les chastes autels des deux Déesses, Korè et Dèmètèr, ayant pitié de ces vieilles mères aux cheveux blancs, privées de leurs enfants, et respectant les rameaux sacrés enveloppés de laine. Un héraut a été envoyé par moi à la Ville pour appeler Thèseus, afin qu’il éloigne de notre terre une calamité amenée par ces suppliantes, ou qu’il dénoue la nécessité de leur supplication, en accomplissant quelque pieuse action envers les Dieux. En effet, il sied aux femmes sages de laisser les hommes agir en toute chose. ”
“ LE HÉRAUT. Qui est le tyran de ce pays ? À qui me faut-il porter les paroles de Kréôn qui commande à la terre de Kadmos, Étéoklès ayant été tué devant les sept portes, de la main de son frère, de Polyneikès ? THÈSEUS. Tu as tout d’abord parlé faussement, étranger, en cherchant ici un tyran. Cette ville, en effet, n’est pas commandée par un seul homme, mais c’est une Cité libre. Le peuple commande successivement d’année en année, n’accordant pas tout aux richesses, et le pauvre possède un droit égal. ”
“ C’est un spectacle affreux que celui des cadavres aussitôt après la mort. Pourquoi, je te prie, veux-tu ajouter à leur douleur ? ADRASTOS. Tu l’emportes. Il faut que vous restiez ici avec patience. Thèseus a bien parlé. Quand nous aurons déposé les corps dans le feu, vous recueillerez les ossements. Ô misérables mortels, pourquoi avez-vous saisi les lances et avez-vous commis des meurtres réciproques ? Assez ! Mettez fin à ces travaux, et vivez en paix avec des hommes paisibles. La vie est chose brève, et il convient de la passer le plus aisément, et non avec tant de peines. ”
“ Ne sommes-nous pas trop ambitieux, quand un Dieu a tant accordé à notre vie, de ne pas en être satisfaits ? Mais notre esprit veut être plus puissant qu’un Dieu, et, dans l’orgueil de nos pensées, il nous semble que nous sommes plus sages que les Daimones. Tu sembles être de ce nombre et manquer de prudence, toi qui, lié par les oracles de Phoibos, as donné tes filles à des étrangers, comme si tu les prenais pour des Dieux, et qui as ainsi souillé ta famille illustre et ta demeure. ”
“ Je loue celui des Dieux qui a dégagé notre vie de l’état sauvage, d’abord en nous donnant l’intelligence et la langue messagère de la parole, afin que nous connaissions la voix, et des fruits qui nourrissent et les humides rosées ouraniennes qui alimentent les fruits qui naissent de la terre et arrosent le sein de celle-ci, et puis des abris contre l’hiver et contre l’ardeur du Dieu, et la navigation sur la mer, et le commerce des choses qui manquent à chaque pays. ”
“ Il était permis à Thèseus de se jeter dans la Ville ; mais il retint ses compagnons, disant qu’il était venu, non pour saccager la Ville, mais pour demander les cadavres. C’est un tel chef d’armées qu’il faut élire, qui soit brave dans les dangers et qui réprime l’insolence du peuple qui, dans la prospérité, veut gravir les plus hauts degrés de l’échelle, et qui a coutume de ruiner sa propre félicité quand il pourrait en jouir. LE CHŒUR. Maintenant que je vois ce jour inespéré, je pense qu’il y a des Dieux et que je souffre moins de maux, puisque ces hommes sont châtiés. ADRASTOS. Ô Zeus ! ”
“ Antistrophe II. Viens en aide à une mère, secours-la, Cité de Pallas ! de peur qu’on ne viole les lois des hommes. Car toi, tu respectes la justice, tu ne cèdes pas à l’iniquité, et tu délivres ceux qui sont injustement opprimés. THÈSEUS. Toi qui as pour office de nous servir, la Ville et moi, en portant nos décrets, traverse maintenant l’Asopos et l’eau de l’Isménos, et annonce ceci au vénérable tyran des Kadméiens : — Thèseus, habitant une terre voisine, te demande amicalement ces cadavres afin de les ensevelir. ”
“ Permettez que la terre couvre les morts, et que chacun d’eux puisse retourner là d’où il est venu à la vie, l’esprit dans l’Aithèr et le corps dans la terre. Car nous ne possédons pas celui-ci en propre, si ce n’est pour y habiter pendant la vie ; puis, il lui faut rentrer dans la terre qui l’a nourri. Penses-tu n’insulter qu’Argos en n’ensevelissant point les morts ? Non, certes ! Car ceci touche toute la Hellas que de refuser aux morts ce qu’ils doivent obtenir et de les laisser sans sépulture. Les plus braves deviendraient lâches si une telle loi était établie. ”
“ Or, quand tu menais tous les Argiens à cette expédition, quand les divinateurs parlaient hautement, les méprisant et agissant malgré les Dieux, tu as perdu ta Ville, séduit par les jeunes hommes qui se réjouissent d’amasser des honneurs et attisent la guerre sans droit, et corrompent les citoyens, l’un pour être stratège, l’autre pour avoir en mains la puissance et gouverner insolemment, et celui-ci, par soif du gain, ne considérant point le peuple et ses souffrances. Il y a en effet trois partis de citoyens : les Riches, inutiles et désirant toujours de plus grands biens ”
“ Prenant avec moi Adrastos, pour appuyer mes paroles, je vais me rendre devant la foule des Athènaiens, et, les ayant persuadés, je réunirai les jeunes hommes, et je viendrai ici en armes, et j’enverrai un héraut à Kréôn pour lui redemander les corps des morts. Mais, ô vieilles femmes, enlevez ces couronnes sacrées qui entourent ma mère, afin que je la conduise à la demeure d’Aigeus en tenant sa chère main ; car malheureux le fils qui ne sert pas à son tour ses parents ! En échange des beaux dons qu’il leur aura faits, il recevra lui-même de ses enfants ce qu’il aura donné à ses parents. ”
“ Et tu es venu me menacer avec d’insolentes paroles, et, si ces morts sont recouverts de terre, vous êtes épouvantés ! Craignez-vous qu’une fois ensevelis ils renversent votre Ville ? ou que, dans le sein de la terre, ils engendrent des enfants qui les vengent quelque jour ? Certes, c’est une inepte dépense de paroles d’exprimer ces craintes vaines et inutiles. Mais, ô insensés ! connaissez la misérable destinée des hommes : notre vie est une lutte. Parmi les mortels, les uns sont heureux maintenant, les autres le seront ensuite, et d’autres l’ont été. La fortune se joue ”
“ Il était jeune et pauvre, mais il obtint cependant de nombreux honneurs sur la terre Argienne. Il ne reçut jamais dans sa demeure l’or qui lui fut souvent offert en don par ses amis, afin de ne pas contracter d’habitudes serviles et de ne pas être contraint par l’argent. Il haïssait les pervers, non la Cité ; car une Cité n’est point blâmable, quand on parle mal d’elle à cause du mauvais qu’elle a pour maître. ”
“ Mauvais que nous sommes, rejetant les biens, nous entreprenons des guerres, et nous réduisons en servitude, hommes les hommes, et Cités les Cités plus faibles que nous. Mais toi, tu veux secourir nos ennemis et ensevelir des morts que leur propre insolence a perdus. Ce n’est donc plus avec justice que le corps de Kapaneus frappé de la foudre est tombé consumé des échelles appliquées à nos portes, quand il jura qu’il détruirait la Ville, que les Dieux le voulussent ou non ? ”
“ Irai-je dans la demeure de Kapaneus ? J’y allais avec joie lorsque ma fille était vivante. Mais elle n’est plus, elle qui approchait toujours sa bouche de mes joues et prenait ma tête avec ses mains ! Rien n’est plus doux qu’une fille pour un vieux père. Les mâles sont des cœurs plus fiers, mais moins doux et caressants. Donc, emmenez-moi très promptement dans ma demeure ; livrez-moi aux ténèbres, afin que j’y consume mon vieux corps par l’inanition ! Que me servira de toucher les ossements de ma fille ? ”
“ Et, tout d’abord, comme il convient que les étrangers agissent, il ne fut ni à charge ni odieux aux citoyens, ni cherchant querelle en paroles, ce qui fait qu’un citoyen ou un étranger est le plus insupportable. Mais, reçu dans l’armée, comme s’il fût né Argien, il défendit le pays ; et il se réjouissait quand la Cité était prospère, et il éprouvait un chagrin cruel quand elle était frappée d’un revers ; et quoiqu’il eût de nombreux amants, et que les femmes l’aimassent autant, il se garda de ne jamais faillir. ”
“ Alors, le héraut de Thèseus parla ainsi devant tous : — Hommes, taisez-vous ! faites silence, armée des Kadméiens : écoutez ! nous venons redemander les cadavres, voulant les ensevelir, par respect pour la loi universelle de la Hellas, et non pour étendre le carnage. — Et Kréôn ne répondit rien à ces paroles, mais il resta silencieux sous les armes. Et les conducteurs des chars à quadriges engagèrent la mêlée, et, poussant les chars les uns contre les autres, ils rapprochèrent les combattants. ”
“ Tu partages la destinée d’Oidipous, vieillard, de même que ma ville infortunée ! IPHIS. Hélas sur moi ! Pourquoi n’est-il point permis aux hommes de redevenir jeunes, et vieux une seconde fois ? Dans les demeures, si quelque chose est blâmable, nous la corrigeons par de nouvelles résolutions, mais il n’en est pas ainsi de la vie. ”
“ Cependant, il est une chose sur laquelle je ne te questionnerai pas, de peur d’exciter le rire, c’est-à-dire ceux contre qui chacun d’eux a combattu et dont la lance l’a blessé ; car ce sont de vaines paroles, pour qui écoute et pour qui parle, de vouloir raconter que tel guerrier, au milieu de la mêlée, ayant une foule de lances devant les yeux, s’est conduit bravement. Je ne pourrais ni interroger ni croire ceux qui oseraient dire de telles choses. À peine quelqu’un peut-il voir ce qui concerne sa propre sûreté, debout en face de ses ennemis. ”
“ Cependant, nous tous hommes, nous savons, de deux raisons, quelle est la meilleure, quel est le bien ou le mal et combien, pour les hommes, la paix l’emporte sur la guerre. Et d’abord, elle est très agréable aux Muses, ennemie des lamentations, se plaît à procréer une heureuse population et se réjouit des richesses. ”
