“ A Kerjean, un seul rôle était dévolu, celui du Bon-géant: génie puissant et tutélaire, personnage épique et fabuleux, le Bon-géant devait être de toutes les histoires.Lorsque la petite Phyl avait été grondée, — ce qui arrivait tout de même quelquefois, — et qu'elle avait beaucoup de chagrin, c'était près du grand ami qu'elle se réfugiait: "Console-moi, "Bon-géant", je suis si méchante! Il n'y a plus que toi qui m'aimes!" sanglotait-elle.Et les années se sont succédé sans que Guillaume Kerjean cessât d'être le meilleur et certainement le plus sincère sinon l'unique ami de Phyllis Boisjoli. ”
G. Chantepleure
Résumé
“La passagère”, est une œuvre de G. Chantepleure. Des thèmes tels que Kerjean, Phyllis ou Guillaume y sont abordés.
Citations de La passagère (G. Chantepleure)
“ Un concert au casino, voyez-vous, Kerjean, déclara Phyllis, un concert en plein air, le soir, c'est fait pour être écouté de loin, par des gens qui rêvent... C'est fait pour n'être entendu qu'un peu, en phrases inachevées, en mesures éparses, en notes errantes qui voltigent sans lien, sans but, comme des papillons gais ou des pensées mélancoliques. J'aime qu'on puisse, en fermant les yeux, imaginer qu'on ne sait plus très bien d'où viennent ces sonorités égarées dans la nuit, parce qu'on ne sait plus très bien où l'on est soi-même... ”
“ Il était resté Guillaume le Taciturne. Il était devenu l'obscur chercheur que ne grisait pas encore la gloire, l'aviateur qui sentait en plein ciel l'ivresse de la solitude parfaire et qui n'aimait point à prendre de passager.Kerjean n'avait revu avant leur départ de Vichy ni Phyllis ni Mme Davrançay. Toutes les deux étaient sorties, lorsqu'il s'était présenté à l'hôtel. Dans le jardin du Casino, il avait bien aperçu Phyllis, reconnu son rire... Mais d'autres voix se mêlaient à ce rire, d'autres chapeaux parmi lesquels se distinguait celui de Fabrice de Mauve. ”
“ Je ne veux plus aimer Fabrice de Mauve, Kerjean... Mais c'est mon coeur qu'il a tué...Je suis calme, vous voyez... Je voudrais être brave...Les larmes avaient jailli.— Vous êtes très brave, affirma Guillaume.— Mon ami, je suis très jeune, très ignorante... Tout est confus en moi... Comprenez-vous qu'à sentir tout à coup, brutalement, qu'aux yeux de certains hommes on n'est qu'une sorte de proie, on prenne tous les autres en horreur, en dégoût?... Je n'aimerai plus jamais personne... Je ne me marierai jamais... ”
“ Vous n'auriez pas épousé Fabrice de Mauve... Il me semble que... quelque chose... je ne sais quoi... eût empêché ce mariage révoltant!... Mais j'en reviens à la petite fille qui, confiante en son meilleur et unique ami, lui tint certain jour ce langage étrange: "Puisque je n'aimerai plus jamais personne, c'est très simple, épousez-moi!" Vous pensiez que, nullement tenté de se marier, le "Bon-géant" serait charmé d'acquérir ainsi une délicieuse petite soeur... Quant à vous, peu vous importait, puisque votre coeur était mort, d'unir votre existence à un homme que vous ne pourriez aimer d'amour. ”
“ Ainsi que Lecoulteux, Kerjean considérait comme certaine la défection de Fabrice de Mauve. Quel piège avait été, pour l'âme naïve de Phyllis, cette duplicité banale!... Que la pauvre enfant connût, en même temps que l'horreur de la mort et l'humiliation de la ruine, le déchirement de l'abandon; que si jeune, si sincère, elle eût heurté déjà son coeur à la froide lâcheté d'un homme... ”
“ Kerjean ne méconnaissait point le talent littéraire de Fabrice de Mauve, mais cette psychologie exaspérée, à la fois douloureuse et cruelle, ce parti pris d'esthétisme, mêlé à l'observation de la réalité palpitante, cette sensualité subtile et presque maladive, cette langue nerveuse qui allait de l'extrême raffinement à l'extrême brutalité, avec des mots rares, des images somptueuses, l'irritaient dans ses préférences instinctives pour une conception plus robuste, plus saine et aussi plus harmonieuse de l'art et de la vie. ”
“ Mais Mme Chardon-Pluche ne savait plus rien refuser à son admirable amie Laure. L'accord avait été conclu.Kerjean revoyait Phyllis, mince, souple, harmonieuse, des roses à la main, la magnificence de ses cheveux blonds, l'éblouissante pureté de son teint rose. C'était bien une jeune fille dans tout l'innocence en même temps que dans toute la grâce de sa délicieuse juvénilité... Mais qui donc garderait une pareille institutrice?Pour la centième fois, il se demandait: "Que puis-je faire? Si j'avais un ami dans la gêne, je lui dirais: "Venez chez moi..." mais une femme, une jeune fille... ”
“ Intérieurement, Kerjean ajoutait:— Comment voulez-vous que je puisse voir en vous un mari pour elle?Et soudain, cette idée d'un mariage entre Lecoulteux et la petite Phyl lui parut si absurde qu'il se mit à rire, joyeusement, de ce rire jeune, de ce rire neuf qui lui était propre.— Ma mère a pensé que Mlle Boisjoli serait une femme pour moi...— Et avez-vous quelque raison d'espérer que Phyllis partage cette opinion de Mme votre mère?— Mon Dieu, cher ami, pas encore... Je sais que je ne suis pas ce qu'on appelle un homme séduisant... et je sais que je ne suis pas un homme riche... ”
“ Et leurs yeux se sont souri...Et maintenant, à travers les bois odorants, le long des pentes fleuries, Guillaume a pris la bien-aimée contre son coeur...Ils s'embrassent éperdument, ivres de leur amour, ils se contemplent comme des êtres nouveaux, ils se taisent, ils parlent, ravis...Et, doucement, passionnément, gardant encore sous ses paupières mi-closes l'extase du dernier baiser reçu, souriant déjà, les lèvres offertes au baiser qui va venir, elle dit de sa jolie voix pure:— Je t'aime... je t'adore, mon mari!... ”
“ Phyllis parut confondue.— Mais pourquoi?Les yeux rieurs interrogeaient... Et soudain le jeune homme craignit d'éteindre d'un mot cette flamme de joie qui les illuminait.— Pourquoi? dit-il. Oh! parce que nos natures sont très dissemblables, je suppose.... Mais je vous le répète, je connais peu Fabrice de Mauve.— C'est cela, mon ami! fit l'enfant confiante. Vous ne le connaissez pas... Et quand on ne le connaît pas, il a l'air... un peu impertinent, n'est-ce pas? Je l'ai trouvé moi aussi... au début!... Mais cet air lui sied.Oh! petite Phyl, pensa Kerjean, comme vous voilà prise! ”
“ Phyllis?Jacqueline parla de Phyllis. Phyllis était bien portante, et, comme de coutume, affectueuse, gentille... Elle s'était beaucoup intéressée au circuit... Elle s'était un peu fâchée en apprenant qu'il ne viendrait pas la voir...Guillaume paraissait déçu. Il se tut un moment. Puis il s'anima:— Oh! je vis dans l'ivresse de la réussite!... Et ce moteur extraordinaire, ce moteur puissant, capable d'affronter tous les temps, de résister à toutes les rafales, de permettre toutes les altitudes et toutes les vitesses, je l'ai trouvé... Patain exulte! ”
“ Je suis à Bruges! N'est-il pas singulier que, dans mon existence tout à coup dévastée par la disparition de ma bien-aimée marraine, puis par un autre deuil que mon coeur ne quittera plus, de chers désirs se trouvent encore satisfaits, d'humbles petites joies fleurissent... Et que je sache encore en être contente!Kerjean m'a dit: "Vous plairait-il de quitter Paris pour une huitaine? Patain m'offrait quelques jours de congé, à l'occasion de mon mariage... ”
“ Ces deux hommes ne sont pas de la même race. C'est le principe essentiel de leur être qui s'oppose.Le dîner m'a semblé long... La soirée aussi.Un moment, je me suis trouvée seule dans le petit salon et Fabrice de Mauve m'y a rejointe. Son visage émergea tout près du mien. Son visage blond, fin et comme un peu fripé déjà, ses yeux froids et enjôleurs, ses yeux clairs dont on ne sait jamais la pensée vraie, ses lèvres rouges, à la fois minces et charnues, pleines de grâce et inquiétantes comme une menace. ”
“ Kerjean jouissait de mon ravissement.Quand mon grand ami regarde une chose belle, il a des yeux bleus qui s'éclairent et dont la douceur charmée rit...Au sortir de l'hôpital Saint-Jean, j'ai voulu me promener à pied. Nous avons ouvert nos parapluies...Dans une vieille rue paisible et délabrée, avec ses petites maisons jaunes, toutes pareilles, ses murs bas, ses étroits pignons... une angoisse indéfinissable m'oppressa. J'ai pris le bras de Kerjean.— Guillaume, ai-je murmuré (je m'étudie à prononcer "Guillaume") , Guillaume, Bruges m'ennuie... Voulez-vous que nous retournions à Paris? ”
“ Les gens sont trop injustes, trop méchants!... Je ne peux plus, non, je ne peux plus... Je mourrais... Oh! mon ami, gardez-moi...Kerjean était resté debout près d'elle.— Ma pauvre petite, dit-il, j'en serais très heureux, mais ne voyez-vous pas que c'est impossible? Vous êtes très jeune, je n'ai que trente ans... Vous n'êtes ni ma soeur ni ma femme... Et le monde... Si vous viviez près de moi, on dirait... de très vilaines choses...Les yeux de la pauvre enfant se remplirent de désespoir.— Alors, qu'est-ce que je deviendrai?... Oh! Kerjean... si... s'il n'avait pas été si cruel... ”
“ Kerjean, vous ne m'avez rien dit de vous... Vous devez être fier des succès de la maison Patain?... Vous ne volez pas dans les meetings?...— Je vole pour faire des essais, et aussi quelquefois, pour ma propre joie... Il faut avoir fait de l'aviation pour connaître l'ivresse de la solitude absolue à sept cents mètres au-dessus du sol...— Alors, vous ne voudriez pas m'emmener vers les étoiles?L'orchestre jouait avec emportement une rapsodie inquiète et barbare. — Kerjean, dit Phyllis, allez dire à marraine que je rentre à l'hôtel tout de suite. Je suis très lasse... ”
“ La mer est si vaste et si déserte qu'elle songe à la création du monde, aux temps mornes où Dieu n'avait pas encore séparé la terre d'avec les eaux... La petite princesse peut se croire au bord de l'infini...Un moment, tout était si calme que, n'ayant à faire agir aucune commande, les grandes mains protectrices de Guillaume se sont posées sur les épaules de Phyllis... Phyllis a incliné la tête vers elles, et elle a appuyé sa bouche...Ce fut un instant de douceur infinie......L'oiseau vole, plus rapide. Il monte, monte...Soudain, la voix de Kerjean crie:— La Terre! ”
“ Depuis quinze jours, je suis de retour à Paris, et la chère vieille maison de la rue Boursault est ma demeure... J'y suis à l'abri du monde qui s'agite, sous la protection tendre et forte de Guillaume Kerjean, mon ami, mon frère... aussi heureuse, je pense, que peut l'être une femme qui a renoncé au bonheur.Le surlendemain de notre arrivée, Guillaume (je commence à m'habituer à dire Guillaume) m'a déclaré que nous devions avoir une conversation d'affaires... J'ai ouvert de grand yeux. ”
“ La jolie chambre de Mme Kerjean semblait attendre encore la mère qui ne viendrait plus.Anaïk, une vieille Fougeraise qui portait encore la coiffe du pays, tirait vanité du parfait entretien des choses. Pas une tache, pas un grain de poussière. On se mirait dans ses parquets.Les établissements Patain avaient été reconstruits, très agrandis, à Levallois. Dès le matin, Kerjean s'y rendait, à moins que des essais d'appareils ne dussent avoir lieu à Issy-les-Moulineaux. Le soir, le vieux nid breton, blotti sous le toit de la maison parisienne, semblait doux et hospitalier. ”
“ Je la lui ai retirée, soyez tranquille; je déteste que quelqu'un d'étranger me touche... Mais j'ai remercié M. Valois de sa bonté."Kerjean, je ne quitterais volontiers Liliane que si quelque chose d'heureux — la seule chose heureuse pour moi — arrivait... Oh! Kerjean! n'est-il pas étrange que je puisse attendre encore des choses heureuses, et cela, sans m'appuyer sur d'autres raisons que celles de mon coeur... ”
“ Mais Mlle Arguin s'était montrée irréductible.Kerjean s'était à son tour autorisé de sa dernière conversation avec Mme Davrançay pour risquer une démarche. Il avait parlé avec chaleur, il s'était cru persuasif. Ses arguments s'étaient brisés contre l'aversion froide et inflexible qui avait découragé maître Baudin.— Phyllis Boisjoli travaillera, avait-elle déclaré. Comme tant de jeunes filles, tant de jeunes femmes, comme sa propre mère, elle gagnera sa vie, et ce lui sera salutaire...Guillaume avait regardé la vieille fille. ”
“ Mais comme ces gens me sont étrangers, indifférents à moi et à mes peines!"Au revoir, mon ami, répondez vite."Bon-géant, aimez toujours votre petite"Phyl.""Villa des Vagues, 20 août."Merci, mon bon Kerjean; votre lettre qui me parle, votre lettre qui me gronde, votre lettre qui m'aime, votre lettre est vous tout entier!... Elle me fait du bien."Vous dites: "La vie est là qui nous prend, qui nous entraîne; il nous faut marcher, poursuivre notre route..." Vous dites: "A votre âge, le devoir est aussi d'espérer..." ”
“ Guillaume Kerjean est long et svelte, avec cette souplesse heureuse du corps, cette aisance particulière des gestes qu'une saine activité physique et la pratique des sports développent chez les hommes robustes. Il s'habille de vêtements commodes qui ont l'allure anglaise et ne se distinguent par aucun raffinement visible. Dans le monde, les femmes à qui on le présente le trouvent laid. ”
“ Et Jacqueline dit:— Mon enfant, demain matin, Guillaume et un ingénieur de chez Patain doivent faire un vol de 250 kilomètres au-dessus de la Méditerranée, sans être convoyés...La petite Phyl interrogeait de tout son regard.— Phyllis, j'ai eu, hier soir, une lettre de Guillaume... Ma petite Phyl, vous occupez dans le coeur, dans la vie de Guillaume une telle place... Et un homme comme Guillaume, si intelligent, si bon, est malhabile à lire dans un coeur de femme, comme le vôtre... Ma pauvre petite, écoutez-moi... Dans la lettre que j'ai reçue était une seconde lettre écrite pour vous... ”
“ Puisque vous êtes un fidèle de l'hôtel de la rue d'Offémont et du petit château de Montjoie-la-Peuplière, Kerjean, vous connaissez Mlle Phyllis Boisjoli, la filleule, la pupille de Mme Davrançay... C'est elle que j'aime. ”
“ Mlle Arguin avait tressailli. Kerjean s'était pris à la croire touchée, émue peut-être dans sa terreur sacrée du mal. Mais presque aussitôt ces paroles étaient tombées glaciales:— Une honnête fille, une bonne chrétienne n'a rien à craindre des pièges du monde, monsieur... Aussi bien ne me semble-t-il pas que Phyllis Boisjoli soit en droit de se sentir abandonnée si elle compte beaucoup d'amis aussi ardents à la défendre que... vous! ”
“ Kerjean la regardait avec une pitié infinie.— Vous m'écrirez.— Oh! très souvent... Je vous raconterai les choses... Peut-être la fillette sera-t-elle gentille...— Mlle Ribes connaît les parents?— Je ne crois pas... Ce sont, paraît-il, des gens très honorables... J'espère que je leur plairai... Mais quelle drôle d'institutrice je ferai, Kerjean! Je ne possède pas le moindre parchemin, je dessine un peu, je chante un peu, je joue un peu de piano... Si mon élève allait être plus instruite que moi? ”
“ Nous causons beaucoup, à propos de toutes choses. Si Guillaume prétend qu'il ne me comprend plus toujours aussi bien qu'autrefois, moi, je pourrais répondre qu'auprès de lui, j'éprouve l'impression contraire. Il me semble comprendre Guillaume beaucoup mieux, beaucoup plus complètement qu'autrefois... Oh! ce n'est pas, en ce cas, que le livre soit devenu plus facile à lire, c'est plutôt qu'aux anciens jours, insouciante et distraite, je n'y jetais les yeux qu'avec négligence, en passant... mes yeux égoïstes et futiles de petite princesse... ”
“ Mme Davrançay rit:— Fabrice de Mauve, hein?... Je fais l'aveugle et la sourde. Si c'est sérieux, nous verrons bien... Je ne suis pas sans craindre les coureurs de fortune... Et Phyllis sera riche, très riche, mon ami... Je n'ai plus de famille. Ma nièce, Laure Arguin, une vieille fille revêche que je ne puis souffrir... Quand je ne serai plus de ce monde, Kerjean, ma petite Phyl aura la Peuplière... et tout ce que je possède...Mme Davrançay parla de Phyllis longuement. ”
