“ Le bonheur est d’aimer et peut-être d’attraper çà et là de petits instants où l’on a l’illusion d’être proche de la personne aimée. Et il nota cette pensée dans son cœur, en approfondit complètement la signification et épuisa tout ce qu’elle pouvait lui faire éprouver. Fidélité ! pensait Tonio Kröger. Je veux être fidèle et t’aimer, chère Ingeborg, tant que je vivrai ! Telles étaient ses bonnes intentions. Et, cependant, un sentiment de crainte et de tristesse lui chuchotait tout bas qu’il avait bien oublié complètement Hans Hansen, quoiqu’il le vît tous les jours. ”
Thomas Mann
Résumé
“Revue de Genève”, est une œuvre de Thomas Mann. Des thèmes tels que Tonio Kröger, Hans Hansen ou Lisaveta y sont abordés.
Citations de Revue de Genève (Thomas Mann)
“ V Vers l’automne, Tonio Kröger dit à Lisaveta Iwanowna : — Je pars en voyage, Lisaveta ; il faut que je m’aère, je m’en vais, je prends la clef des champs. — Quoi donc, petit père, voulez-vous de nouveau aller en Italie ? — Mon Dieu, laissez-moi donc tranquille avec l’Italie, Lisaveta ! L’Italie m’indiffère jusqu’au mépris. Il est loin le temps où je m’imaginais que c’était là ma patrie. L’art n’est-ce pas ? Le ciel de velours bleu, le vin généreux, la douce sensualité... ”
“ À supposer que le cœur soit resté vivant, assez aimant pour en sentir l’horreur !... La conscience de votre valeur s’allume parce que vous vous sentez marqué au front entre mille et que vous savez que cela n’échappe à personne. J’ai connu un acteur de génie qui, dans la vie courante, devait lutter avec une timidité et une veulerie maladives. Le sentiment aigu qu’il avait de sa valeur, joint au fait de ne savoir que représenter, quel rôle jouer dans la vie, firent que cet artiste parfait et cet homme misérable... ”
“ N’est-ce pas envisager les choses de près que d’avoir présents à l’esprit l’action purificatrice, sanctifiante de la littérature, la destruction des passions par la connaissance et l’expression, la puissance libératrice de la parole, la littérature en tant qu’elle conduit à la compréhension, au pardon, à l’amour, l’esprit littéraire comme la plus noble manifestation de l’esprit humain, et l’écrivain comme un être accompli, comme un saint ? ”
“ C’est le normal, le raisonnable, l’aimable, la vie dans son attrayante banalité, qui constituent le royaume où vont nos désirs. Il s’en faut qu’il soit un artiste, ma chère, celui dont les rêves suprêmes, les rêves les plus profonds vont vers ce qui est raffiné, excentrique, satanique, celui qui ignore ce que c’est qu’aspirer à la naïveté, à la simplicité, à la vie, à un peu d’amitié, d’abandon, de confiance et de bonheur humain, — qu’aspirer secrètement, âprement aux joies de la vie habituelle !... ”
“ Dans la pièce du piano que Tonio Kröger pouvait apercevoir lorsqu’il avançait un peu plus, plusieurs messieurs d’âge mûr s’étaient réunis pour jouer aux cartes en fumant et en buvant ; d’autres, assis devant, sur des chaises de velours, près de leurs épouses, ou le long des murs de la salle, regardaient danser. Ils appuyaient leurs mains sur leurs genoux écartés, et gonflaient leurs joues d’un air satisfait, pendant que les mères, leurs petites capotes sur la tête, les mains jointes sur la poitrine et la tête penchée de côté, regardaient s’agiter l’essaim des jeunes gens. ”
“ Vous serez pathétique, vous serez sentimental, vous produirez une œuvre lourde, gauche, austère, dénuée de maîtrise, d’ironie et de sel, ennuyeuse, banale, et le résultat final sera l’indifférence chez le public, et pour vous la déception et le chagrin... Car c’est ainsi, Lisaveta : le sentiment, le sentiment vivant et chaud est toujours banal, inutilisable, et seules les vibrations, les froides extases de notre système nerveux corrompu, de notre système nerveux d’artiste ont un caractère esthétique. ”
“ Ce qui en sortit fut ceci : un bourgeois qui se fourvoya dans l’art, un bohème qui a la nostalgie des bonnes manières, un artiste tourmenté par une mauvaise conscience. Car c’est ma conscience bourgeoise qui me fait apercevoir dans toute activité artistique, dans tout ce qui sort de l’ordinaire, dans tout génie, quelque chose de profondément trouble, de profondément suspect, de profondément douteux, qui me remplit de cette amoureuse faiblesse pour ce qui est simple, naïf, agréablement normal, pour ce qui est dépourvu de génie et raisonnable. ”
“ Bon pour les autres de danser de tout leur cœur et sans se tromper... Et pourtant, non, non, sa place était ici où il se sentait dans le voisinage d’Inge, alors même qu’il se tenait seul, loin d’elle, essayant de distinguer au milieu du brouhaha des conversations, des tintements de verres et des rires, sa voix où vibrait toute la chaleur de la vie. Oh ! tes yeux bleus, longs et rieurs, blonde Inge ! On ne peut être beau et enjoué comme toi que quand on ne lit pas Immensee et que l’on n’essaye jamais d’écrire soi-même rien de pareil. ”
“ Il les regardait, et il vit que Hans Hansen avait l’air plus hardi et mieux fait que jamais, avec ses épaules larges et ses hanches minces, sous ses habits de marin ; il vit Ingeborg rejeter sa tête de côté d’une certaine façon mutine, porter à la nuque d’une certaine façon sa main, une main de fillette, ni particulièrement belle, ni particulièrement fine, tandis que la manche légère glissait au-dessus du coude, et soudain une nostalgie si douloureuse bouleversa son cœur, qu’il se recula involontairement dans l’ombre, afin que personne ne pût voir la contraction de ses traits. ”
“ Car dans ce temps-là son cœur vivait. Il battait ardemment et tristement pour toi, Ingeborg Holm, et son âme étreignait ta petite personnalité blonde, claire, mutine et quelconque, et se reniait elle-même avec bonheur. Plus d’une fois il se tint, le visage brûlant, dans quelque endroit solitaire, où le son de la musique, le parfum des fleurs et le tintement des verres ne parvenaient qu’affaiblis, cherchant à distinguer dans le lointain bruissement de la fête, le timbre de ta voix, souffrant à cause de toi, et malgré tout heureux. ”
“ Mais ne peut-on s’empêcher de soupçonner que les expériences faites en prison par cet homme sont moins intimement liées aux origines de sa vocation d’artiste que ce qui l’a conduit dans cette prison. — Un banquier qui écrit des romans, c’est une chose rare ? Mais un banquier qui n’a pas commis de crime, un banquier irréprochable et solide qui écrit des romans, cela ne s’est jamais vu. Oui, riez si vous le voulez, et pourtant je ne plaisante qu’à moitié. Il n’y a pas au monde de problème plus angoissant que celui de la production artistique et de son action sur les hommes. ”
“ Je trouve le troupeau, la communauté que je connais bien, une assemblée de premiers chrétiens, pour ainsi dire, des gens avec des corps disgracieux et de belles âmes, des gens qui tombent toujours, en quelque sorte, vous comprenez ce que je veux dire, pour qui la poésie est une douce vengeance de la vie, — toujours des gens qui souffrent, qui aspirent, des déshérités, et jamais quelqu’un des autres, de ceux qui ont les yeux bleus, Lisaveta, et qui n’ont pas besoin de l’esprit !... ”
“ Plus d’une fois il se sentit vexé de ce qu’il pouvait causer avec Magdalena Vermehren, celle qui tombait toujours, de ce qu’elle le comprît, et rît et fût sérieuse en même temps que lui, tandis que la blonde Inge, même lorsqu’il était assis près d’elle, lui paraissait lointaine, étrangère et étrange, car son langage n’était pas le sien ; et malgré tout il était heureux. Car le bonheur, se disait-il, n’est pas d’être aimé : il n’y a là qu’une satisfaction de vanité, mêlée de dégoût. ”
“ C’était au tour de Tonio Kröger et de sa danseuse. « Compliments ! » Tonio Kröger s’inclina. « Moulinet des dames ! » et Tonio Kröger, la tête basse et les sourcils froncés, plaça sa main sur celles des quatre dames, sur celle de Inge Holm, et dansa le « moulinet ». Des murmures et des rires s’élevèrent alentour. M. Knaak prit une pose de ballet qui exprimait une horreur stylisée. « Ah ! malheur, s’écria-t-il. Arrêtez, arrêtez ! Kröger s’est fourvoyé parmi les dames ! En arrière, Mademoiselle Kröger, en arrière, fi donc ! tout le monde a compris sauf vous. Oust, filez, reculez ! » ”
“ Un artiste, un vrai, non pas un de ceux dont l’art est la fonction sociale, mais un artiste prédestiné et maudit, se reconnaît sans qu’il soit besoin d’une très grande perspicacité au milieu d’une foule. Le sentiment qu’il a d’être à part, de ne pas appartenir au reste du monde, d’être reconnu et observé, quelque chose à la fois de royal et d’embarrassé se lit sur son visage. L’on peut observer le même air sur les traits d’un prince qui se promène en civil dans la rue. Mais là les vêtements civils ne servent de rien, Lisaveta ! ”
“ Soudain un mouvement fou, effréné s’empara de toute la bande. Les carrés s’étaient rompus et les danseurs se dispersaient en glissant et en sautant ; on terminait le quadrille par un galop. Les couples passaient en volant, devant Tonio Kröger, au rythme endiablé de la musique, se poursuivant, se précipitant, se rattrapant les uns les autres, avec de courts éclats de rire essoufflés. L’un d’eux approchait, entraîné par le tourbillon général qui tournait et s’avançait avec bruit. La jeune fille avait un pâle visage fin, et de maigres épaules trop hautes. ”
“ Nous autres artistes ne méprisons personne plus complètement que le dilettante, l’homme vivant qui s’imagine pouvoir être par-dessus le marché, à l’occasion, un artiste. Je vous l’assure, cette espèce de mépris-là appartient à mon expérience personnelle. Je me trouve dans une réunion de gens bien élevés, on mange, on boit, on bavarde, on s’entend le mieux du monde, et je me sens content et reconnaissant de pouvoir un moment me perdre parmi des gens candides et normaux comme si j’étais leur semblable. ”
“ Nous ne sommes pourtant pas des bohémiens dans une roulotte verte, mais des gens sérieux, le Consul Kröger, la famille Kröger... Souvent il pensait aussi : Pourquoi donc suis-je si bizarre, et en conflit avec tout le monde, brouillé avec mes maîtres, et comme étranger parmi les autres garçons ? Voyez les bons élèves et ceux qui se tiennent dans une solide médiocrité, ils ne trouvent pas les maîtres ridicules, ils ne font pas des vers, et ils ne pensent que des choses que tout le monde pense et que l’on peut dire tout haut. Comme ils doivent se sentir à leur aise et d’accord avec chacun ! ”
“ « Un autre côté non moins charmant de la question est l’indifférence blasée, la lassitude ironique à l’égard de toute vérité ; c’est un fait qu’il n’y a rien de plus silencieux, rien de plus morne qu’un cercle de gens intelligents et ayant fait le tour de tout. Toute connaissance est usée et ennuyeuse. Exprimez une vérité dont la conquête et la possession vous a peut-être procuré une certaine joie juvénile ; on répondra à vos banales lumières par un bref « évidemment »... Ah oui, la littérature fatigue, Lisaveta ! ”
“ Le fait est que Tonio aimait Hans Hansen et avait déjà beaucoup souffert par lui. Celui qui aime le plus est le plus faible, et doit souffrir ; son âme de quatorze ans avait déjà appris de la vie cette simple et dure leçon ; et il était ainsi fait qu’il remarquait très bien des expériences de ce genre, qu’il les notait en lui-même, et y trouvait dans une certaine mesure du plaisir, sans du reste régler sa conduite personnelle en conséquence, ni en tirer d’utilité pratique. ”
“ Les contours de la bouche et du menton étaient d’une rare finesse. Sa démarche était indolente et irrégulière, tandis que les jambes sveltes de Hansen, dans leurs bas noirs, se mouvaient d’une façon remarquablement élastique et rythmée. Tonio ne disait rien. Il souffrait. Tout en fronçant ses sourcils un peu obliques et en arrondissant ses lèvres pour siffler, il regardait au loin de côté, en penchant la tête. Cette attitude et cette expression lui étaient particulières. ”
“ Je produirai des œuvres meilleures, Lisaveta — ceci est une promesse. Tandis que j’écris, le bruissement de la mer monte vers moi et je ferme les yeux. Je plonge mes regards dans un monde à naître, un monde à l’état d’ébauche, qui demande à être organisé et à prendre forme ; je vois une foule mouvante d’ombres humaines qui me font signe de venir les chercher et les délivrer ”
“ Il y avait en outre un vieux monsieur sans cou, à la barbe de marin gris de fer, au visage tirant sur le bleu foncé, un marchand de poisson de la capitale qui savait l’allemand. Il paraissait complètement congestionné, et sous la menace d’une attaque, car il respirait d’une façon courte et saccadée, et portait de temps en temps son index orné de bagues à l’une de ses narines pour la boucher et procurer un peu d’air à l’autre, en soufflant fortement. Il n’en faisait pas moins honneur à la bouteille de rhum placée devant lui, aussi bien au petit déjeûner qu’aux repas de midi et du soir. ”
“ On est toujours suffisamment bohème intérieurement quand on est un artiste. Extérieurement on doit bien s’habiller, que diable, et se comporter comme un homme convenable... Non, je n’ai rien sur le cœur, dit-il, regardant comment elle préparait un mélange sur sa palette, il s’agit seulement d’un problème, comprenez-vous, d’une contradiction qui me préoccupe et qui m’empêche de travailler... Oui. De quoi parlions-nous donc. Ah ! d’Adalbert le romancier qui est un homme si fier et si fort. « Le printemps est la plus affreuse des saisons », a-t-il dit, et il est allé au café. ”
“ Mais, quoi qu’il sût parfaitement que l’amour lui apporterait beaucoup de souffrances, de tourments et d’humiliations, qu’il détruisait la paix de l’âme et remplissait le cœur de mélodies, sans qu’il fût possible de trouver le repos nécessaire pour leur donner une forme précise et créer dans le calme une œuvre achevée, il l’accueillit tout de même avec joie, s’abandonna tout entier à lui, et le nourrit avec toutes les forces de son âme, car il savait que l’amour rend riche et vivant, et il aspirait à être riche et vivant plutôt qu’à créer dans le calme une œuvre achevée. ”
“ Bon... bon... revenez à vous, Lisaveta ! Je ne le suis pas, vous dis-je, en ce qui touche le sentiment vivant. Voyez-vous, l’écrivain ne comprend pas que la Vie puisse encore continuer de vivre, qu’elle n’ait pas honte de le faire, une fois qu’elle a été expliquée et « résolue ». Mais, voyez un peu, malgré toute libération par la littérature, elle continue bravement à pécher sans se laisser ébranler ; car toute action est un péché aux yeux de l’esprit... ”
“ Le brave dilettante ! Le fond de notre âme, à nous autres artistes, est bien différent de ce qu’avec son « cœur ardent » et son « sincère enthousiasme » il peut imaginer. J’ai vu des artistes entourés et fêtés par les femmes et les jeunes gens, tandis que, moi, je savais... On ne cesse de faire, en ce qui concerne l’origine, les manifestations et les conditions de la création artistique, les découvertes les plus surprenantes... — Chez autrui, Tonio Kröger — excusez la question — ou pas seulement chez autrui ? Il ne répondit pas. Il fronçait ses sourcils obliques et sifflotait. ”
“ Parfois je monte sur une estrade, je me trouve dans une salle, en face d’hommes qui sont venus pour m’entendre. Alors, voyez-vous, il arrive, tandis que je regarde le public autour de moi, que je m’observe, que je surprenne mon cœur cherchant secrètement dans l’auditoire celui qui est venu pour moi, celui dont l’approbation et la reconnaissance montent vers moi, celui auquel mon art m’unit par un lien idéal... Je ne trouve pas ce que je cherche, Lisaveta. ”
Termes fréquents
Œuvres similaires
Les Aventures de Nono (Jean Grave…Pensées de Gustave Flaubert (Gustave Flaubert…La Beauté ; essai d'esthétique historique…La sensibilité dans la poésie française contemporaine…Visages d'hier et d'aujourd'hui…Richard Wagner à Bayreuth (Friedrich Nietzsche…La "National Gallery" (Armand Dayot…Delphine Bernard : la femme et l'artiste…Le Buisson ardent (Romain Rolland…A la porte du paradis ; Ma première leçon de boxe…
