“ Suivant Spinoza, tout ce qui ne possède pas l’existence par soi-même doit avoir une cause externe : or la volition n’a pas d’existence par son essence propre ; elle doit donc avoir une autre cause qu’elle-même ; elle n’est donc pas libre. On soutient que cette cause, c’est la volonté même, laquelle est distincte de l’entendement, quoique liée avec lui ; mais ce sont là des êtres de raison : car si c’étaient des êtres réels, ce seraient des substances ; et comme l’âme, dit-on, dirige l’une et l’autre, il y aurait là encore une troisième substance. ”
Baruch de Spinoza
Définition et enjeux
Citations sur “Baruch de Spinoza”
“ Spinoza se fonde sur ce dilemme : une substance limitée ne le serait que par elle-même ou par autrui ; par elle-même, c’est impossible ; car comment supposer que, pouvant être plus, elle consente à être moins ? d’ailleurs, si elle était limitée par elle-même, c’est qu’elle existerait par elle-même. Or, existant par elle-même, comment pourrait-elle s’être limitée ? Car une substance assez puissante pour se donner l’existence se donnera à plus forte raison toutes les perfections et n’a aucune raison de s’en refuser aucune ni d’en amoindrir aucune. ”
Baruch Spinoza,
Éthique
(1677)
“ Je ne crois pas pour ma part que Spinoza ait varié quant au sens du mot voluntas ; la pensée est essentiellement active, l’idée se pose ou s’affirme en même temps et par cela seul qu’elle est conçue ou produite ; en ce sens, l’essence de l’âme est volonté ; mais l’homme n’est pas seulement pensée, il est aussi étendue ; il ne produit pas seulement des idées ou des jugements, il exécute aussi des mouvements en vertu de son essence ; nulle part, à ma connaissance, Spinoza n’use du mot volonté quand il s’agit d’un désir relatif au corps et se manifestant par un mouvement. ”
“ Cependant il ne faut pas oublier que nous ne parlons ici que des idées qui naissent nécessairement de l’existence des choses, en même temps que de leur essence en Dieu, mais non des idées que les choses actuelles déterminent en nous ; il y a en effet entre ces deux sortes d’idées une grande différence, car les idées en Dieu naissent non pas, comme en nous, d’un ou de plusieurs sens qui ne nous affectent que d’une manière imparfaite ; mais elles naissent de leur essence et de leur existence en soi ; et quoique mon idée ne soit pas la tienne, c’est une seule et même idée qui agit sur nous. ”
Baruch Spinoza,
Éthique
(1677)
“ Le lecteur qui sans préparation ouvre l’Éthique à la première page et se trouve en présence des définitions de la substance, de l’attribut, du mode, puis des axiomes, dont le véritable sens lui échappe, se juge fort loin de toute réalité. Les mots qu’il lit n’éveillent aucune image et presque aucune pensée dans son esprit ; les démonstrations qui suivent, sans qu’il croie possible de les réfuter, ne le touchent guère : Spinoza n’a-t-il point d’avance défini Dieu et l’existence de façon que l’existence de Dieu fût logiquement nécessaire et que toute autre fût impossible ? ”
Baruch Spinoza,
Spinoza : sa vie, son oeuvre, avec un exposé de sa philosophie
(1960)
“ Dans la philosophie de Spinoza, ces deux dualités disparaissent. Un homme, c'est, à ses yeux, un simple mode fini de la substance divine infinie. Comme cette substance se manifesterait à un esprit infini sous la forme d'une infinité d'attributs, cet esprit verrait chaque homme sous une infinité d'aspects. Mais nous sommes organisés de telle manière que nous ne pouvons apercevoir la substance divine que sous deux de ses attributs, l'attribut étendue d'une part et l'attribut pensée de l'autre. ”
“ C’est, dit Spinoza, dans un langage un peu théosophique, le Fils de Dieu. 2o L’intellect est aussi un mode éternel et infini, qui dépend de la pensée de Dieu, comme le mouvement dépend de l’étendue de Dieu. C’est la faculté de tout connaître en tout temps clairement et distinctement : d’où résulte une félicité parfaite et immuable. Il y a ici une contradiction avec l’Éthique, au moins dans les mots : car, dans l’Éthique, si Spinoza reconnaît en Dieu l’attribut de la pensée, il lui refuse cependant un intellect, comme trop humain. ”
“ Toute la question est de savoir s’il y a des substances finies ; mais, s’il y avait de telles substances, on ne voit pas pourquoi ces substances n’auraient pas des attributs, tout comme la substance infinie elle-même. On voit donc que l’on pourrait admettre, même selon Spinoza, la volonté et l’entendement comme réels, sans en faire des substances. L’âme en tant que produisant des actes sera considérée comme capable de les produire et s’appellera volonté ; et, en tant que produisant des idées et capable de produire ces idées, elle s’appellera intelligence. ”
“ Spinoza répond que non, car il n’y a pas deux étendues : c’est donc de l’étendue réelle, de celle qui est dans la nature, que notre corps fait partie. Maintenant on remarquera que nous ne pouvons attribuer qu’à l’étendue les modes qui dérivent de l’étendue, et à la pensée les modes qui dérivent de la pensée ; chacun de ces modes ne peut avoir pour cause que l’attribut dont il est le mode. Il s’ensuit que la pensée ne peut produire un mouvement, ni le mouvement une pensée. Le mouvement a pour cause le mouvement ; la pensée a pour cause la pensée. ”
Baruch Spinoza,
Œuvres de Spinoza
“ Tout le dogmatisme de Spinoza, par où il diffère tant de nous, consiste à croire que le réel peut être défini et l’on observera que ce dogmatisme se mêle d’agnosticisme. Le réel en soi ne peut être défini que par sa réalité même, c’est-à-dire son infinité : c’est une définition qui nous fait savoir qu’il est, non ce qu’il est : une définition dans laquelle l’existence est conçue abstraitement (cf. § 55, III) et qui ne fait pas connaître la nature de la chose définie : aussi n’en peut-on déduire que le principe de l’universelle nécessité non les choses qui sont nécessaires ”
Baruch Spinoza,
Œuvres de Spinoza
“ Il me semble que Spinoza veut dire : non seulement le ouï-dire ne donne pas de certitude légitime, mais la croyance de fait qui se fonde en apparence sur le simple ouï-dire repose toujours en réalité sur une autre croyance ayant pour origine une véritable perception de l’entendement. On ne croit pas une chose uniquement parce qu’on l’a entendu dire ; on la croit parce qu’il paraît à quelque degré raisonnable de la croire. ”
Maurice Barrès,
Sous l’œil des barbares
“ Très sec, opulent et considéré, il connaît alors la douceur de tendre son esprit vers la froide science qui grise et de contracter d’égoïstes jouissances son cœur et sa cervelle. Heures exquises et rapides où, fort bien installé, l’on rêve de Baruch de Spinoza qui, lassé de méditation, sourit aux araignées dévorant des mouches, et ne dédaigne pas d’aider à la nécessité de souffrir, — où l’on assiste Hypathie, la servante de Platon et d’Homère, très vieille et très pédante, — où l’on s’attendrit jusqu’aux pleurs et sur soi-même devant l’immortel trésor des bibliothèques. ”
Baruch Spinoza,
Éthique
(1677)
“ Propositions LXVII à LXXIII. — Les sept dernières propositions de la quatrième partie achèvent de faire connaître, l’homme libre tel que Spinoza le conçoit, c’est-à-dire possédant la fermeté d’âme et la générosité ; il a l’amour de la vie, de sa vie, et craint si peu la mort qu’il n’y pense même pas ; il sait à la fois éviter les périls et les affronter courageusement ; n’accepte qu’avec beaucoup de prudence les bienfaits des ignorants, ne ment jamais ; est plus libre dans la cité, sous l’empire de la loi commune, reconnue nécessaire, qu’il ne serait dans la solitude. ”
Baruch Spinoza,
Œuvres de Spinoza/Tome 2
“ Le dieu de Spinoza n’est donc autre chose que la nature, infinie à la vérité, mais pourtant corporelle et matérielle, prise en général et avec toutes ses modifications. Car il suppose qu’il y a en Dieu deux propriétés éternelles, cogitatio et extensio, la pensée et l’étendue. Par la première de ces propriétés, Dieu est contenu dans l’univers ; par la seconde, il est l’univers lui-même : les deux jointes ensemble font ce qu’il appelle Dieu. ”
Anatole Leroy-Beaulieu,
Revue des Deux Mondes
“ On sent que nous voulons parler de Baruch Spinoza, le solitaire du Pavilioengragt, le juif espagnol enterré dans une église hollandaise. Ici encore, ce qui est partout singulièrement rare parmi les grands hommes, — y compris les philosophes, — nous voyons un juif dont l’âme est au niveau du génie. On peut ne point aimer la philosophie de Spinoza, — j’avoue, pour ma part, que je la goûte peu, — il est malaisé de ne pas admirer le philosophe et de ne pas l’aimer. ”
“ La nature, quoique ayant plusieurs attributs, n’est cependant qu’un seul être, de telle sorte qu’il n’y a qu’une seule chose pensante dans toutes les natures. Le corps prenant d’un côté le mode du corps de Pierre, de l’autre le mode du corps de Paul, il s’ensuit qu’il y a une idée de Pierre et une idée de Paul : or la chose pensante peut mouvoir le corps de Pierre par l’idée de Pierre, mais non le corps de Paul, lequel ne peut être mû que par sa propre idée ”
“ Dans l’Éthique, au contraire, Spinoza insiste beaucoup plus sur le côté éternel de l’âme, et sur son union avec Dieu. Après avoir traité de l’amour de l’homme pour Dieu, il est à propos de traiter de l’amour de Dieu pour l’homme. Spinoza nie l’existence d’un tel amour, par les raisons suivantes : 1o On ne peut supposer en Dieu aucun mode de penser autre que celui qui est dans les hommes. Donc Dieu ne peut avoir d’amour, encore moins de haine pour les hommes. En outre, ce serait supposer le libre arbitre chez les hommes. ”
Baruch Spinoza,
Œuvres de Spinoza
“ Sa formule lui est évidemment inspirée par la confiance qu’il a dans l’idée claire ; l’ordre déductif ou géométrique, auquel il pense, est à ses yeux le seul véritable parce qu’il est le seul intelligible. Observons toutefois que, même si l’on croyait le réel inintelligible en son fond et qu’en conséquence l’on ne considérât point l’ordre déductif comme étant le seul et le plus vrai, la formule de Spinoza ne cesserait pas d’être applicable à la philosophie, pourvu qu’on n’admit pas dans l’esprit d’hétérogénéité radicale. ”
Baruch Spinoza,
Œuvres de Spinoza
“ On conçoit fort bien que Spinoza, ayant entrepris la composition de l’Ethique, ait renoncé à écrire ou à conserver la partie de son traité où il devait exposer sa Philosophie ; ce qui demande explication c’est que même la théorie de la connaissance soit restée inachevée. Les dernières pages de la Réforme de l’Entendement trahissent un certain embarras ; la pensée, jusque-là sûre d’elle-même, facile à suivre dans sa marche, semble se chercher encore, hésiter peut-être, revenir sur son chemin, comme si des difficultés non prévues se fussent présentées et qu’il fallût user d’un détour. ”
Baruch Spinoza,
Éthique
(1677)
“ Il ne s’ensuit pas que nous devions considérer comme voulu par Dieu de toute éternité tout ce qui nous parait arriver en nous et hors de nous, et dont nous n’avons qu’une idée confuse et mutilée ; ce serait prêter à Dieu la même ignorance que nous cherchons à détruire en nous. Le rationalisme de Spinoza n’est pas celui de certains savants prêts à croire que toute réalité paraissant donnée est une vérité éternelle ”
Baruch Spinoza,
Œuvres de Spinoza/Tome 2
“ Les principes que je viens de poser expliquent assez, ce me semble, sous quel rapport et à quelle sorte de personnes la croyance aux récits historiques de l’Écriture est nécessaire. On voit en effet que le peuple, dont le génie grossier est incapable de percevoir les choses d’une façon claire et distincte, ne peut absolument se passer de ces récits. Une autre conséquence à laquelle nous sommes conduits, c’est que celui qui nie les récits de l’Écriture parce qu’il ne croit pas en Dieu ni en sa providence est un impie ”
Baruch Spinoza,
Éthique
(1677)
“ Les deux dernières propositions de l’Éthique signifient l’une et l’autre que nulle sanction n’est admissible parce que, pour nous élever à la plus haute moralité, nous n’avons rien à sacrifier de ce qui est vraiment nôtre, non plus qu’à nous soumettre à une loi contrariant le développement de notre nature. La liberté se conquiert, elle ne s’achète pas ; pour posséder la vie éternelle, il nous faut croire, disait saint Paul, que Jésus est le fils de Dieu ; il nous faut savoir, dit Spinoza, que nous sommes Dieu. ”
Baruch Spinoza,
Œuvres de Spinoza/Tome 2
“ J’ai dessein cependant de reprendre la connaissance de l’Écriture sainte par les fondements, et mieux encore, de dissiper les préjugés des théologiens sur cette matière. Certes, j’ai lieu de craindre que cette entreprise ne soit tardive ; car les choses en sont venues au point que les hommes ne veulent plus qu’on les redresse ; et ils s’attachent d’une façon si opiniâtre aux opinions qu’une apparence trompeuse de religion leur a fait embrasser, que la raison ne peut plus faire valoir ses droits qu’auprès d’un très-petit nombre ”
“ Pour Spinoza, ce sont des êtres de raison, c’est-à-dire de pures conceptions de l’esprit. En effet : 1o Le bien n’est qu’une relation. Un homme est dit bon ou mauvais par rapport à un autre homme. Un fruit est dit mauvais, par comparaison avec un autre qui est meilleur. Nous appelons bonne une substance qui convient avec l’idée de cette substance, laquelle n’existe que dans notre esprit. ”
Baruch Spinoza,
Spinoza : sa vie, son oeuvre, avec un exposé de sa philosophie
“ Ils ont trouvé plus expédient de mettre ce fait au nombre des choses inconnues dont ils ignoraient l’usage, et de demeurer dans leur état actuel et natif d’ignorance, que de renverser tout cet échafaudage et d’en inventer un autre. Ils ont donc admis comme certain que les jugements de Dieu passent de bien loin la compréhension des hommes : cette seule cause certes eût pu faire, que le genre humain fût à jamais ignorant de la vérité, si la mathématique, occupée non des fins mais seulement des essences et des propriétés des figures, n’avait fait luire devant les hommes une autre norme de vérité ”
Baruch Spinoza,
Spinoza : sa vie, son oeuvre, avec un exposé de sa philosophie
(1960)
“ C'est à une de ces familles venues du Portugal qu'appartient Baruch de Spinoza. Le chef de la famille, Baruch Michael de Spinoza, fuyant le Portugal, était, après un arrêt à Nantes, arrivé à Amsterdam ; il y devint président de la communauté. Son fils Michel fut président de l'école des sephardim, le Keter Thora ; il se maria deux fois ; de son premier mariage il eut deux filles, Rebecca et Miriam ; sa seconde femme lui donna un fils, Baruch, celui qui devait rendre immortel le nom de la famille. ”
Saint-René Taillandier,
Le Roman en Allemagne. — Les Récits philosophiques et populaires de Berthold Auerbach
“ Baruch est dévoué à la foi de ses ancêtres, mais il a horreur du fanatisme. Piété, humanité, ces deux choses se développent ensemble dans son cœur ; il ne saurait les séparer l’une de l’autre, et s’il est obligé un jour de choisir entre la religion de sa race et les principes de l’humanité moderne, on sent déjà que son choix ne sera pas douteux. Cette éducation intérieure de Spinoza est racontée avec beaucoup d’art. ”
Baruch Spinoza,
Œuvres de Spinoza/Tome 3
“ Il résulterait de là qu’il faudrait admettre autant de mondes qu’il y a d’attributs en Dieu ; et alors, autant notre monde aurait d’étendue, autant on en devrait donner aux autres mondes, constitués par d’autres attributs. Or, de même que nous ne percevons, outre la pensée, que la seule étendue, les créatures de chacun de ces mondes ne percevraient avec la pensée que les attributs de leur monde particulier. ”
Baruch Spinoza,
Œuvres de Spinoza/Tome 3
“ Et de là nous pouvons concevoir avec clarté pourquoi l’âme passe instantanément de la pensée d’une certaine chose à celle d’une autre qui n’a aucune ressemblance avec la première : par exemple, un Romain, de la pensée du mot pomum, passe incontinent à celle d’un fruit qui ne ressemble nullement à ce son articulé et n’a avec lui aucune analogie, si ce n’est que le corps de cet homme a été souvent affecté de ces deux choses, le fruit et le son, c’est-à-dire que l’homme dont je parlé a souvent entendu le mot pomum pendant qu’il voyait le fruit que ce mot désigne ”
