“ Ce petit dieu ne put voir la grande tranquillité d'esprit d'Abailard sans avoir envie de la détruire, il voulut régner sur ce savant-et-sur ce sage , et montrer à tout l'univers qu'on cesse d'être l'un et l'autre à mesure qu'on commence d'être amoureux; et comme c'étoit lui qui avoit autrefois débrouillé ce chaos pour en former ce que nous admirons dans le monde, il voulut faire , en Abailard, un chef-dœuvre contraire, et mettre le désordre et la confusion dans un esprit que l'étude de la sagesse et des choses divines avoit si bien réglé. ”
Citations de Histoire amoureuse d'Abailard et d'Héloïse suivie de leurs lettres traduites en vers par nos meilleurs poètes… ()
“ Baudouin s'en aperçut , et, croyant que la tristesse qui paroissoit dans ses yeux ne procédoit que d'une tendresse de cœur et de certaine délicatesse d'amitié , il lui fit la guerre comme d'une foiblesse indigne d'un grand courage. Il lui dit que de pareils sentimens n'avoient jamais été que le partage des petits esprits, bien loin d'avoir été du goût des honnêtes gens ; qu'un homme du monde , d'esprit et de savoir devoit avoir d'autres pensées plus nobles et plus fermes; que ces passions violentes et jalouses n'étoient pardonnables qu'aux jeunes enfans qui commençoient seulement à aimer ”
“ Bien plus, il ne lui put rien dire, son savoir l'abandonna, et jamais cette définition de l'amour ne s'est rencontrée plus juste, qui dit que c'est une passion qui donne de l'esprit à ceux qui n'en ont point, et qui l'ôte à ceux qui en ont. ”
“ Abailard, de son côté, voyant la beauté du génie d'Héloïse et les connoissances qu'elle possédoit déjà, faillit à mourir de regret d'avoir refusé une si belle et si docte disciple. Ils avoient trop d'envie de se revoir l'un et l'autre pour n'en pas chercher les moyens de concert. ”
“ L'esprit d'une femme, et d'une femme qui aime, et qui, outre cela, se trouve enfermée dans un couvent, ne manqua jamais de moyens pour en sortir, et pour donner, malgré tous les obstacles, des preuves de sa passion ; Héloïse aimoit, elle avoit de l'esprit, et un peu de cet air de grille qui entreprend tout pour la Ji. ”
“ L'amour n'aura-t-il pas plus de force pour conserver nos cœurs dans l'in- telligence que les nœuds de l'hymen? Les plaisirs què nous goûterons rarement et avec peine nous paroîtront toujours charmns, au lieu que les choses permises sont insipides. Toutes ces raisons ne pouvant m'émouvoir, Héloïse permit à ma sœur de me donner d'autres alarmes. Lucile., c'est ainsi qu'elle se nomme, m'ayant tiré en particulier : A quoi songez-vous , me dit-elle, à quoi songez-vous? Est-il possible qu'Abailard ait formé le dessein d'épouser Hétoïse ? ”
“ Geneviève et moi sommes depuis toujours demeurées dans cette maison, où le chanoine nous vient voir fort souvent, et, par ces bons traitemens, nous fait admirer et bénir la fidélité et l'honnêteté des gens d'église, auxquels les femmes ne sauroient trop faire de plaisir. ”
“ Le cavalier n'avoit pas encore aperçu un rival dans la personne de l'abbé, mais ils se connurent bientôt l'un l'autre pour ce qu'ils étoient véritablement, et cette connoissance ne produisoit sur eux aucune amitié. Leur commune jalousie fit qu'ils conçurent d'abord un sentiment assez avantageux l'un sur l'autre pour croire chacun que son rival étoit aimé. ”
“ Ce roman , qu'on lit encore, et cette philosophie, qu'on professe aujourd'hui, pouiroient nous en donner une assez belle idée, si une netteté d'esprit surprenante , une grandeur d'ame que rien ne pouvoit abattre, une capacité qui s'étendoit à tout, de la délicatesse dans les passions, de la fermeté dans les malheurs ; si enfin toutes ces choses , qui font la meilleure partie des grands hommes, ne faisoient le portrait d'Abailard. •* —— Héhoïse étoit une fille de bonne maison, âgée de dix-huit ans , vive, d'un esprit solide, brillant et enjoué, et d'une beauté à toucher les plus insensibles. ”
“ Les gens de mérite, pour être retirés, ne sont pas à couvert de l'envie. A peine étoit-il établi dans sa solitude, qu'on l'accusa de cabaler. Pour se jastifier, il demanda à en sortir , et supplia l'évêque de Troyes de trouver bon qu'il y mît quelques filles pour leur abandonner son oratoire et ses biens. Cet établissement permis, il y appela Héloïse pour gouverner ce monastère, et, le lui avant confié, il se retira : heureux s'il avoit pu toujours la fuir ! Durant cet éloignement, il écrivoit fort souvent à un de ses amis proche du Paraclet. ”
“ Jamais deux amans n'ont goûté tant de douceurs que les nôtres n'en goûtèrent à Corbeil pendant trois ou quatre mois qu'ils épuisèrent toutes les iventions que la passion la plus forte et la plus tendre peut trouver pour faire le bonheur de deux personnes. Que cette vie étoit douce ! mais qu'elle fut courte ! et que la fortune en vint trou- bler mal à propos la tranquillité ! Il sembloit que cette aveugle déesse ne pût faire deux faveurs en même tems à un docteur qui le méritoit si bien; car toujours son amour ou ses intérêts avoient à se plaindre d'elle. ”
“ Cette savante fille n'entendoit rien de si beau que ce qu'ensoignoit Abailard, et Abailard ne trouvoit rien de si mer- veilleux que la facilité d'Héloïse à comprendre d'abord les choses les plus difficiles. Ce fut là qu'elle lui faisoit des questions ingénieuses , dont on voit quelques-unes encore présentement, dans lesquelles on admire autant l'esprit qui forme le doute que celui qui le résout. L'étude et les entretiens savans ne faisoient pas toute leur occupation en ce lieu ; l'amour en faisoit la plus agréable partie. ”
“ Le lendemain leur trouble se trouva tant soit peu dissipé; et Abailard, ayant heureusement trouvé Héloïse seule dans sa chambre , lui dit que l'excès de son amour étoit le véritable motif qui l'avoit fait venir à Corbeil, et que la haine de ses ennemis, bien que véritable , n'y avoit fait que servir de prétexte. Il lui communiqua le dessein qu'il avoit formé de ne plus enseigner qu'à elle, et d'abandonner la gloire et la fortune à laquelle son savoir lui pouvoit faire aspirer, pour s'adonner entièrement à son amour. ”
“ Ils se voyoient, ils s'aimoient, ils se le persuadoient et faisoient quelquefois semblant d'en douter que pour s'en voir agréablement convaincus par mille caresses. Sous prétexte de s'adonner aux sciences, ils s'adonnoient entièrement aux plaisirs que cause une réciproque amitié. ”
“ Comme celle vie est plus retirée et plus cachée que les autres, elle est aussi beaucoup plus difficile à connoître, et il n'est guère que notre expérience qui puisse nous la découvrir à fond. Tout n'y est pas doux , tout n'y est pas saint, et on n'y trouve plus qu'on ne croit d'amertumes et de débauches. ”
“ Fulbert, au désespoir de cette circonstance, qu'il appeloit opiniâtreté et rebellion, la maltraita de paroles, et, prenant son humeur farouche, jura que dans trois jours elle seroit la femme d'Alberic, et lui ordonna de ne voir Abailard que pour, lui dire de ne la revoir jamais. Abailard vint un moment après, et apprit d'Héloïse, avec un chagrin incon- cevable, le mauvais état de leurs affaires. Jamais ces deux amaus ne se sont si tendrement aimés, jamais ils ne s'en sont donné tant de marques. Les difficultés augmentent merveilleusement l'amour. ”
“ A tout cela Abailard parut intrépide, et répondit fort à propos a chaque chef; lui prouva que ce n'étoit que par amour qu'il en agissoit de la sorte, et que l'amour au- - torise tout ce qu'il fait faire; qu'elle devoit considérer qu'il alloit la perdre pour tou- jours; qu'au fond son mariage si prompt la mettoit à couvert de tout ce qui pouvoit arriver : après cela il fit des actions si passionnées, dit des paroles si touchan- tes, témoigna tant d'amour et de douleur, qu'Héloïse se rendit, consentit et permit à l'ardeur d'Abailard de prendre avec elle quelque soulagement. ”
“ Allons, Philinte, faisons des efforts sur nous-mêmes, profitons de nos malheurs, effaçons nos offenses, recevons sans murmure ce qui nous vient de la main de Dieu, et ne préférons pas notre volonté à la sienne. ”
“ C'étoit dans ces retraites qu'ils s'entretenoient beaucoup plus de leur ardeur que des questions de philosophie ; ils s'y donnoient plus de baisers qu'ils n'expliquoient d'axiomes; Abailard portoit plus souvent la main au sein d'Héloïse qu'à ses livres, et en se moquant des diverses opinions de la morale, il y trouvoit à son sens la souveraine félicite'. ”
“ Depuis cette nouvelle amitié , Fulbert ne pouvoit guère voir sa maîtresse pendant le jour, à cause que ce Mars en racourci l'observoit par-tout. Il en enra- geoit, entièrement ; et Geneviève un peu moins, car une fille n'enrage jamais d'avoir un galant homme d'épée. Elle aimoit pourtant mieux l'abbé, et qui étoit plus agréable et plus mignon , et par de petites faveurs secrètes, elle l'empêchoit de mourir de jalousie. ”
“ Ils en cherchèrent en effet, mais inutilement ; et Fulbert revint de la campagne avant qu'ils eussent pu convenir de quoi que ce fut. Ce retour rompît les mesures de leur entrevue. Le chanoine étoit défiant, soupçonneux et malin. Si bien qu'ils eurent tout le loisir de penser mutuellement l'un à l'autre, mais ils ne trouvèrent nulle occasion pour se communiquer leurs pensées. Abailard avoit l'idée si remplie des grandes qualités d'Héloïse, qu'il ne songeoit à autre chose. Ah! qu'elle est belle, s'ecrioit-il souvent, et qu'il seroit doux de pouvoir être le maître d'une si aimable personne. ”
“ Philiate, l'amour avoit pris plaisir à la former, pour montrer qu'il peut, quand il lui plaît, faire an ouvrage achevé ; son nom étoit Héloïse ; elle passoit pour la nièce d'un chanoine nommé Fulbert, qui la chérissoit comme sa propre fille ; le visage et l'esprit de cette belle auroient charmé le cœaT le plus insensible et le plus barbare ; son éducation étoit d'autant plus admirable qu'elle étoit peu commune. ”
“ Sa tailleétoit riche, sa mine haute, son air et sa démarche d'un homme de qualité. On n'a guère vu de maître-ès-arts ni de professeur mieux fait que lui, ni mieux mis. Héloïse ne put s'imaginer sans chagrin qu'uu aussi galant homme que sembloit être celui qu'elle voyoit l'eût refusée pour écolière. Quoi! lui dit-elle, avec un peu de dépit, est-il possible que vous, soyez ce fameux Abailard dont le mérite est si universellement reconnu, et dont les grandes qualités sont l'objet de l'admiration de tous ceux dont elles n'ex- citent pas l'envie? ”
“ En vérité, continna-t-elle. pour un philosophe et un galant homme, vous avez l'intellect bien obscur : je vous aime , dis-je ,, Abailard. Je sais bien que vous adorez Héloïse , je ne vous blâme pas ; je veux même vous servir auprès d'elle : mais enfin j'ai le cœur tendre aussi bien que ma maîtresse ; vous pouvez sans effort répondre à ma passion. N'allez pas vous faire un scrupule qui n'est pas en usage : un homme prudent doit aimer en plusieurs lieux à la fois : si une belle change il. n'est jamais sans condition. ”
“ Pour cet effet il se consulta avec Héloïse, et ils conclurent ensemble que, pour se tirer tous deux d'affaire, lui des contes fâcheux qu'on faisoit par-tout, et elle des mains et de la méchante humeur du chanoine, il fallait qu'elle se retirât dans un monastère de nonnains, au bourg d'Argenteuil, où elle avoit été élevée dans sa première jeunesse ; et qu'elle y prît tous les habits de religieuse , hormis le voile ; afin qu'elle pût en sortir quand l'occasion favorable s'en présenteroit. ”
“ Tout cela fit tant d'éclat , qu'on ne parloit plus que des amours d'Héloïse et d'Abailard. Le bruit commun vint aux oreilles de Fulbert; il eut de la peine à croire ce qu'on lui rapportoit ; il aimoit sa nièce , il étoit préveuu en ma faveur ; mais enfin , nous ayant examines de plus près ; il cessa d'être incrédute, il fut témoin d'un de nos plus doux entretiens , je fus surpris auprès d'Héloïse. La curiosité cause souvent bien du mal. Le courroux de Fulbert parut modeste ”
“ Jamais amans n'ont été plus satisfaits l'un do l'autre que le furent Abailard et Héloïse à cette première vue. Ils avoient tous deux un si grand fond de tendresse , et ils s'en donnoient de si pressans témoignages , qu'ils étoient très persuadés de leurs mutuels empressemens ; bien qu'ils cherchassent quelquefois des raisons pour en douter. ”
“ C'est là le sujet de ea plainte et de son étonnement dans la plupart des lettres qu'elle écrivoit à Abailard, et qui. étant parvenues jusqu'à nous, nous fout admirer chaque jour l'esprit et la tendresse de celle qui les a écrites. C'étoit dans ces lettres, que nos amans s'écrivoient fort souvent depuis leur accident, qu'ils trouvoient la seule satisfaction dont ils étoient capables, et que malgré tous les cruels caprices d'une fortune contraire, ils curent le plaisir, jusqu'à la fin de leur vie , de se persuader l'un à l'autre d'un amour et d'une fidélité qui ne moururent qu'avec eux. ”
“ Jamais docteur n'a été moins résolu que le nôtre dans cette fâcheuse conjoncture. Certains sentimens pe fierté lui reprochoient son penchant comme une passion indigne d'un grand cœur. Il ne put repas; ser sans rougir sur les choses qu'il venoit d'entendre. Néanmoins son amour pouf Héloïse n'en fut pas refroidi. Dès qu'il se la représentoit si charmante, si engageante , si spirituelle, il ne pensoit plus à ses parens , et disoit qu'elle n'étoit si aimable que pour être aimée. ”
“ Je me trouvois souvent avec elle sans témoin ; cependant il ne fut jamais un homme plus timide que moi à déclarer son amour. Un soir que nous étions seuls : Charmante Héloïse, lui dis-je en rougissant, si vous vous connoissiez , vous ne seriez pas surprise de la passion que vous m'avez inspirée ; quoiqu'elle ne soit pas commune, je ni que des termes ordinaires pour vous l'exprimer : je vous aime , adorable Héloïse. J'ai cru jusqu'à présent que la philosophie nous tendon maîtres de toutes les passions; que c'étoit un azile d'où l'on voyoit en sû- reté les naufrages et les agitations des foi- ”
“ Héloïse, de son côté, avertissoit son cher amaut de toutes choses, pour. lui ôter le sujet de plainte, et cependant il enrageoit beaucoup plus lorsque la prudence de sa maîtresse lui cachoit 1. particuliarirés de l'amour de son rival. Alberic n'en demeura pas. là : voyant qu'Héloïse ne pouvoir l'aimer, ayant appris d'elle-même, l'inclination quitte avoit pour Abailard , la jalousie, la vengeance, la rage le déchirèrent en même tems, et lui firent prendre la résolution d'avoir su maîtresse malgré tout le monde et mal- gré elle-même. ”
Termes fréquents
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