“ De l’Égypte et de l’Assyrie à la Grèce, l’antiquité est là tout entière, représentée par des chefs-d’œuvre de patience et de goût. D’un si beau rêve, que reste-t-il, quand on se réveille en sursaut, quand on s’aperçoit que l’on était la dupe du sommeil et de l’imagination surexcitée ? Ce qu’il en reste, dans l’esprit d’un homme tel que M. Newton, d’un conservateur passionné pour son Musée, d’un voyageur infatigable qui part pour l’Orient comme vous partiriez pour Dieppe ou pour Trouville, c’est un vif désir de faire que le rêve devienne, dans la mesure du possible, une réalité. ”
George Perrot
Élements biographiques
George Perrot (1710-1780), juge et érudit français, s’illustre par une œuvre marquée par l’antiquité méditerranéenne et l’étude des civilisations anciennes. Ses textes, tels que Souvenirs d’un Voyage en Asie-Mineure ou L’Île de Cypre, combinent réflexion historique et description immersive des lieux, révélant une passion pour les vestiges du passé.
Auteur de Démosthène et ses contemporains et contributeur à Revue des Deux Mondes, il incarne une démarche intellectuelle qui croise archéologie, esthétique et réflexion politique, illustrée par ses écrits sur le Musée britannique ou l’éloquence athénienne. Son œuvre témoigne d’une quête de lien entre le rêve et la réalité des civilisations antiques.
Citations de George Perrot
George Perrot, Revue des Deux Mondes
“ Pour ce qui est de la richesse et de la variété des objets qu’elle offre à la curiosité, Florence n’est surpassée que par Rome. Les musées renferment, outre plusieurs des chefs-d’œuvre de l’art grec, de nombreux monumens soit de la civilisation étrusque et de sa brillante industrie, soit de la puissance et de l’opulence romaines ; mais ce qui y brille d’un incomparable éclat, c’est le génie même de la renaissance italienne, c’est-à-dire l’art moderne dans ce qu’il a de plus libre et de plus original, dans son âge héroïque et sa jeune fécondité. ”
George Perrot, Démosthène et ses contemporains
“ Les ennemis contre lesquels Démosthène lutte jusqu’au dernier souffle, c’est un Philippe, c’est un Alexandre, des génies comme jamais ailleurs on n’en a vu deux se succéder sans intervalle sur un même trône. Ses rivaux de succès et d’influence à Athènes, c’est Eschine, Lycurgue, Hypéride et Démade, orateurs qui laissent loin derrière eux les hommes de la génération précédente. Ils leur sont supérieurs à tous, sinon par les dons de nature, au moins par les ressources variées d’un art plus savant, par l’abondance et l’éclat de leur parole. ”
George Perrot, L’Île de Crète, souvenirs de voyage…
“ C’est pourtant un bien charmant pays que tout ce district d’Enia-Choria ! Il est doux, au sortir de ces rochers échauffés par le soleil et de ces sables stériles, de cheminer tout d’un coup à l’ombre entremêlée des oliviers, des platanes, des châtaigniers, parmi de bruyans ruisseaux d’où s’exhale une forte odeur de menthe sauvage. Ce qui, pour les habitans actuels de la Crète, distingue entre tous ce canton, ce sont les forêts de châtaigniers dont il est couvert ; cet arbre précieux ne se rencontre que très rarement dans tout le reste de l’île. ”
George Perrot, Revue des Deux Mondes
“ Si j’essaie de me représenter l’âge fortuné auquel on fait remonter la première origine de l’épopée hellénique, cette naissance de la Grèce que le monde n’a vue qu’une fois, dit Wolf lui-même, et qu’il ne reverra plus jamais, au milieu de cette merveilleuse jeunesse, si simple et si riche, où les sens et l’imagination se partagent l’homme tout entier, où les premiers sentimens de l’humanité ont tant de force et tant de grandeur, en vérité, je serais plutôt tenté de me demander si les facultés d’un poète de génie ont des limites que de leur en imposer d’arbitraires. ”
George Perrot, Le Musée britannique
“ Derrière les lettres et les arts de Borne, littérature d’imitation, arts de décadence, on a tout d’un coup vu reparaître le pur génie de la Grèce, cette mère de l’épopée, de l’ode et du drame, de l’éloquence politique, de l’histoire et de la philosophie, de la Grèce, qui dans le domaine de la plastique a découvert ou du moins combiné et fixé dans leurs plus heureuses proportions les plus belles formes architecturales, et donné de la figure humaine l’interprétation la plus fidèle et en même temps la plus noble qui en ait jamais été présentée. ”
George Perrot, L’Éloquence politique et judiciaire à Athènes
“ La famille n’est pas ici tout ce qu’elle est à Rome ; les mœurs et les lois n’ont pas conspiré, comme à Rome, pour serrer avec une force inouïe les nœuds que forme la nature. Pourtant, si Athènes n’a rien connu de pareil à cette redoutable puissance paternelle, qui était comme la pierre angulaire du monde romain, du moins, sous l’influence du sentiment religieux et du culte domestique, la génération présente s’y préoccupait, bien plus qu’elle ne le fait dans nos sociétés modernes, de se rattacher à celle qui l’avait précédée et à celle qui la suivrait, aux ancêtres et à la postérité. ”
George Perrot, Souvenirs d’un Voyage en Asie-Mineure
“ L’Orient est encore, dans toute la force du terme, la terre des mystères ; c’est là ce qui fait à la fois son infériorité politique et sa haute originalité, son charme étrange et puissant. Tandis qu’en Occident la conquête romaine, l’introduction du christianisme et l’esprit de la renaissance ont tout changé et tout transformé, et que le monde y a fait en quelque sorte peau neuve, les invasions et les conquêtes ont passé sur l’Asie comme glissent les vagues rapides sur la dure et luisante surface d’un rocher battu des flots. ”
George Perrot, Démosthène et ses contemporains
“ Quand il écoutait discuter au Pnyx ou devant le jury, il lui venait à l’esprit des idées, des argumens, des objections, des mouvemens d’éloquence et de passion. Il s’interrogeait donc et s’observait lui-même ; il sentait sa pensée s’affermir, son intelligence devenir plus capable d’attention et de réflexion, son âme vibrer comme un instrument délicat et sonore ; il sentait naître et germer en lui l’orateur. ”
George Perrot, L’École normale et son Centenaire
“ On exige aujourd’hui de l’historien ce qu’on ne lui demandait pas dans l’antiquité ; on veut qu’il cite ses pièces, ou du moins qu’il y renvoie ; mais ce dont il a toujours à chercher le modèle chez les anciens, c’est la belle ordonnance et la clarté du récit, c’est la couleur et le pittoresque du style, c’est l’art de résumer une situation en un mot incisif et profond, de dessiner un portrait dont la physionomie soit assez expressive pour rester gravée dans la mémoire. ”
George Perrot, L’Ile de Crète, Souvenirs de voyages…
“ Pendant les trois cents ans et plus qui se sont écoulés entre la conquête turque et le réveil de la Grèce, vers la fin du siècle dernier, les chrétiens d’Orient, à proprement parler, n’ont pas d’histoire. N’ayant plus d’existence nationale, soumis à une dure et capricieuse oppression, privés de tout ce qui fait le charme de la vie, tombés d’ailleurs partout dans une profonde ignorance, ne voulant pas songer au passé, honteux et désespérés du présent, ne s’étant pas repris encore à beaucoup compter sur l’avenir, quels souvenirs auraient-ils eu à confier au papier ? ”
George Perrot, L’Éloquence politique et judiciaire à Athènes
“ Achille a pour lui l’intérêt qui s’attache toujours à la force, à la vie, à la beauté moissonnées dans leur fleur, à ces jeunes victorieux qui tombent au milieu de leur triomphe ; c’est par là qu’il est resté le plus populaire peut-être et le plus aimé de tous les héros d’Homère ; mais le poète n’a-t-il pas fait à Ulysse une part encore plus belle ? L’Iliade est bien, il est vrai, un monument élevé à la mémoire d’Achille ; cependant d’autres, et parmi eux Ulysse plus que personne, n’y occupent-ils pas une place importante ? ”
George Perrot, L’Île de Crète, souvenirs de voyage…
“ Plus haut, aux deux flancs des collines, se tordent et s’étalent de grands marronniers, dont les énormes racines s’abreuvent à de nombreux et rapides ruisseaux. L’automne est venu, les fruits sont mûrs, et parmi le bois, lentement, la tête penchée et les yeux fixés au sol, écartant du pied les feuilles mortes, les femmes et les enfans vont cherchant les châtaignes tombées à terre ; à l’ombre des arbres les plus touffus se cachent les maisons dispersées dans la forêt. À la lumière près, ici plus joyeuse et plus brillante, on dirait un site de l’Occident ”
George Perrot, Revue des Deux Mondes
“ C’est que « le cœur a ses raisons que l’esprit ne connaît pas. » Ici, ces raisons, c’est la répugnance instinctive que nous inspire l’idée d’une brusque et complète cessation de la vie, c’est le rêve ingénu de nos lointains ancêtres, c’est l’antique croyance à la survie des morts dans le tombeau, croyance qui s’est imprimée si fortement dans la substance et comme dans la moelle même de l’âme humaine, que des siècles d’expérience, de réflexion et de culture scientifique n’ont pu encore l’arracher de ses replis et en faire disparaître les dernières traces. ”
George Perrot, Le Musée britannique
“ À droite du lion se profile sur ce fût d’Éphèse qui nous a tant occupé l’élégante silhouette d’une jeune figure, de cet Hermès, type accompli de l’éphèbe dont les membres ont été assouplis par l’huile et les luttes du gymnase. Plus près de vous, c’est la svelte colonne du temple d’Érechthée, vêtue de ses fines cannelures, semblables aux plis d’une draperie tombante, et parée du chapiteau le plus gracieux et le plus délicatement travaillé qu’ait jamais dessiné le crayon d’un architecte. ”
George Perrot, Souvenirs d’un Voyage en Asie-Mineure
“ C’est ainsi que la manie de la propriété, succédant aux désirs et aux passions de la jeunesse, remplace l’ambition dans ces existences vulgaires. Quel désœuvrement dans la vie de ces riches Turcs ! quel vide ! Ils ne savent rien et ne s’intéressent à rien ; ils ne regardent pas au-delà de l’horizon borné de leur petite ville. Sans la pipe et sans l’eau-de-vie, le temps leur paraîtrait d’une longueur insupportable. Rien chez nous ne peut donner l’idée de cette profonde torpeur d’esprit, de cette complète absence de toute curiosité. ”
“ Quant au palmier, qui avait dû passer la mer avec les Phéniciens, il n’est à Cypre comme en Syrie qu’un ornement ; le soleil n’y est pas assez chaud encore pour mûrir la datte ; mais ses panaches et sa tige élancée annoncent de loin aux regards les villes cypriotes et leur donnent un aspect tout oriental. Pour les hommes du XIIIe et du XIVe siècle, Cypre, par la nature et la variété de ses produits, par tout ce qui se raconte en Occident de sa richesse et de sa beauté, est comme une Inde en raccourci, une Inde moins éloignée et plus abordable que celle de l’Océan. ”
George Perrot, Démosthène et ses contemporains
“ Il est de mode, depuis des siècles, de comparer l’un à l’autre Cicéron et Démosthène. Depuis Quintilien et Plutarque, il n’y a pour ainsi dire pas un critique et un historien qui ne se soit essayé sur ce thème. La vérité, c’est que l’on trouverait malaisément deux hommes qui se ressemblent moins ; les rapports que l’on a signalés sont tout extérieurs et superficiels. Cicéron et Démosthène ne sont point de la même famille ; ils ne sont voisins l’un de l’autre ni par le caractère, ni par l’esprit, ni par le style, ni par le rôle qu’ils ont joué. ”
George Perrot, L’Éloquence politique et judiciaire à Athènes
“ Il importe, à cette heure décisive, de relever l’âme d’une nation en lui montrant que tout n’était pas illusion et rêve dans l’idée qu’elle s’était faite de son génie et de son rôle ; il importe de l’aider à retrouver en elle-même le secret de ses vertus et de ses forces qui avaient fait autrefois la patrie si glorieuse et si puissante. C’étaient là les pensées que le panégyrique devait suggérer à l’esprit des Athéniens, ce fut là le service qu’il leur rendit au début de cette période où Athènes, s’encourageant peu à peu, s’essayait à reconstituer son ancienne confédération maritime. ”
George Perrot, L’Île de Crète, souvenirs de voyage…
“ Le plafond d’où descendent ces immobiles tentures se relève souvent si haut qu’il se dérobe à notre vue ; nos torches, mises au bout d’une grande perche, ne peuvent projeter assez loin leur fumeuse lumière pour nous montrer les bornes des sombres salles où nous errons, le cœur serré de cette angoisse secrète que l’homme éprouve toujours tant qu’il reste plongé dans les entrailles de la terre, loin des joyeux rayons du soleil et de cette lumière « si douce à voir » qu’invoquent et que regrettent en mourant les héroïnes de la tragédie grecque. ”
George Perrot, Revue des Deux Mondes
“ Il ne se compose point, comme les palais modernes de l’Occident, d’un édifice unique qui forme un ensemble homogène et se laisse embrasser tout entier par un seul regard ; il ne ressemble point aux Tuileries ni à Versailles. C’est une collection de bâtimens d’importance très inégale et qui ont été construits par des princes différens ; c’est une suite de pavillons que séparent de beaux jardins ou des cours plantées d’arbres ; pour mieux dire, c’est tout un quartier, c’est toute une ville à part, une cité royale, qu’une muraille élevée enveloppe de tous côtés. ”
“ Lorsqu’il en vit les montagnes décroître et s’effacer à l’horizon, il ne put, nous dit-il, se défendre d’un sentiment de regret. Quoi que lui réservât en effet la vie des capitales de l’Occident, de Paris, de Londres ou de New-York, jamais elle ne lui offrirait des émotions comparables à celles que lui avaient données ses campagnes de fouilles, au plaisir de chercher, à la joie de trouver, à l’enivrement de la découverte longtemps poursuivie parmi toute sorte d’obstacles et qui éclate soudain, avec tout son imprévu et toutes ses surprises ! ”
George Perrot, Le Musée britannique
“ Tout à côté, c’est une des cariatides de la façade méridionale, une des vierges de l’Érechthéion, comme les appelle une inscription attique conservée, elle aussi, au Musée-Britannique. La noble créature, la poitrine un peu effacée, se cambre légèrement sous le poids de l’entablement que supportent les tresses de sa chevelure, enroulées autour de la tête comme pour former un épais coussin ; il y a dans tout le mouvement de la figure, une aisance charmante qui exclut toute idée d’effort. ”
George Perrot, Démosthène et ses contemporains
“ Pour agir sur ce groupe, pour avoir prise sur lui par la parole, il faut y rester sans cesse mêlé ; par une expérience de toutes les heures, de tous les instans, il faut arriver à connaître le fort et le faible de ces âmes que l’on se propose de gouverner par la parole, il faut en venir à prévoir, comme le marin devine la tempête, non-seulement ce que l’on peut appeler les mouvemens réguliers de l’opinion, mais ses fantaisies et ses brusques caprices. Celui qui se propose d’acquérir cette science doit, l’oreille, les yeux et l’esprit toujours ouverts, vivre au plus épais de la mêlée humaine. ”
George Perrot, Revue des Deux Mondes
“ On sait quel rôle la marine grecque joue aujourd’hui dans l’ensemble du commerce de la Méditerranée. Ce qui devait disposer les Grecs à écouter encore plus docilement l’appel de la mer, de cette mer qui, pour les rassurer et pour mieux les séduire, semblait se faire plus douce et baisser la voix en se glissant, parmi les îles et les promontoires, jusque dans le cœur de l’Hellade, c’était la configuration très particulière de ce sol, plus accidenté, plus tourmenté que celui des autres péninsules de l’Europe méridionale. Appeler la Grèce un pays de montagnes, ce n’est pas assez dire. ”
George Perrot, L’Île de Crète, souvenirs de voyage…
“ Ailleurs, dans les endroits où le défilé s’ouvre et s’élargit un peu, des cyprès et des pins garnissent les grandes pentes qui descendent au torrent. L’impression est profonde quand tout d’un coup, au sortir de cette gêne et de cette obscurité, la mer vous apparaît avec ses flots étincelans, avec ses îles perdues dans une brume légère et transparente, avec son horizon immense, au fond duquel l’imagination cherche et l’œil croit entrevoir la lointaine Afrique. ”
George Perrot, L’Éloquence politique et judiciaire à Athènes
“ Il n’y a ni préceptes ni modèles conservés par l’écriture et commentés par l’enseignement ; chaque génération ne peut s’aider des efforts et de l’expérience de celle qui l’a précédée. La rhétorique n’existe point ; l’histoire même, où l’orateur a sans cesse à puiser des leçons et des exemples, est encore inconnue. La voix de l’orateur le plus puissant, comme aujourd’hui celle d’un grand acteur, d’un Talma ou d’une Rachel, ne retentit pas au-delà du cercle de ses auditeurs, et le souvenir s’en efface à mesure que disparaissent les derniers des contemporains. ”
“ Ceux-ci abreuvent ses racines alors même que la campagne tout à l’entour meurt de soif ; en revanche, de ses larges feuilles et de ses branches puissantes qui se rabattent vers le sol, l’arbre défend contre l’ardeur dévorante des rayons d’été le petit bassin où jaillit la source chère au voyageur, le filet d’eau qui se glisse entre les pierres. Parmi ces graviers et ces quartiers de roche poussent et prospèrent aussi les lauriers-roses ; ils sont plus serrés et plus nombreux qu’au bord de nos ruisseaux les aunes et les saules. ”
George Perrot, Démosthène et ses contemporains
“ Pour ce qui est de Démosthène, ses affections, ses faiblesses, tout est resté dans l’ombre. Ses amitiés, nous n’en savons rien. Les femmes ne tiennent aucune place dans sa vie ; tout au plus est-il question de quelques courtisanes auprès desquelles il aurait cherché une heure de plaisir et d’oubli. Rien ne nous dit qu’il ait aimé les arts, la poésie, la philosophie, qu’il ait jamais appelé à son secours ces consolatrices auxquelles Cicéron a dû, avec une partie de sa gloire, l’adoucissement de ses plus poignantes douleurs. ”
George Perrot, Revue des Deux Mondes
“ Chez les chasseurs de l’un des poignards et chez ceux des vases de Vafio, chez les acteurs d’une scène de bataille qui décorait un vase d’argent dont il ne reste qu’un petit fragment, comme chez les guerriers dont l’image orne des chatons de bague en or ou des pierres gravées, on sent encore, à travers toutes les altérations de la forme, le même esprit qui se manifeste, le même réalisme intelligent, le même regard vif et curieux jeté sur la nature. ”
George Perrot, L’Éloquence politique et judiciaire à Athènes
“ L’heure avait sonné de ce changement profond ; la Grèce avait vécu, elle était sortie de la première effusion, du premier enchantement de la jeunesse. Après avoir, comme l’adolescent, joui naïvement du spectacle du monde, des plaisirs et des aventures qui la sollicitaient et l’amusaient, elle commençait à se recueillir, à s’examiner curieusement elle-même, à se demander quelle est la raison des choses, pourquoi l’homme existe, quelles voies lui sont tracées par la raison, à quelles lois est soumise cette nature qui l’enveloppe, par quels moyens on peut lutter contre elle et se l’asservir. ”
George Perrot, L’Île de Crète, souvenirs de voyage…
“ Grâce à l’excessive transparence de l’air, l’œil peut en remonter les pentes, en sonder les ravins, en atteindre les sommets arrondis et tous semblables l’un à l’autre ; partout c’est la même absence de végétation, la même nudité, la même teinte grise et terreuse. Nulle forêt ne noircit les flancs de la montagne ; à peine aperçoit-on des oliviers au fond de quelques vallées. ”
George Perrot, Revue des Deux Mondes
“ Les artistes avouaient avoir acquis le sens d’une beauté nouvelle, supérieure à tout ce qu’ils avaient admiré et vanté jusqu’alors ; pour la première fois, ils contemplaient face à face la vraie beauté grecque telle qu’Athènes l’avait conçue et réalisée dans une de ces heures où, les dernières duretés de l’archaïsme une fois effacées et ses dernières raideurs assouplies, l’art atteint la perfection. Ces heures sont courtes et fugitives ; une génération a touché le but et souvent celle qui la suit le dépasse déjà et commence à glisser sur la pente de la décadence. ”
George Perrot, Démosthène et ses contemporains
“ On pénètre si avant dans la vie domestique et morale de Cicéron, on en distingue si nettement certains détails et certains accidens, le son et l’accent de sa voix arrivent si bien à l’oreille, que par momens il semble tout près de nous. On oublie que c’est un ancien, et que dix-huit siècles nous séparent du mari de Térentia, du père de Tullie, du spirituel ami de Cœlius et d’Atticus. On se surprend à le traiter comme un moderne, presque comme un contemporain, avec la même familiarité indiscrète, avec le même sans-gêne, parfois affectueux, parfois ironique et cruel. ”
George Perrot, Revue des Deux Mondes
“ Une physionomie trop spirituelle ou trop agitée ne va pas à une figure nue. Sans que nous sachions bien pourquoi, il y a là un contraste qui nous choque. Un visage que l’esprit rend trop mobile ou que la passion bouleverse s’accorde mal avec cette persistance de la forme et de la couleur qui se maintient dans les masses musculaires, tant que l’émotion n’atteint pas à la souffrance maladive, ne provoque pas la contraction nerveuse. Là où le vêtement cache cette permanence du corps, cette apparente insensibilité, on peut accuser davantage l’expression de la physionomie, la rendre plus intense. ”
George Perrot, Revue des Deux Mondes
“ Dès que l’Égyptien avait commencé de réfléchir, il avait établi la plus naturelle des assimilations entre la carrière du soleil et celle de l’homme. La vie humaine a son aurore et son coucher ; l’homme part des premières clartés de l’enfance pour s’élever à l’apogée de la sagesse et de la force, puis il décline, pour finir par s’enfoncer après la mort, dans les profondeurs du sol, comme le fait l’astre mourant lorsque son disque élargi s’abaisse et disparaît à l’horizon. ”
George Perrot, Revue des Deux Mondes
“ Moins enivrante et, si l’on peut ainsi parler, moins capiteuse que Naples, Florence se laisse plus aisément embrasser et pénétrer que Rome ; on réussit plus vite à s’y orienter et à la comprendre, à en jouir, à s’y sentir chez soi ; elle est comme ces gens avec qui on arrive en peu de temps à la pleine confiance, à l’intimité. C’est que nulle part on n’y est loin de rien ni de personne. ”
George Perrot, Revue des Deux Mondes
“ Si la tombe n’était plus la demeure d’un mort qui voulût y être au large, il n’était plus nécessaire de lui donner ces proportions spacieuses que l’on admire dans les tombes à coupole. Si elle était vide, l’âme s’étant envolée vers l’Hadès, pourquoi aurait-on continué à y entasser des trésors ? Des cendres renfermées dans un vase tiennent d’ailleurs bien moins de place que des cadavres, et pour mettre ce vase à l’abri de toute insulte il n’était besoin que d’un trou creusé en terre. Si l’homme n’avait pas partout le désir que sa mémoire lui survive, ce trou eût été toute la tombe ”
George Perrot, Revue des Deux Mondes
“ Où chercher un moyen terme entre la conception un peu enfantine dont se contentait la bonhomie de nos pères et ces systèmes tout arbitraires où l’on exalte la poésie et où l’on supprime le poète, entre les pensées que suggère au critique l’étude comparative des littératures et cette vérité d’expérience qu’il n’y a pas, dans l’histoire des lettres et des arts, de grand monument où un homme de génie n’ait mis la main et laissé l’empreinte de sa personne exceptionnelle et sacrée ? ”
George Perrot, Revue des Deux Mondes
“ Il y a des gens qui n’ont pas encore compris quelle influence peuvent exercer, chez le peuple qui leur donne l’hospitalité et qui les voit à l’œuvre, ces colonies savantes où la France envoie chaque année la fleur de sa jeunesse instruite et laborieuse. Mieux peut-être que la diplomatie, elles représentent, à l’étranger, l’âme même de la France, ces idées généreuses qui sont le meilleur de son prestige et de sa gloire ; l’esprit y souffle plus librement que dans les chancelleries. ”
George Perrot, Revue des Deux Mondes
“ Dans le bassin même de la Méditerranée, bien peu de pays rivalisent, par la pureté presque constante de leur ciel et la splendeur de son azur, avec la péninsule hellénique. Le vent chaud du désert ne vient pas ici, comme en Égypte, vous envelopper, pendant bien des jours de suite, d’une atmosphère blanchâtre et terne que ne percent les rayons d’aucun astre et qui dérobe au regard tous les objets éloignés ; lorsqu’il arrive en Grèce, il s’est débarrassé, en passant sur la mer, de presque tout le sable qu’il tenait en suspension. ”
George Perrot, Revue des Deux Mondes
“ Les orientalistes ont beau nous traduire et nous vanter le Poème de Pentaour et la Descente d’Istar aux enfers, s’il y a là, surtout chez le panégyriste de Ramsès, du souffle et de la grandeur, comme l’épopée grecque est supérieure par la belle ordonnance et l’ampleur de la composition, par la variété des tableaux, par la vie intense dont sont animés les personnages, enfin et surtout par la franchise et la noblesse de sentimens qui, après tant de milliers d’années, trouvent encore un écho dans nos cœurs ! La Grèce est donc, dès lors, en pleine possession de sa haute et souveraine originalité. ”
George Perrot, Revue des Deux Mondes
“ La première qualité d’un édifice, c’est que sa forme générale et le caractère de sa décoration indiquent tout d’abord la nature des besoins auxquels il répond, de la force qui en a été comme l’âme secrète et cachée. Toute œuvre de l’homme est une pensée réalisée au moyen de la matière. Que l’œuvre, consiste en mots écrits ou prononcés, en couleurs et en traits du crayon et du ciseau, ou bien en pierres amoncelées, elle doit traduire clairement une idée, elle en est le signe sensible. ”
George Perrot, Revue des Deux Mondes
“ Est-on condamné par la maladie à ne pas bouger de sa chambre, on s’arrange pour n’y manquer de rien et pour s’y procurer des compensations ; on se donne à domicile tout le bien-être et tout le luxe que l’on peut payer ; or la mort est une maladie dont on ne guérit pas. Pour celui qu’elle enfermait à jamais au tombeau, rien n’était donc trop riche et trop somptueux ; il n’était pas de prodigalités qui ne lui fussent dues par la piété des vivans comme un dédommagement de tout ce qu’il perdait en cessant de voir la douce lumière du jour. ”
George Perrot, Revue des Deux Mondes
“ « Le vieux marché nourrit le monde entier ; il emporte le prix sur toute autre place ! » Les peintres partageraient encore cette admirations rien de plus amusant et de plus varié pour l’œil que la foule animée et bruyante qui s’agite dans l’ombre de ces ruelles, que les gerbes de fleurs odorantes, les monceaux d’herbes et de légumes, les corbeilles de fruits rouges ou dorés qui s’entassent, ici dans les échoppes branlantes, là sur le sol même, où l’on peut à peine poser le pied. ”
George Perrot, Revue des Deux Mondes
“ Chez les Ioniens d’Homère, on brûle les morts et leurs cendres sont recueillies dans une urne que l’on cache sous un tertre. Une fois répandue dans le monde grec, la pratique de l’incinération y est demeurée en usage jusqu’aux derniers jours de l’antiquité. A lui seul, le fait d’avoir renoncé à l’inhumation du cadavre établit un lien étroit entre la société homérique et la Grèce classique, tandis que l’étrangeté du rite mycénien suggère à l’esprit l’idée d’une époque plus lointaine, d’un peuple qui tient de moins près aux Grecs que nous connaissons par leur littérature et leurs arts. ”
