“ Le jour du bal, elle fut silencieuse et pâle, mais calme. À neuf heures, Litvinof vint la voir. Quand elle entra au salon vêtue d’une robe de tarlatane blanche, une branche de petites fleurs bleues dans les cheveux, il poussa une exclamation, tant elle lui parut belle et majestueuse au-dessus de son âge. — Elle a grandi depuis ce matin, pensa-t-il, et quel grand air ! Voilà pourtant ce que c’est que d’avoir de la race ! Irène se tenait devant lui les bras pendants, sans sourire ni minauder, ayant les yeux fixés, non sur lui, mais sur quelque chose au loin, droit devant elle. ”
Ivan Tourgueniev
Résumé
Fumée, roman d'Ivan Tourgueniev publié en 1867 dans Le Messager russe, suit le destin de Grigory Litvinov, un jeune Russe en crise entre son fiancée Tatiana et Irina, une femme mariée qu'il reconquiert avant de se retrouver brisé. Situé à Baden-Baden, l'œuvre satirise la bourgeoisie russe et les contradictions de l'intelligentsia, dénonçant à la fois le conservatisme et le fanatisme slavophile.
À travers les relations tumultueuses de ses personnages, Tourgueniev explore les tensions entre amour, devoir et modernisation, offrant une critique acerbe des illusions nationales. La défaite finale de Litvinov souligne l'absurdité des espoirs romantiques face aux réalités sociales.
Citations de Fumée (Ivan Tourgueniev)
“ Le sang se précipita à la tête de Litvinof et s’y figea, puis retomba lentement, lourdement sur son cœur, qu’il frappa comme d’un seul coup de marteau. Il relut la lettre d’Irène, et, comme naguère à Moscou, il tomba inanimé sur son divan. Un sombre abîme l’avait subitement entouré et il le contemplait avec un effroi stupide. Il était encore le jouet d’une tromperie, pis que cela, d’un mensonge et d’une lâcheté. Sa vie était détruite, tout en était arraché jusqu’à la racine, et voilà que la seule branche à laquelle il pût s’accrocher volait en éclats. ”
“ Je voulais seulement vous confier... l’impression que m’a faite votre fiancée... car cette demoiselle avec laquelle vous m’avez fait faire connaissance aujourd’hui, n’est-ce pas ? votre fiancée. Je dois vous avouer que je n’ai jamais rencontré dans tout le cours de ma vie un être plus sympathique. C’est un cœur d’or, une âme angélique. Potoughine prononça tous ces mots sur un ton amer et triste, de sorte que Litvinof lui-même remarqua l’étrange contradiction qu’il y avait entre son expression et son langage. — Vous jugez parfaitement Tatiana Pétrovna, dit-il, mais j’ai lieu d’être surpris... ”
