“ Sa première lettre valait assurément mieux ; elle découlait plus naturellement du cœur. Quoi qu’il en soit, Litvinof expédia son épître à Irène. Elle lui répondit par un court billet : « Viens aujourd’hui chez moi ; il est absent pour toute la journée. Ta lettre m’a extraordinairement troublée. Je ne fais que penser, penser... Et la tête m’en tourne. J’ai un grand poids sur le cœur ; mais tu m’aimes, et je suis heureuse. Viens. » Elle était dans son boudoir lorsque Litvinof entra chez elle. ”
Litvinof
Définition et enjeux
Le thème de “Litvinof” a été abordé par des auteurs tels que Ivan Tourgueniev ou Prosper Mérimée. Il est souvent associé à des termes comme Irène, Moscou, le Russe, Tatiana ou le sentiment.
Citations sur “Litvinof”
“ Litvinof arracha ces dames au Conversationhaus, et, évitant « l’arbre russe, » sous lequel étaient déjà installés deux compatriotes, il se dirigea vers l’allée de Lichtenthal. Il n’y était pas encore entré qu’il vit de loin Irène. Elle venait à leur rencontre avec son mari et Potoughine. Litvinof pâlit comme un linge ; cependant il ne hâta point sa marche, et, lorsqu’ils se rencontrèrent, il lui fit une inclination muette. Elle salua froidement et, après avoir jeté sur Tatiana un regard scrutateur, elle passa son chemin. ”
“ Sans s’arrêter ni à Pétersbourg ni à Moscou, Litvinof retourna dans son modeste patrimoine. Il eut peur en revoyant son père, tant il le trouva vieilli et cassé. Le vieillard se réjouit de revoir son fils, autant que peut se réjouir un homme qui en a fini avec la vie ; il s’empressa de lui donner la direction de toutes ses affaires fort en désordre, et, après avoir encore gémi quelques semaines, il acheva de mourir, Litvinof resta seul dans la vieille maison paternelle ; il se mit à faire valoir sa terre avec un cœur ulcéré, sans espoir, sans prendre goût à son travail et sans argent. ”
“ Litvinof n’osait pas, ne pouvait pas encore s’avouer jusqu’à quel point Irène lui avait paru belle et avait réveillé ses anciens sentiments. La journée lui sembla mortellement longue. À dîner, le sort le plaça à côté d’un beau monsieur à grosses moustaches, qui ne desserra pas les dents et ne fit que souffler en roulant les yeux : un hoquet découvrit à Litvinof que c’était un compatriote, car il lui échappa de s’écrier en russe avec sévérité : « J’avais bien dit qu’il ne fallait pas manger de melon ! » Le soir n’apporta rien de bien consolant. ”
“ Litvinof chancela comme si quelqu’un l’avait frappé dans la poitrine. Irène détourna avec angoisse la tête, comme si elle voulait à son tour lui cacher son visage et la coucha sur la table. — Oui, je vous aime... et vous le savez. — Moi ? moi, je le sais ? dit enfin Litvinof. Moi ? — Maintenant, vous voyez, continua Irène, qu’il faut réellement que vous partiez, qu’il est impossible d’ajourner... pour vous et pour moi. C’est dangereux, c’est effrayant... Adieu, ajouta-t-elle en se levant du fauteuil avec véhémence, adieu. ”
“ Et il défile tout cela d’une seule haleine, sans motif, devant des étrangers, dans un café, — pensa Litvinof en regardant les mains bizarrement agitées, les cheveux blonds, les yeux clairs et les dents blanches comme du sucre de sa nouvelle connaissance, — et il ne se déride pas un instant ! il n’en a pas moins l’air d’un bon garçon, terriblement inexpérimenté. ”
“ Depuis quelque temps, et chaque jour davantage, les sentiments de Litvinof devenaient plus complexes et plus enchevêtrés ; cette confusion le torturait, l’aigrissait, il s’égarait dans ce chaos. Il n’était plus avide que d’une chose : suivre une route, quelle qu’elle fût, pourvu qu’il ne tournât pas dans cette affreuse demi-obscurité. ”
“ Litvinof était aussi mécontent de lui-même que s’il avait perdu à la roulette ou n’avait pas tenu une parole donnée. Une voix intérieure lui disait qu’il ne convenait pas à un fiancé, à un homme de son âge, de se laisser entraîner à la curiosité ou à la séduction des souvenirs. « Pourquoi aller chez elle ! se disait-il. De sa part, ce n’est que coquetterie, lubie, caprice. Elle s’ennuie ; elle s’est accrochée à moi, comme il prend parfois fantaisie à un gourmand de manger du pain noir. Pourquoi y suis-je allé ? Comme si je pouvais... ne pas la mépriser ? » ”
“ Un sentiment de triomphe, de triomphe stérile, désespérant, oppressait et déchirait sa poitrine. Pour rien au monde, il n’aurait consenti à ce que les paroles échappées à Irène ne lui fussent pas échappées. Mais quoi ? Ces paroles ne pouvaient changer la résolution prise. Comme auparavant, cette résolution n’était pas flottante, mais ferme comme l’ancre qui retient le navire. Litvinof perdait le fil de ses pensées... pourtant il était encore maître de sa volonté, il disposait de lui-même comme d’un être étranger et soumis. ”
“ Pourquoi éviterions-nous ces questions... même à Baden ? — En prononçant ces paroles il se tourna poliment du côté de Litvinof avec un sourire de condescendance. — Jamais et en nulle circonstance, l’homme comme il faut ne doit sacrifier ses convictions. N’est-il pas vrai ? — Certainement, — répondit l’irascible général, en jetant également les yeux sur Litvinof, mais avec sévérité comme s’il lui adressait une semonce indirecte, — pourtant je ne vois pas de nécessité... ”
“ Madame Soukhantchikof venait de se rappeler une nouvelle injustice du prince Barnaoulof : il avait été sur le point de faire couper l’oreille à quelqu’un. Le vent du soir frappa agréablement le visage enflammé de Litvinof et rafraîchit ses lèvres desséchées. « Qu’est-ce que c’est ? » pensa-t-il en traversant une sombre allée ; « à quoi ai-je assisté ? Pourquoi criaient-ils et s’injuriaient-ils ainsi ? À quoi tout cela peut-il aboutir ? » Litvinof haussa les épaules, se dirigea vers le café Weber, prit une gazette et demanda une glace. ”
“ « Nous travaillerons à deux, lui soufflait Litvinof. — Oui, nous travaillerons, répétait Irène, nous lirons... mais surtout nous voyagerons. » Elle souhaitait principalement de quitter au plus vite Moscou, et lorsque Litvinof lui faisait observer qu’il n’avait pas achevé son cours à l’Université, elle répondait chaque fois, après avoir réfléchi un moment, qu’il pouvait le terminer à Berlin... ou quelque part ailleurs. Irène ne se gênait pas dans l’expression de ses sentiments, de sorte que son inclination pour Litvinof ne demeura pas longtemps un mystère pour le prince et la princesse. ”
“ Un sifflement prolongé retentit enfin, on vit la locomotive s’avancer lentement. La foule se précipita à sa rencontre. Litvinof la suivit, chancelant comme un condamné. Déjà on pouvait distinguer les visages, les chapeaux des dames dans les wagons ; un mouchoir blanc flottait à une fenêtre, c’était Capitoline Markovna qui l’agitait. C’en était fait : elle avait vu Litvinof, et il l’avait reconnue. Le train stoppa. Litvinof se jeta à la portière, l’ouvrit : Tatiana était debout auprès de sa tante, et, avec un sourire limpide, lui tendait la main. ”
“ Litvinof ne rentra pas chez lui ; il alla dans la montagne, et, pénétrant dans un épais fourré, il se jeta le visage contre terre, et resta ainsi étendu près d’une heure. Il ne souffrait pas, il ne pleurait pas ; un morne engourdissement s’était emparé de lui. Jamais il n’avait éprouvé rien de pareil : c’était un intolérable et poignant sentiment du vide, du vide en lui-même, autour de lui, partout... Il ne songeait ni à Irène, ni à Tatiana. Il ne sentait qu’une chose : la hache avait frappé ”
“ Ratmirof secoua avec précaution, par un mouvement de chat, la cendre de sa cigarette avec l’ongle de son petit doigt. — À propos votre nouvelle connaissance, comment l’appelle-t-on déjà ?... M. Litvinof ? Il jouit sans doute de la réputation d’un homme de beaucoup d’esprit ? Au nom de Litvinof, Irène se retourna vivement. — Que voulez-vous dire ? Le général sourit. — Il est toujours silencieux... On voit qu’il craint de se compromettre. Irène sourit à son tour, seulement d’une tout autre façon. — Il vaut mieux se taire que de parler comme quelques-uns. ”
“ Il ne lui avait pas été facile de rompre avec Litvinof, qu’elle avait aimé ; il s’en fallut de peu qu’elle ne se mît au lit après lui avoir envoyé son billet ; elle versa beaucoup de larmes. Quoi qu’il en soit, un mois plus tard, la princesse la conduisit à Pétersbourg, l’installa chez le comte, la remit entre les mains de la comtesse, excellente femme, mais qui n’avait pas plus de force et d’esprit qu’un poulet. Litvinof abandonna alors l’Université pour aller chez son père à la campagne. Petit à petit sa blessure se cicatrisa. Il n’eut d’abord aucune nouvelle d’Irène ”
“ Le sang se précipita à la tête de Litvinof et s’y figea, puis retomba lentement, lourdement sur son cœur, qu’il frappa comme d’un seul coup de marteau. Il relut la lettre d’Irène, et, comme naguère à Moscou, il tomba inanimé sur son divan. Un sombre abîme l’avait subitement entouré et il le contemplait avec un effroi stupide. Il était encore le jouet d’une tromperie, pis que cela, d’un mensonge et d’une lâcheté. Sa vie était détruite, tout en était arraché jusqu’à la racine, et voilà que la seule branche à laquelle il pût s’accrocher volait en éclats. ”
“ C’était un homme à larges épaules, ayant un grand buste sur de courtes jambes, une tête tout ébouriffée, des yeux très intelligents et très mélancoliques, ombragés par d’épais sourcils, une bouche régulière, de mauvaises dents et un de ces nez foncièrement russes, que l’on appelle communément pommes de terre ; il paraissait maladroit, sauvage, mais évidemment ce n’était pas un homme ordinaire. Il était mis sans recherche ; une large redingote l’enveloppait comme un sac, et sa cravate était de travers. Loin de prendre en mauvaise part sa subite confiance, Litvinof en fut secrètement flatté. ”
“ Il s’en approchait lorsqu’il entendit tout à coup marcher derrière lui : quelqu’un paraissait le suivre et hâter le pas quand il marchait plus vite. Arrivé à un réverbère, Litvinof se retourna et reconnut le général Ratmirof. Le général revenait seul du dîner, en cravate blanche, un élégant paletot jeté sur les épaules, une file de croix attachée par une chaînette d’or à la boutonnière de son habit. ”
“ Litvinof écoutait Potoughine avec un redoublement d’attention. Sa manière de parler sans précipitation et avec assurance révélait en lui un homme qui possédait l’art comme le goût de la parole. Il aimait, en effet, il savait parler ; mais, comme un homme chez qui l’expérience a détruit la vanité, il attendait pour cela, avec une quiétude philosophique, une occasion qui lui convînt. ”
“ Litvinof était tombé sur un pique-nique de jeunes généraux, gens de haute société et de grand poids. Leur importance se révélait en tout : dans leur désinvolture guindée, leurs sourires majestueusement affables, leurs regards distraits et affectés en même temps ; leur manière de soulever les épaules, de cambrer la taille, de fléchir légèrement les genoux ”
“ Irène se pencha en avant. — Ah ! je vous aime ! dit Litvinof, avec un gémissement sourd, comme si ces mots eussent été violemment arrachés de sa poitrine. Et il se retourna comme pour cacher son visage. — Comment, Grégoire Mikhailovitch, vous... Irène, à son tour, ne put achever sa phrase, et, s’appuyant sur le dossier du fauteuil, elle porta ses deux mains à ses yeux. — Vous... m’aimez ? — Oui... oui... oui ! répéta-t-il avec dureté, en détournant de plus en plus son visage. ”
“ Litvinof n’avait pas encore eu le temps de se reconnaître quand la même porte s’ouvrit brusquement et laissa paraître Irène en robe de bal rose, avec des perles dans les cheveux et au cou. Elle lui prit les deux mains et resta quelques secondes sans parler ; ses yeux étincelaient, sa poitrine était haletante, comme si elle avait précipitamment monté un escalier. — Je n’ai pas pu vous recevoir là-bas, commença-t-elle à demi-voix ; nous allons partir sur-le-champ pour un dîner de gala ; je voulais vous voir un instant... C’est votre fiancée avec qui je vous ai rencontré ce matin ? ”
“ On s’élance comme un enfant vers sa bonne. Ensuite viennent sans doute, comme à l’ordinaire, le froid, les ténèbres, le vide, et puis on se déshabitue de tout, on ne comprend plus rien. D’abord on ne comprend même pas comment on peut vivre. Litvinof regarda Potoughine ; il lui sembla qu’il n’avait encore jamais rencontré un être plus isolé et plus malheureux. Sombre, livide, la tête inclinée sur la poitrine, les mains croisées sur les genoux, il était immobile et souriait d’un sourire abattu. ”
“ Litvinof courut chez son banquier, le sonda sur l’hypothèse d’un emprunt, mais les banquiers de Bade sont gens défiants et prudents ; à pareille ouverture, ils font ordinairement une mine d’une aune : quelques-uns vous rient au nez, comme pour vous montrer qu’ils savent apprécier votre innocente plaisanterie. Litvinof, à sa honte, essaya aussi de sa chance à la roulette ”
“ Tatiana répondait amicalement à son ouverture : « Si vous avez l’idée de venir nous voir, disait-elle, en terminant, vous nous ferez grand plaisir ; arrivez : on dit que les malades mêmes vont mieux quand ils sont réunis que séparés. » Capitoline Markovna lui faisait ses salutations. Litvinof fut pris d’une joie d’enfant ; il y avait longtemps que rien n’avait fait si gaiement battre son cœur. Tout lui parut subitement facile et serein. Quand le soleil se lève et chasse l’obscurité de la nuit, un léger souffle se répand avec les rayons du matin sur la face de la terre et la ressuscite ”
“ Litvinof vit de loin Capitoline Markovna courant dans sa mantille bigarrée de boutique en boutique. Il eut honte de l’affliction qu’il allait causer à cette ridicule, mais excellente vieille femme. Puis il se souvint de Potoughine, de sa conversation de la veille. Tout à coup quelque chose d’impalpable et d’intense le toucha ; si un souffle venait de l’ombre qui s’avance, il ne serait pas plus insaisissable ; Litvinof sentit cependant tout de suite que c’était Irène qui approchait ”
“ Litvinof se leva et, bien entendu, se dispensa d’embrasser « le phénix » qui, à juger par la gravité de son air, paraissait médiocrement flatté de cette présentation imprévue. — J’ai dit un « phénix » et je ne démords pas de cette expression, continua Bambaéf. Passez au collège de Saint-Pétersbourg, regardez le tableau d’honneur, quel nom s’y voit en première ligne ? Celui de Simon Iakovlevitch Vorochilof ! Mais Goubaref, Goubaref !... voici, mes amis, chez qui il faut maintenant courir ! Je révère réellement cet homme, et je ne suis pas le seul... Tous, tous le révèrent à qui mieux mieux. ”
“ Litvinof s’assit. — Je sais que ce n’est pas aisé, Irène, je ne te l’ai pas caché, je comprends ta situation ; mais, si tu te rends compte des conséquences de ton amour, si mes arguments t’ont convaincue, tu dois également comprendre ce que je ressens à la vue de tes larmes. Je viens ici comme un accusé, et j’attends mon arrêt : la mort ou la vie ? ”
“ Le monsieur que Litvinof avait vu la veille en coupé était précisément le parent de la princesse Osinine, le richard et le chambellan, comte Reuzenbach. Frappé de l’impression qu’Irène avait produite en haut lieu, saisissant d’un coup d’œil les avantages qu’il pourrait en retirer, le comte, en homme énergique et sachant faire sa cour, dressa sans perdre de temps ses batteries. ”
“ Litvinof respira, sortit de sa retraite et continua sa marche. Il rôda trois heures dans les montagnes. Tantôt il quittait le chemin et sautait d’un rocher à l’autre, en glissant quelquefois sur la mousse, tantôt il s’asseyait sur le pan d’une roche sous un chêne ou un hêtre et laissait errer ses pensées à l’incessant murmure d’un ruisseau caché par la fougère, au bruissement des feuilles, au chant sonore d’un merle. ”
