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Ne pas pleurer l'enfant au berceau, les seuils du deuil de Cicéron à l'état civil
En Bref
- Pendant des siècles, la mort du tout-petit a été réglée par des seuils, animation du fœtus au quarantième jour, baptême, viabilité, déclaration à l'état civil, qui décidaient quels morts méritaient un nom, une tombe et des larmes.
- Ces seuils restaient fragiles : au XIXe siècle, les médecins avouent ne pas savoir à quel moment le fœtus devient un être humain, et le compte des mort-nés varie d'un pays à l'autre.
- L'Église plaçait l'enfant mort sans baptême hors du ciel mais hors de l'enfer, dans des limbes sans souffrance ni vue de Dieu, et pouvait lui réserver au cimetière un terrain séparé par un mur ou un fossé.
- Les familles composaient avec la ligne de deux façons : des mères portaient l'enfant mort sans baptême au seuil d'une église en espérant que la Vierge lui rende vie le temps d'un sacrement, tandis que dans les grandes villes des fœtus finissaient dans les égouts.
Une maxime que Gaston Boissier rapporte dans son livre sur Cicéron et ses amis règle en une ligne le sort des tout-petits. D'un enfant mort jeune, on se console vite ; d'un enfant mort au berceau, « on ne s'en occupe seulement pas » [1]. Boissier précise aussitôt qu'il n'en va plus ainsi au XVIIe siècle, où l'enfant est devenu un personnage de la famille, même si bien des usages choquent encore son lecteur, comme le sacrifice des cadets à la fortune de l'aîné [1]. On aurait tort de lire dans la maxime une simple dureté de cœur. Elle parle de consolation, mais elle trace aussi une ligne. Elle dit à partir de quand un mort compte.
Cette règle n'a jamais disparu ; elle a changé de gardiens. Philosophes, théologiens, juristes et médecins n'ont cessé de tracer la ligne en deçà de laquelle l'enfant mort n'appelle ni deuil, ni nom, ni tombe : l'animation du fœtus, le baptême, la viabilité, la déclaration à l'état civil. Chacune prétend dire où commence la personne. Certaines restent fragiles, de l'aveu même des médecins : un médecin de 1852 juge « arbitraire » toute limite d'âge imposée pour déclarer les mort-nés, si un homme de l'art ne la contrôle pas [2]. Et en deçà de la ligne, les petits morts ne disparaissent pas. Des mères les portent, des familles les cachent ou les jettent. L'histoire de ce qu'on a appelé l'indifférence envers le nourrisson est d'abord celle de ses seuils, et de ce qui se passe sur leur pas de porte.
Cicéron et le code Gia-Long, le deuil comme devoir mesuré
Dans la tradition lettrée, le deuil n'est pas un débordement qu'on subit, mais une conduite qu'on règle. Cicéron, frappé par la mort de sa fille, ne se demande pas s'il doit souffrir, mais dans quelle mesure. Il veut que la consolation l'emporte sur la douleur, et cherche la juste proportion du deuil pour une fille « née pour mourir » [3]. La formule est terrible et apaisante à la fois. Elle fait de la mort une part de la condition humaine, que la raison doit intégrer. Or si le chagrin se mesure, il peut aussi, au plus près du berceau, être ramené à rien : la maxime rapportée par Boissier pousse cette logique de la mesure jusqu'à son terme [1].
La loi peut aller plus loin et prescrire la douleur elle-même. Le code Gia-Long, tel que l'analyse Pham-Quang-Bach dans un essai de 1935, fixe à trois ans le deuil du père ou de la mère, et tient pour un manque de piété filiale le mariage conclu avant son terme [4]. Le texte exige même que la douleur éclate le jour où l'on apprend la mort : ne rien éprouver, c'est « trahir l'ordre naturel », une faute que la loi ne saurait poursuivre trop sévèrement [5]. Le deuil devient un devoir public, avec sa durée et ses sanctions. Il a surtout une direction. Il remonte les générations, de l'enfant vers ceux qui lui ont donné la vie. Dans ces dispositions, l'enfant est celui qui doit pleurer, non celui qu'on pleure.
Le droit français du XIXe siècle suit la même pente. En 1875, Léon Roux, auteur d'un traité sur le droit de la sépulture, invoque l'article 371, selon lequel l'enfant doit à tout âge honneur et respect à ses père et mère. Ce devoir, à ses yeux, grandit devant leurs dépouilles et s'étend jusqu'à la tombe [6]. Dans l'autre sens, la règle est toute différente. Quand un jugement a confié l'enfant à l'un des parents, c'est ce parent qui décide de ses funérailles [7]. Roux conclut qu'il faut attendre seize ans pour que la volonté du mineur fasse loi sur sa propre sépulture, au besoin contre son père ou sa mère [8]. Le juriste trace ici un âge. En deçà, l'enfant mort appartient aux décisions des siens.
La ligne la plus ancienne passe avant même la naissance. J. J. Belloc, auteur d'un cours de médecine légale, rappelle en 1819 que les empereurs romains empruntèrent à Hippocrate et à Aristote l'idée d'une animation du fœtus au quarantième jour [9]. Ce seuil servait à graduer le châtiment de la femme convaincue d'infanticide, selon que sa grossesse était plus ou moins avancée [9]. Il ne parle pas de deuil, mais de peine. Sa logique est pourtant la même : une doctrine savante, et non une observation, décide du poids d'une vie détruite. Le quarantième jour ne se voit pas. Il se lit chez les auteurs.
Des limbes au seuil de Moustiers, le baptême comme frontière
Pour l'Église, la frontière n'est ni un âge ni un terme de grossesse : c'est un sacrement. Les enfants morts sans baptême ne vont pas en enfer, explique en 1931 un manuel de catéchisme pour adultes, puisqu'ils ne sont pas responsables du péché originel. Ils vont dans les limbes, où ils jouissent d'un certain bonheur, mais privés de la vue de Dieu [10]. Le Dictionnaire de théologie catholique se montre plus sévère. Une fois morts, ces enfants ne sont membres du Christ ni en acte ni même en puissance, et ne peuvent recevoir à aucun titre l'influence de la vie surnaturelle [11]. Un peu d'eau versée ou non sépare deux destinées éternelles.
La doctrine s'inscrit dans le sol. Un traité sur l'administration des fabriques permet, en 1863, de réserver aux enfants morts sans baptême une portion de terrain séparée par un mur ou un fossé, à l'intérieur de l'enceinte consacrée au culte catholique [12]. Ils y rejoignent les adultes privés de sépulture ecclésiastique [12]. Le détail est éloquent. Le nourrisson non baptisé n'est pas rejeté hors du cimetière, mais il n'y est pas tout à fait : il partage le coin des exclus. La géographie du cimetière répète celle de l'au-delà, avec sa bordure.
Une scène rapportée en 1842 montre ce que la règle laisse aux familles. À Moustiers, on fait voir au voyageur, tout près de l'église, une fosse destinée aux enfants morts sans baptême [13]. Mais les mères ont inventé une coutume. Quand un enfant passe du berceau à la mort sans avoir été baptisé, on porte le petit corps sur le seuil de l'église Notre-Dame. Les mères croient que la Vierge lui rendra assez de vie pour qu'on puisse lui conférer le sacrement ; l'auteur y voit une « tendre et pieuse illusion » [13]. La scène dit ce que la doctrine ne peut pas dire. Ces mères ne contestent pas la frontière, elles cherchent à la faire franchir à leur enfant. Le chagrin ne nie pas le seuil : il le négocie.
L'institution elle-même pousse la ligne vers l'origine. Quelle que soit l'opinion qu'on suive sur l'époque de l'animation, enseigne le Dictionnaire de théologie catholique, le doute doit profiter à l'âme. Le fœtus, pourvu qu'il soit vivant, sera donc baptisé sous condition à n'importe quel stade de son développement [14]. Le quarantième jour des savants s'efface devant une prudence sacramentelle. La frontière recule pourtant moins par tendresse que par souci du salut. C'est l'âme qu'on protège, non le chagrin des parents qu'on reconnaît.
Une fois la frontière franchie, un autre précepte se fait entendre : ne pas porter le deuil. Laurent de Jussieu l'énonce en 1856, dans des histoires morales destinées aux jeunes filles chrétiennes. La mort d'un petit enfant innocent est une immense douleur pour ses parents, mais une grâce pour lui ; on a raison de couvrir son cercueil de fleurs et de l'accompagner de chants d'actions de grâces, car « l'entrée d'un ange dans le ciel » ne doit pas être un deuil sur la terre [15]. Le refus du deuil retourne ici la maxime rapportée par Boissier. Si l'on ne doit pas porter le deuil de l'enfant, ce n'est plus qu'il compte peu, c'est que son sort est enviable. Les mères pleurent pourtant. George Perrot décrit celle qui revient chaque jour s'agenouiller sur une tombe qu'elle sait vide, l'enfant étant pour elle parmi les anges, parce qu'elle n'est nulle part plus libre de s'absorber dans sa douleur [16]. La doctrine donne aux larmes un lieu, non une fin.
Six semaines ou six mois, l'état civil en quête de viabilité
Là où l'état civil cherche une limite, la médecine avoue n'en voir aucune. Pour Buffon, il n'y a de différence entre l'accouchement et la fausse couche que relativement à la vie du nouveau-né [17]. L'auteur d'un traité sur la législation des cadavres, Auguste Chareyre, en tire la conséquence. Le médecin ne peut que constater que le fœtus devient être humain « par degrés insensibles », sans pouvoir préciser le point où cette qualité est acquise [18]. Faut-il alors, demande-t-il, que l'officier de l'état civil reçoive l'aveu de toute fausse couche [18] ? En 1909, Max Alexander renchérit : rien ne permet d'affirmer qu'un fœtus a 160 ou 180 jours, et l'on a vu des enfants bien portants nés à six mois [19]. La science dissout la ligne dont le droit a besoin.
L'administration a besoin d'une ligne, qu'un médecin juge arbitraire. En 1852, Jules Béclard l'écrit sans détour : fixer l'âge à partir duquel les mort-nés présumés viables doivent être déclarés ne peut être qu'arbitraire, faute d'un homme de l'art pour le contrôler [2]. Il rapporte la solution de Lecomte et Tardieu, qui proposent de déclarer tout accouchement, à quelque terme qu'il survienne, pour rendre les avortements plus rares [2]. Paris franchit le pas trente ans plus tard. Une circulaire du préfet de la Seine, le 26 janvier 1882, prescrit la déclaration de tous les fœtus, fussent-ils âgés de six semaines [20]. Le motif, selon une étude médico-légale de 1892, n'a rien de funéraire. Des fœtus abandonnés sur la voie publique donnaient lieu à des enquêtes où des femmes honnêtes se trouvaient compromises [20]. La ligne recule pour la police, non pour le deuil.
La frontière change aussi d'un pays à l'autre. Léon Le Fort compare l'Angleterre et la France. Outre-Manche, l'état civil est confié au clergé, et les enfants morts avant leur cinquième jour y sont tenus pour mort-nés ; en France, l'inscription est obligatoire avant le troisième jour [21]. Bien des mort-nés anglais compteraient donc, en France, parmi les enfants morts avant un an [21]. Le même petit corps change de catégorie en traversant la Manche. Il n'a pas changé ; le registre, si. Le chiffre des morts du premier âge dépend de cette ligne autant que des berceaux.
La pratique a son propre seuil, et ce n'est pas toujours celui du deuil. En 1910, Charles Maygrier constate qu'en pratique on ne déclare que les fœtus parvenus à un certain âge : c'est la règle appliquée chaque jour, d'instinct [22]. Que deviennent les autres ? Dans les grandes villes, écrit Max Alexander l'année précédente, les familles ne savent comment se débarrasser des embryons et des fœtus, qu'on jette dans les fosses d'aisance et les égouts [19]. Le droit pénal, de son côté, envisage la mère surprise par l'accouchement, seule devant un enfant mort, qui abandonne le cadavre par honte. Edmond Mesnard juge que la loi doit alors suspendre ses rigueurs [23]. Sous la ligne, il n'y a donc pas seulement des mères qui portent leur enfant au seuil de l'église. Il y a aussi le corps qu'on fait disparaître, et les commérages qui font suspecter une jeune fille, une veuve [19].
Les deux institutions qui tracent les seuils exigent, de surcroît, le corps du nouveau-né. Eugène Bouchut, médecin de la première enfance, interdit en 1866 de sortir les nourrissons avant la chute du cordon, souvent même avant le dixième jour par temps froid [24]. Mais il faut les présenter à la mairie pour la déclaration et à l'église pour le baptême : la loi l'impose dans un cas, la foi dans l'autre [24]. Le passage des seuils met en danger celui qu'il doit faire exister. J. Grandjean, qui plaide en 1873 pour l'allaitement maternel, étend alors l'accusation. Reprenant le vœu d'un baptême donné à domicile, il voit dans les usages imposés à l'enfance au berceau, jusque chez les personnes les plus distinguées, la preuve de l'« indifférence » où la tiennent les autorités civiles et ecclésiastiques [25]. L'indifférence ne s'arrête pas aux familles. Elle est aussi celle des institutions.
Le berceau et le cercueil, de la vanité à la statistique
L'image qui unit le berceau au cercueil est ancienne, mais elle servait d'abord à enseigner la mort, non à pleurer l'enfant. En 1765, Louis-Antoine de Caraccioli fait du berceau l'image d'un cercueil, et de l'enfant qui y repose un squelette caché sous une chair fragile [26]. Le nourrisson est une leçon de vanité, adressée à l'adulte. Près de trois quarts de siècle plus tard, Astolphe de Custine retourne la figure contre un régime où la mort frappe capricieusement. Dans la Russie de 1839, l'homme a selon lui « deux cercueils », le berceau et la tombe, et les mères doivent y pleurer la naissance plus que la mort de leurs enfants [27]. La métaphore a changé d'objet. Elle dit désormais un malheur collectif.
Au XIXe siècle, la douleur devant le nouveau-né mort se proclame universelle. Arthur-Léon Imbert de Saint-Amand, racontant en 1891 la cour de Louis XVIII, l'affirme sans réserve. Princesse ou femme du peuple, la mère qui perd un nouveau-né éprouve une douleur, une déception, un désespoir faits pour inspirer une compassion profonde [28]. Il s'attarde sur l'enfant qui meurt dans son berceau, fleur disparue à peine éclose, après les tortures de l'enfantement [28]. C'est l'exact contre-pied de la maxime du berceau : celui qu'on pouvait négliger devient la figure même du malheur.
Avec la statistique, les soins des mères trouvent un argument que nul ne peut contester. Les hommes, écrit Jules Michelet, raisonnent de sang-froid sur ce que l'enfant fera dans dix ans ; qu'ils comprennent au moins les chiffres officiels de la mortalité effroyable des enfants [29]. Le nouveau-né reste longtemps « un mort probable », et sans la mère un mort certain [29]. Le berceau n'est plus l'emblème d'une vanité. Il devient le lieu d'une lutte quotidienne, menée par les mères sous le regard distrait des pères.
Cette attention nouvelle a pourtant ses raisons, qui ne sont pas toutes celles du cœur. Dénonçant l'envoi des enfants en nourrice, Eugène Bouchut voit dans leur mort autre chose qu'un deuil de famille [30]. C'est un mal moral, puisque la mise en nourrice peut être un infanticide déguisé ; c'est un mal social, puisque tant de morts enlèvent au pays des bras qui lui seraient utiles [30]. L'enfant compte enfin, mais comme futur homme. Le seuil s'est déplacé de l'âme et de la viabilité vers l'utilité. Il n'a pas disparu : il a changé de doctrine.
Pendant des siècles, ceux qui ont écrit sur la mort des tout-petits n'ont pas décrit un manque d'amour ; ils ont tracé des lignes. L'animation du fœtus au quarantième jour, le baptême qui sépare le ciel des limbes, une viabilité que nul médecin ne savait dater, une déclaration à l'état civil dont les délais variaient d'un pays à l'autre : chacune décidait quels morts avaient droit à un nom, à une place dans le cimetière, à des larmes permises. Elles ont bougé au gré des besoins du salut, de la police ou de la nation.
Les familles ne se sont jamais tenues d'un seul côté de ces lignes. Des mères portaient l'enfant mort sans baptême jusqu'au seuil d'une église, dans l'espoir que la Vierge lui rende le temps d'un sacrement ; dans les grandes villes, d'autres familles faisaient disparaître des fœtus que personne ne déclarait. Ce qu'on a nommé l'indifférence envers le berceau était moins un sentiment qu'un registre, la liste de ceux que les institutions refusaient de compter. Les lignes ont bougé de siècle en siècle ; le chagrin, lui, les a négociées plus qu'il ne les a niées.
