“ Alors, les prêtres, au désespoir, consacrèrent la forêt, défendirent à quiconque d’y entrer. Et deux étés s’écoulèrent. Une nuit d’octobre, le campement endormi de la tribu Zulf, à deux portées d’arc de la forêt fatale, fut envahi par les Formes. Trois cents guerriers perdirent encore la vie. Alors une histoire sinistre, dissolvante, mystérieuse, alla de tribu en tribu, murmurée à l’oreille, le soir, aux larges nuits astrales de la Mésopotamie. L’homme allait périr. L’autre, toujours élargi, dans les forêts, sur les plaines, indestructible, jour par jour dévorerait la race déchue. ”
Résumé
“Les Xipéhuz”, est une œuvre de J.-H. Rosny aîné. Des thèmes tels que Xipéhuz, Formes ou Bakhoûn y sont abordés.
Citations de Les Xipéhuz (J.-H. Rosny aîné)
“ Alors, lent, je levai l’arc d’Anakhre. Là-bas, au loin, un grand cône d’émeraude se tenait immobile dans l’ombre de l’arbre, et son étoile, éclatante, se tournait vers moi. L’arc énorme se tendit, et dans l’espace, sifflante, partit la flèche véloce... et le Xipéhuz, atteint, tomba, se condensa, se pétrifia. Le cri sonore du triomphe jaillit de ma poitrine, et étendant les bras, dans l’extase, je remerciai l’Unique. Ainsi donc ils étaient vulnérables à l’arme humaine, ces épouvantables Xipéhuz ! Ainsi donc on pouvait espérer les détruire ! ”
“ La planète du soleil s’est engloutie dans l’aurore rouge, les chefs ont galopé au front des armées, et la clameur de l’attaque s’est élargie avec la course impétueuse de cent mille combattants. La tribu de Nazzum a la première abordé l’ennemi et le combat a été formidable. Impuissants d’abord, fauchés par les coups mystérieux, bientôt les guerriers ont connu l’art de frapper les Xipéhuz et de les anéantir. Alors, toutes les nations, Zahelals, Dzoums, Sahrs, Khaldes, Xisoastres, Pjarvanns, grondantes comme les océans, ont envahi la plaine et la forêt, partout cerné les silencieux adversaires. ”
“ Alors, Bakhoûn s’établit aux abords de la forêt de Kzour, se retirant à l’heure du repos, et, tout le jour, il observait, monté sur le plus rapide étalon de Chaldée. Bientôt, convaincu de la supériorité du splendide animal sur les plus agiles des Formes, il put commencer son étude hardie et minutieuse des ennemis de l’Homme, cette étude à laquelle nous devons le grand livre anti-cunéiforme de soixante grandes belles tables, le plus beau livre lapidaire que les âges nomades aient légué aux races modernes. ”
“ Les Xipéhuz sont évidemment des Vivants. Toutes leurs allures décèlent la volonté, le caprice, l’association, l’indépendance partielle qui fait distinguer l’Être animal de la plante ou de la chose inerte. Quoique leur mode de progression ne puisse être défini par comparaison, — c’est un simple glissement sur terre, — il est aisé de voir qu’ils le dirigent à leur gré. On les voit s’arrêter brusquement, se tourner, s’élancer à la poursuite les uns des autres, se promener par deux, par trois, manifester des préférences qui leur feront quitter un compagnon pour aller au loin en rejoindre un autre. ”
“ Il y en avait qui aimaient à se retirer, à vivre solitaires ; d’autres recherchaient évidemment la société ; des féroces chassaient perpétuellement les fauves, les oiseaux, et des miséricordieux souvent épargnaient les animaux, au contraire, les laissaient vivre en paix. Tout cela n’ouvre-t-il pas à l’imagination une gigantesque carrière ? ne porte-t-il pas à imaginer des diversités d’aptitudes, d’intelligence, de forces analogues à celles de la race humaine ? ”
“ Un millier périt ainsi, sans perte sensible pour l’ennemi ; ce que voyant, des Pjarvanns crièrent que tout était fini, et une panique prévalut qui mit plus de dix mille hommes en fuite, un grand nombre ayant même l’imprudence d’abandonner les barrières pour aller plus rapidement. Il leur en coûta. Une centaine de Xipéhuz, mis à leur poursuite, abattit plus de deux mille Pjarvanns et Zahelals, et l’épouvante commença de se répandre sur toutes nos lignes. ”
“ Et beaucoup d’ânes, de chevaux, de bétail, revinrent, moins affolés que les hommes. Nuit lugubre et passée dans le silence, sans sommeil, où les guerriers sentirent continuellement trembler leurs vertèbres ! Mais l’aube vint, s’insinua pâle à travers les gros feuillages, puis la fanfare aurorale, de couleurs, d’oiseaux retentissants, exhorta à vivre, à rejeter les terreurs de la nuit. Le héros, le chef naturel, rassemblant la foule par groupes, commença le dénombrement de la tribu. La moitié des guerriers, deux cents, manquait, avait probablement succombé. ”
“ Or, cette manœuvre, à laquelle aucun Xipéhuz n’avait paru songer auparavant, outre qu’elle démontrait, une fois de plus, l’invention personnelle, l’individualité chez l’ennemi, suggérait deux idées, la première, c’est que j’avais chance d’avoir raisonné juste relativement à la vulnérabilité de l’étoile xipéhuze ; la seconde, moins encourageante, c’est que la même tactique, si elle était adoptée par tous, allait rendre ma tâche extraordinairement ardue, peut-être impossible. ”
“ Pourquoi les Xipéhuz craignaient-ils mes flèches ? Pourquoi, d’autre part, dans le grand nombre de projectiles dont j’avais atteint ceux de la chasse, aucun n’avait-il produit d’effet ? Ce que je savais de l’intelligence de mes ennemis ne permettait pas l’hypothèse d’une terreur sans cause. Tout, au contraire, me forçait à supposer que la flèche, lancée dans des conditions particulières, devait être contre eux une arme redoutable. Mais quelles étaient ces conditions ? Quel était le point vulnérable des Xipéhuz ? Et brusquement la pensée me vint que c’était l’étoile qu’il fallait atteindre. ”
“ Et me voici seul, au bord de Kzour, dans la nuit pâle. Une demi-lune de cuivre se tient sur le Couchant. Les lions rugissent aux étoiles. Le fleuve erre lentement parmi les saules, et sa voix éternelle raconte le temps qui passe, la mélancolie des choses périssables. Et j’ai enterré mon front dans mes mains, et une plainte est montée de mon cœur. Car, maintenant que les Xipéhuz ont succombé, mon âme les regrette, et je demande à l’Unique quelle Fatalité a voulu que la splendeur de la Vie soit souillée par les ténèbres du Meurtre ! ”
“ Six hommes (deux porteurs, deux guerriers armés de grosses lances de bois obtuses, deux autres également armés de lances de bois, mais à très fines pointes métalliques, et pourvus, en outre, d’arcs et de flèches) pouvaient y tenir à l’aise, et circuler en forêt, abrités contre le choc immédiat des Xipéhuz. Arrivés à portée de l’ennemi, les guerriers pourvus de lances obtuses devaient frapper, renverser, forcer l’ennemi à se découvrir, et les archers-lanciers devaient viser les étoiles, soit de la lance, soit de l’arc, suivant l’éventualité. ”
“ Ils ont leurs haines aussi. Tel Xipéhuz s’éloigne constamment de tel autre et réciproquement. Leurs colères paraissent violentes. J’en ai vu s’entrechoquer avec des mouvements identiques à ceux qu’on observe lorsqu’ils attaquent les gros animaux ou les hommes, et ce sont même ces combats qui m’ont appris qu’ils n’étaient point immortels, comme je me sentais d’abord disposé à le croire, car deux ou trois fois j’ai vu des Xipéhuz succomber dans ces rencontres, c’est-à-dire tomber, se condenser, se pétrifier. ”
“ Il est impossible à l’Homme de ne pas frissonner en lisant cette monographie des êtres que Bakhoûn nomme les Xipéhuz, ces détails désintéressés, jamais poussés au merveilleux systématique, que l’antique scribe révèle sur leurs actes, leur mode de progression, de combat, de génération, et qui démontrent que la race humaine a été au bord du Néant, que la Terre a failli être le patrimoine d’un Règne dont nous avons perdu jusqu’à la conception. ”
“ Comme les Xipéhuz rayonnent toujours suffisamment pour être aperçus à travers les fourrés et même derrière les gros troncs — une grande auréole émane d’eux en tous sens et avertit de leur approche, — j’ai pu me risquer souvent dans la forêt même, me fiant à la vélocité de mon étalon à la moindre alerte. Là, j’ai tenté de découvrir s’ils se construisaient des abris, mais j’avoue avoir échoué en cette recherche. Ils ne meuvent ni les pierres, ni les plantes, et paraissent étrangers à toute espèce d’industrie tangible et visible, seule industrie appréciable à l’observation humaine. ”
“ Or, à l’heure noire, quand apparut la mélancolique alternative d’abandonner des contrées fécondes ou d’être détruites par des divinités inexorables, les tribus songèrent à Bakhoûn, et les prêtres eux-mêmes, après des luttes d’orgueil, lui députèrent trois des plus considérables de leur ordre. Bakhoûn prêta la plus anxieuse attention aux récits, les faisant répéter, posant des questions nombreuses et précises. Il demanda deux jours de méditations. Ce temps écoulé, il annonça simplement qu’il allait se consacrer à l’étude des Formes. ”
“ Et pourtant, quand elle revint, la superbe, l’aimée, la pensive, la nuit, il tomba une ombre sur ma béatitude, le chagrin que l’homme et le Xipéhuz ne pussent pas coexister, que la vie de l’un dût être la farouche condition de l’anéantissement de l’autre. ”
“ Je leur demandai s’il était préférable de laisser périr tous les hommes ou d’en sacrifier une partie ; je leur démontrai qu’en dix ans la contrée zahelale serait envahie par les Formes, et en vingt ans le pays des Khaldes, des Sahrs, des Pjarvanns et des Xisoastres ; puis, ayant ainsi éveillé leur conscience, je leur fis reconnaître que déjà un sixième du redoutable territoire était revenu aux hommes, que par trois côtés l’ennemi était refoulé dans la forêt. ”
“ Bakhoûn professait des idées singulières, qui l’eussent fait lapider sans le respect des Zahelals pour son frère aîné, le grand-prêtre suprême. Premièrement, il croyait que la vie sédentaire, la vie à place fixe, était préférable à la vie nomade, ménageait les forces de l’homme au profit de l’esprit. Secondement, il pensait que le Soleil, la Lune et les Étoiles n’étaient pas des dieux, mais des masses lumineuses ; Troisièmement, il disait que l’homme ne doit réellement croire qu’aux choses prouvées par l’expérience. ”
“ La tribu regardait, ébahie. Une superstitieuse crainte figeait les plus braves, grossissante encore quand les Formes se prirent à onduler dans les ombres grises de la clairière. Et soudain, les étoiles tremblant, vacillant, les cônes s’allongèrent, les cylindres et les strates bruissèrent comme de l’eau jetée sur une flamme, tous progressant vers les nomades avec une vitesse accélérée graduellement. ”
“ C’est alors que je lançai le troisième corps, et la bataille atteignit sa plus grande intensité, l’enthousiasme des guerriers grandissant de minute en minute, jusqu’à l’heure où le soleil fut prêt à tomber dans l’Occident. Vers ce moment, les Xipéhuz reprirent l’offensive au nord de Kzour, et un recul des Dzoums et des Pjarvanns me fit concevoir de l’inquiétude. Jugeant, en outre, que la nuit serait plus favorable à l’ennemi qu’aux nôtres, je fis sonner la fin de la bataille. ”
“ L’immensité de la victoire dilatait toutes les âmes, et les chefs parlèrent de m’offrir la souveraineté des peuples. Mais je leur conseillai de ne jamais confier les destinées de tant d’hommes à une pauvre créature faillible, mais d’adorer l’Unique, et de prendre pour chef terrestre la Sagesse. ”
“ Mes fils Loûm, Demja, Anakhre, se sont violemment opposés à mon projet et ont voulu prendre ma place. Et Loûm a dit : « Tu ne peux pas y aller, car, toi mort, tous croiraient les Xipéhuz invulnérables, et la race humaine périrait. » Et Demja, Anakhre et beaucoup de chefs ayant prononcé les mêmes paroles, j’ai trouvé ces raisons justes et je me suis retiré. Alors, Loûm, s’étant emparé de mon couteau à manche de corne, a passé la frontière mortelle et les Xipéhuz sont accourus. ”
“ Les Xipéhuz ont d’ailleurs des signes plus compliqués, se rapportant non plus à des actions similaires aux nôtres, mais à un ordre de choses complètement extra-humain, et dont je n’ai rien pu déchiffrer. On ne peut entretenir le moindre doute relativement à leur faculté d’échanger des idées d’un ordre abstrait, probablement équivalentes aux idées humaines, car ils peuvent rester longtemps immobiles à ne faire autre chose que converser, ce qui annonce de véritables accumulations de pensées. ”
“ De cette confiance dans la réflexion, le destin me récompensa par deux découvertes. Je remarquai, premièrement, aux places où nos tribus étaient en grandes masses et les Xipéhuz en petit nombre, que la tuerie, d’abord incalculable, se ralentissait à mesure, que les coups de l’ennemi portaient de moins en moins, beaucoup de frappés se relevant après un bref étourdissement, et les plus robustes finissant même par résister complètement au choc, par continuer la fuite après des atteintes répétées. ”
“ Alors, les prêtres en tête, tout un peuple marcha à travers les bois. Dans l’après-midi, vers trois heures, le héros de Pjehou arrêta les prêtres. La grande clairière roussie par l’automne, un flot de feuilles mortes cachant ses mousses, s’étendait avec majesté, et sur les bords de la source, les prêtres aperçurent ce qu’ils venaient adorer et apaiser, les Formes. ”
“ Pour les petits animaux, — les oiseaux, par exemple, — les rayons d’un seul Xipéhuz suffisent à l’incinération. Il faut remarquer que la chaleur qu’ils peuvent produire n’est point instantanément violente. J’ai souvent reçu sur la main le rayonnement d’un Xipéhuz et la peau ne commençait à s’échauffer qu’après quelque temps. Je ne sais s’il faut dire que les Xipéhuz sont de différentes formes, car tous peuvent se transformer successivement en cônes, cylindres et strates, et cela en un seul jour. ”
“ Mais, la surprise passée, les Xipéhuz ont commencé de vouloir brûler les barrières, et ont pu, en quelques circonstances, y réussir. Une manœuvre plus dangereuse fut celle adoptée par eux vers la quatrième heure du jour : profitant de leur vélocité, des groupes de Xipéhuz, serrés les uns contre les autres, arrivaient sur les barrières, réussissaient à les renverser. Il périt de cette façon un très grand nombre d’hommes, si bien que, l’ennemi reprenant l’avantage, une partie de notre armée se désespéra. ”
“ Et la confidence, craintive et noire, hantait les pauvres cerveaux, à tous durement ôtait la force de lutte, le superbe optimisme des jeunes races. L’homme errant, rêvant à cela, n’osait plus aimer les somptueux pâturages natals, cherchait en haut, de sa prunelle accablée, l’arrêt des constellations. ”
“ Un meilleur argument encore en faveur soit de l’existence d’organes analogues à nos sens, soit de leur intelligence, est la façon dont ils agirent en attaquant nos tribus, car ils s’attachèrent peu ou point aux femmes et aux enfants, tandis qu’ils pourchassaient impitoyablement les guerriers. ”
“ Alors, j’ai divisé les peuples en trois armées et, un peu avant l’aurore, j’ai lancé quarante mille guerriers contre Kzour, armés selon le système des barrières. Cette attaque a été moins confuse que celle du septième jour. Les tribus sont entrées lentement dans la forêt, par petites troupes disposées en bon ordre, et la rencontre a commencé. Elle a été tout à l’avantage des hommes pendant la première heure, les Xipéhuz ayant été complètement déroutés par la tactique nouvelle, et plus de cent des Formes ont péri, à peine vengées par la mort d’une dizaine de guerriers. ”
“ Je vis des Xipéhuz par douzaines perdre l’équilibre sous les coups, et environ la moitié des Khaldes s’échapper par la trouée ainsi faite, mais, chose singulière, ceux qui, au lieu d’arbustes, se servirent d’instruments d’airain (ainsi qu’il advint à quelques chefs) , ceux-là se tuèrent eux-mêmes en frappant l’ennemi. Il faut encore remarquer que les coups de massue ne firent pas de mal sensible aux Xipéhuz, car ceux qui étaient tombés se relevèrent promptement et reprirent la poursuite. ”
“ Tous les vieillards s’inclinèrent. Une voix s’éleva, cependant. C’était Yushik, de la tribu de Nim, un jeune compteur d’astres, pâle veilleur prophétique, de débutante renommée, qui demanda audacieusement d’approcher davantage des Formes. ”
