“ Ne sois pas si sévère, ô moraliste ! — Ce qu’il y a de bon dans la vie... répondit Levine s’embrouillant. Au fond je ne sais qu’une chose, c’est que nous mourrons bientôt. — Pourquoi bientôt ? — Et sais-tu ? la vie offre, il est vrai, moins de charme quand on pense ainsi à la mort, mais elle a plus de calme. — Il faut jouir de son reste, au contraire... Mais, dit Stépane Arcadiévitch en se levant pour la dixième fois, je me sauve. — Reste encore un peu ! dit Levine en le retenant ; quand nous reverrons-nous maintenant ? Je pars demain. ”
Citations sur “Konstantin Levin”
Romain Rolland,
Vie de Tolstoï
(1911)
“ Son mariage a, pour un temps, étouffé ces angoisses. Mais, dès la naissance de son premier enfant, elles reparaissent. Il passe alternativement par des crises de prière et de négation. Il lit en vain les philosophes. Dans son affolement, il en vient à redouter la tentation du suicide. Le travail physique le soulage : ici, point de doutes, tout est clair. Levine cause avec les paysans ; un d’eux lui parle des hommes « qui vivent non pour soi, mais pour Dieu ». Ce lui est une illumination. Il voit l’antagonisme entre la raison et le cœur. La raison enseigne la lutte féroce pour la vie ”
Léon Tolstoï,
Anna Karénine
(1873-1877)
“ Bien souvent, cette vie laborieuse avait tenté Levine ; mais aujourd’hui, sous l’impression que lui avait causée la vue d’Ivan et de sa femme, il sentait, plus vif que jamais le désir d’échanger l’existence oisive, artificielle, égoïste dont il souffrait, pour celle de ces paysans, qu’il trouvait belle, simple et pure. Resté seul sur sa meule, tandis que les habitants du voisinage rentraient chez eux, et que ceux qui venaient de loin s’installaient pour la nuit dans la prairie et préparaient le souper, Levine, sans être vu, regardait, écoutait, songeait. ”
Léon Tolstoï,
Anna Karénine
(1873-1877)
“ Le travail parut à Levine moins pénible pendant la chaleur du jour ; la sueur qui le baignait le rafraîchissait, et le soleil dardant sur son dos, sa tête et ses bras nus jusqu’au coude, lui donnait de la force et de l’énergie. Les moments d’oubli, d’inconscience, revenaient plus souvent, la faux travaillait alors toute seule. C’étaient d’heureux instants ! Lorsqu’on se rapprochait de la rivière, le vieillard, qui marchait devant Levine, essuyait sa faux avec de l’herbe mouillée, la lavait dans la rivière, et y puisait une eau qu’il offrait à boire au maître. ”
“ Toute l’horreur de Levine pour la terrible énigme de la mort se réveilla avec la même intensité que pendant la nuit d’automne où son frère était venu le voir. Plus que jamais il comprit son incapacité à sonder ce mystère, et la terreur de le sentir si près de lui et si inévitable. La présence de sa femme l’empêcha de tomber dans le désespoir, car malgré ses terreurs il éprouvait le besoin de vivre et d’aimer. L’amour seul le sauvait et devenait d’autant plus fort et plus pur qu’il était menacé. ”
Léon Tolstoï,
Anna Karénine
(1873-1877)
“ Levine entendit, en descendant l’escalier, le son d’une toux bien connue ; quelqu’un entrait dans le vestibule ; mais, le bruit de ses pas l’empêchant d’entendre distinctement, il espéra un moment s’être trompé ; il conserva même cet espoir en voyant un individu de haute taille se débarrasser, en toussant, d’une fourrure. Quoiqu’il aimât son frère, il ne supportait pas l’idée de vivre avec lui ”
“ Depuis le moment où, auprès de son frère mourant, Levine avait entrevu le problème de la vie et de la mort à la lumière des convictions nouvelles, comme il les nommait, qui de vingt à trente-quatre ans avaient remplacé les croyances de son enfance, la vie lui était apparue plus terrible encore que la mort. ”
graf Leo Tolstoy, Anna Karénine, Tome I
“ «Comment peux-tu te passer de fumer, Kostia! Le cigare, ce n'est pas seulement un plaisir, c'est comme le couronnement du bien-être. Voilà la vraie existence! c'est ainsi que je voudrais vivre!—Qui t'en empêche? dit Levine en souriant.—Oui, tu es un homme heureux, car tu possèdes tout ce que tu aimes: tu aimes les chevaux, tu en as; des chiens, tu en as, ainsi qu'une belle chasse; enfin, tu adores l'agronomie, et tu peux t'en occuper!—C'est peut-être que j'apprécie ce que je possède, et ne désire pas trop vivement ce que je n'ai pas,» répondit Levine en pensant à Kitty. ”
graf Leo Tolstoy, Anna Karénine, Tome I
“ À l'aspect de Levine, Oblonsky ne pouvait dissimuler un sourire ironique. Combien de fois ne l'avait-il pas vu arriver de la campagne où il faisait «quelque chose» (Stépane Arcadiévitch ne savait pas au juste quoi, et ne s'y intéressait guère) , agité, pressé, un peu gêné, irrité de cette gêne, et apportant généralement des points de vue tout à fait nouveaux et inattendus sur la vie et les choses. Stépane Arcadiévitch en riait et s'en amusait. Levine, de son côté, méprisait le genre d'existence que son ami menait à Moscou, traitait son service de plaisanterie et s'en moquait. ”
Léon Tolstoï,
Anna Karénine
(1873-1877)
“ Après le thé, Levine s’installa dans un fauteuil avec son livre, et continua ses méditations sur le voyage projeté et le fruit qu’il en tirerait. Il se sentait l’esprit lucide, et ses idées se traduisaient en phrases qui rendaient l’essence de sa pensée ; il voulut profiter de cette disposition favorable pour écrire ; mais des paysans l’attendaient dans l’antichambre, demandant des instructions relatives aux travaux du lendemain. Quand il les eut tous entendus, Levine rentra dans son cabinet et se mit à l’ouvrage. Agathe Mikhaïlowna, avec son tricot, vint y prendre sa place habituelle. ”
Léon Tolstoï,
Anna Karénine
(1873-1877)
“ Cette pensée la troubla au point de ne pouvoir ni parler, ni raisonner, ni expliquer son chagrin à Levine. Il la calma de son mieux la voyant malheureuse, lui assura qu’il n’y avait rien là de si terrible, et que tous les enfants se battaient ; mais au fond du cœur il se dit : « Non, je ne me torturerai pas pour parler français à mes enfants ; il ne faut pas gâter et dénaturer le caractère des enfants, c’est ce qui les empêche de rester charmants. Oh ! les miens seront tout différents ! » Il prit congé de Daria Alexandrovna et partit sans qu’elle cherchât à le retenir. ”
Léon Tolstoï,
Anna Karénine
(1873-1877)
“ Levine remarqua encore une fois qu’au moment de toucher au point capital, selon lui, ils allaient s’en éloigner, et se décida à faire au professeur la question suivante : « Dans ce cas, si mes sensations n’existent plus, si mon corps est mort, il n’y a plus d’existence possible ? » Le professeur regarda ce singulier questionneur d’un air contrarié et comme blessé de cette interruption : que voulait cet intrus qui ressemblait plus à un paysan qu’à un philosophe ? ”
Léon Tolstoï,
Anna Karénine
(1873-1877)
“ « Tout dépend de la façon raisonnable et rationnelle dont l’affaire sera menée. » Levine jeta un coup d’œil dans l’entre-bâillement de la porte, et vit que celui qui parlait était un jeune homme, vêtu comme un homme du peuple, un énorme bonnet sur la tête ; sur le divan était assise une jeune femme grêlée, en robe de laine, sans col et sans manchettes. Le cœur de Constantin se serra à l’idée du milieu dans lequel vivait son frère ! ”
“ Levine avança à grands pas sur la route, sous l’empire d’une sensation toute nouvelle ; les paroles du paysan avaient produit dans son âme l’effet d’une étincelle électrique, et l’essaim d’idées vagues, obscures, qui n’avait cessé de le posséder, même en parlant de la location de son champ, sembla se condenser pour remplir son cœur d’une inexplicable joie. ”
“ Outre les Oblonsky et leur troupeau d’enfants, les Levine eurent la visite de la vieille princesse, qui se croyait indispensable auprès de sa fille à cause de la situation de celle-ci ; ils eurent encore Warinka, l’amie de Kitty à Soden, et Serge Ivanitch, qui, seul parmi les hôtes de Pakrofsky, représenta la famille Levine, bien qu’il ne fût Levine qu’à moitié : Constantin, quoique fort attaché à tous ceux qui logeaient sous son toit, se surprit à regretter un peu ses habitudes d’autrefois, en constatant que « l’élément Cherbatzky », comme il l’appelait, était bien envahissant. ”
“ « Il a découvert aux simples et aux enfants ce qu’il a caché aux sages », pensa Levine causant quelques moments après avec sa femme. — Ce n’est pas qu’il se crût un sage en citant ainsi l’Évangile ; mais, sans s’exagérer la portée de son intelligence, il ne pouvait douter que la pensée de la mort l’impressionnât autrement que sa femme et Agathe Mikhaïlovna. Cette pensée terrible, d’autres esprits virils l’avaient sondée comme lui, de toutes les forces de leur âme ”
“ « Je ne puis vivre sans savoir ce que je suis et dans quel but j’existe ; puisque je ne puis atteindre à cette connaissance, la vie est impossible », se disait Levine. ”
“ Non seulement il savait tout, mais il était plein d’allégresse et s’efforçait de cacher sa joie. Levine sentit une nuance nouvelle à son bonheur en rencontrant le bon regard du vieillard. « Est-on levé ? — Veuillez entrer. Laissez-nous cela ici, – ajouta le suisse en souriant, lorsque Levine voulut revenir sur ses pas pour prendre son bonnet de fourrure. Cela devait avoir une signification quelconque. — À qui annoncerai-je monsieur ? » demanda un laquais. ”
Léon Tolstoï,
Anna Karénine
(1873-1877)
“ Levine écoutait sans comprendre, sans chercher à comprendre, et craignait que son frère ne lui fît une question qui constatât l’absence de son esprit. « N’ai-je pas raison, ami ? dit Serge Ivanitch en le prenant par l’épaule. — Mais certainement. Et puis, je ne prétends pas être dans le vrai, dit Levine avec un sourire d’enfant coupable. « Quelle discussion avons-nous donc eue ? » pensait-il. Nous avons évidemment raison tous les deux, et c’est pour le mieux. Il faut que j’aille donner mes ordres pour demain. » Il se leva, étira ses membres en souriant ; son frère sourit aussi. ”
“ Le malade resta longtemps immobile, mais il vivait et soupirait par instants ; fatigué de la tension de sa pensée, Levine sentait qu’il n’était plus à l’unisson du mourant ; il n’avait plus la force de penser à la mort ”
Léon Tolstoï,
Anna Karénine
(1873-1877)
“ « Hé bien ! me voilà arrivé jusqu’à toi, dit Nicolas d’une voix sourde, en ne quittant pas son frère des yeux ; depuis longtemps je désirais venir sans en avoir la force. Maintenant cela va beaucoup mieux, » dit-il en essuyant sa barbe de ses grandes mains osseuses. — Oui, oui, » répondit Levine en touchant de ses lèvres le visage desséché de son frère et en remarquant, presque avec effroi, l’étrangeté de son regard brillant. ”
Léon Tolstoï,
Anna Karénine
(1873-1877)
“ Je ne sais que ceci, c’est que tu fais toujours ce que personne ne songeait à faire. — Oui, répondit Levine lentement et avec émotion : tu as raison, je suis un sauvage, mais ce n’est pas mon départ qui l’a prouvé, c’est mon retour. Je suis revenu maintenant... — Es-tu heureux ! interrompit Oblonsky en regardant les yeux de Levine. — Pourquoi ? — « Je reconnais à la marque qu’ils portent les chevaux ombrageux, et à leurs yeux, les jeunes gens amoureux », déclama Stépane Arcadiévitch : l’avenir est à toi. ”
Léon Tolstoï,
Anna Karénine
(1873-1877)
“ Stépane Arcadiévitch sourit ; il connaissait parfaitement les sentiments de Levine, et savait que pour lui toutes les jeunes filles de l’univers se divisaient en deux catégories : dans l’une, toutes les jeunes filles existantes, ayant toutes les faiblesses humaines en partage, des jeunes filles bien ordinaires ! l’autre catégorie, composée d’elle seule, sans la moindre imperfection et au-dessus de l’humanité entière. « Attends, prends un peu de sauce », dit-il en arrêtant la main de Levine qui repoussait la saucière. Levine prit humblement de la sauce, mais ne laissa pas Oblonsky manger. ”
graf Leo Tolstoy, Anna Karénine, Tome I
“ Levine continua à causer avec le vieux propriétaire; il chercha à lui prouver que tout le mal venait de ce qu'on ne tenait aucun compte du tempérament même de l'ouvrier, de ses usages, de ses tendances traditionnelles; mais le vieillard, comme tous ceux qui sont habitués à réfléchir seuls, entrait difficilement dans la pensée d'un autre, et tenait passionnément à ses opinions personnelles. Pour lui, le paysan russe était une brute qu'on ne pouvait faire agir qu'avec le bâton, et le libéralisme de l'époque avait eu le tort d'échanger cet instrument utile contre une nuée d'avocats. ”
Léon Tolstoï,
Anna Karénine
(1873-1877)
“ Levine, l’année précédente, un jour qu’on fauchait, s’était mis en colère contre son intendant, et pour se calmer il avait pris la faux d’un paysan et s’était mis à faucher lui-même. Ce travail l’avait tant amusé, qu’il recommença plusieurs fois, faucha lui-même la prairie devant la maison, et se promit de faucher, l’année suivante, des journées entières avec les paysans. ”
Léon Tolstoï,
Anna Karénine
(1873-1877)
“ Stépane Arcadiévitch sourit imperceptiblement. « Et tu disais que tu ne porterais plus jamais d’habit européen ? dit-il en examinant les vêtements tout neufs de son ami, œuvre d’un tailleur français. Je le vois bien, c’est une nouvelle phase. » Levine rougit tout à coup, non comme fait un homme mûr, sans s’en apercevoir, mais comme un jeune garçon qui se sent timide et ridicule, et qui n’en rougit que davantage. Cette rougeur enfantine donnait à son visage intelligent et mâle un air si étrange, qu’Oblonsky cessa de le regarder. ”
“ Quelques mois auparavant, Levine n’aurait pas cru possible de s’endormir paisiblement après une journée comme celle qu’il venait de passer ; mais on s’habitue à tout, surtout lorsqu’on voit les autres faire de même. Il dormait donc tranquille, sans souci de ses dépenses exagérées, de son temps gaspillé, de ses excès au club, de son absurde rapprochement avec un homme jadis amoureux de Kitty, et de sa visite, plus absurde encore, à une personne qui, après tout, n’était qu’une femme perdue. Le bruit d’une porte qu’on entr’ouvrait le réveilla en sursaut ”
Léon Tolstoï,
Anna Karénine
(1873-1877)
“ Levine leva les yeux à droite, à gauche, et vit enfin au-dessus de sa tête, dans le bleu un peu obscurci du ciel, au-dessus de la cime doucement balancée des trembles, un oiseau qui volait vers lui ; son cri, assez semblable au bruit que ferait une étoffe qu’on déchirerait en mesure, lui résonna à l’oreille ; il distinguait déjà le long bec et le long cou de la bécasse ; mais à peine l’eut-il visée, qu’un éclair rouge brilla du buisson derrière lequel se tenait Oblonsky ; l’oiseau s’agita dans l’air comme frappé d’une flèche. ”
“ Mais après les couches de sa femme, quand il vécut à Moscou dans l’oisiveté, une pensée, résolvant la question, se présentait à Lévine de plus en plus fréquemment et avec une ténacité de plus en plus grande. C’était celle-ci : « Si je n’admets pas la réponse que donne le christianisme aux questions de ma vie, quelles réponses admettrai-je ? » Et dans tout l’arsenal de ses convictions, il ne trouvait pas même un semblant de réponse. Il était dans la situation d’un homme qui viendrait chercher de quoi manger dans un magasin de jouets ou d’armes. ”
“ A-t-on jamais vu homme dans une situation plus absurde ? — C’est vrai, confirmait Stépane Arcadiévitch avec son sourire calme. Mais, sois tranquille, on l’apportera tout de suite. — Oui-da ! disait Levine contenant sa rage à grand’peine. Et dire qu’on n’y peut rien avec ces misérables gilets ouverts. Impossible ! ajoutait-il, regardant le plastron de sa chemise tout froissé. Et si mes malles sont déjà au chemin de fer ? criait-il hors de lui. ”
“ « Qu’y a-t-il ? demanda-t-il inquiet, comprenant la cause de ces pleurs. — Tu t’es épris de cette affreuse femme, je l’ai vu à tes yeux, elle t’a déjà ensorcelé. Et pouvait-il en être autrement ? Tu as été au club, tu as trop bu, où pouvais-tu aller de là, sinon chez une femme comme elle ? Non, cela ne saurait durer ainsi : demain nous repartons. » Levine eut fort à faire pour adoucir sa femme, et n’y parvint qu’en promettant de ne plus retourner chez Anna, dont la pernicieuse influence, jointe à un excès de champagne, avait troublé sa raison. ”
