“ Or, s’il est vrai que l’âme de l’homme de bien s’échappe plus facilement de la prison et des liens du corps, quelle âme a pris vers les cieux un vol plus rapide que celle de Scipion ? Je craindrais donc, en m’attristant d’un tel événement, de montrer plus d’envie que d’amitié. S’il était vrai, au contraire, que l’âme périt avec le corps, et que tout sentiment s’éteignît pour jamais, la mort ne serait pas plus un mal qu’un bien, et ce serait absolument comme si l’on n’avait point vécu : la vie de Scipion n’en sera pas moins pour nous et pour Rome, tant qu’elle existera, un sujet d’allégresse. ”
Résumé
L'œuvre Œuvres complètes de Cicéron, regroupant ses discours et ses traités, examine les fondements de la République romaine, la justice et les conflits entre le Sénat et le peuple. À travers des thèmes tels que la préture, les esclaves ou l'immortalité de l'âme, il défend les principes républicains et dénonce les abus de pouvoir, comme dans Contre Verrès.
Ses écrits, empreints de références à Rome, à la Sicile et aux dieux, dévoilent une réflexion sur la vertu, la citoyenneté et la mémoire historique. Cette anthologie, organisée autour de débats politiques et philosophiques, demeure un témoignage fondamental de la pensée romaine.
Citations de Œuvres complètes (Cicéron)
“ Cassius était un censeur distingué par sa modération et sa gravité ; Clodius est un monstre de scélératesse et d’audace. Du temps de Cassius, on était en paix, le peuple était libre, et le sénat gouvernait ; sous votre tribunat, la liberté du peuple romain était opprimée, l’autorité du sénat, anéantie. Ce que voulait faire Cassius était conforme à la justice, à la sagesse, à la majesté de l’empire. C’était un censeur, juge naturel du sénat, dans ce qui concerne l’honneur et la dignité ; pouvoir fondé par nos aieux, et que vous avez détruit. ”
“ Oui, Romains, vous serez toujours pour moi des dieux inviolables et sacrés ; et puisque la république m’a elle-même ramené dans Rome, la république me trouvera partout. Si l’on pense que ma volonté soit changée, ma vertu affaiblie, mon courage épuisé, on se trompe. Tout ce que la violence, tout ce que l’injustice et la fureur des scélérats ont pu m’arracher, m’a été enlevé, a été pillé, a été dissipé : ce qu’on ne peut ravir à une âme forte m’est resté, et me restera toujours. ”
“ Où trouvez-vous cette forêt, Rullus ? parmi les terres abandonnées ou dans celles affermées par les censeurs ? Si votre instinct scrutateur a fait sortir du sein des ténèbres quelque lambeau de terre, bien qu’il soit injuste que vous le dévoriez, dévorez-le, j’y consens, puisque cela vous plaît, puisque vous êtes l’auteur de la découverte ; mais vendre la forêt Scantia, vous, quand je suis consul, et sous les yeux du sénat ! vous, toucher au moindre de nos revenus ! vous, enlever au peuple romain le dépôt de ses ressources en temps de guerre, de ses magnificences en temps de paix ! ”
“ Si je me trompe en croyant à l’immortalité de l’âme, je me trompe avec plaisir, et je ne veux pas qu’on m’arrache une erreur qui fait le charme de ma vie. Si je meurs tout entier, comme le pensent quelques petits philosophes, je ne sentirai rien, et je n’aurai pas à craindre que les philosophes morts comme moi se moquent de mon erreur. Quand même nous ne serions point immortels, il est néanmoins désirable pour l’homme de finir en son temps. Les jours qui nous sont accordés ont leur terme ainsi que tout le reste, et la vieillesse est comme le dernier acte du drame de la vie. ”
“ Mais mon âme, par je ne sais quel élan, se portait sans cesse vers la postérité, comme si elle n’eût vu dans la mort que le commencement de sa vie. S’il n’était pas vrai que les âmes fussent immortelles, verrait-on les hommes les plus vertueux aspirer sans relâche à une gloire immortelle ? Pourquoi la mort du sage est-elle si tranquille, et celle de l’insensé si agitée ? N’est-ce pas que le premier, dont le regard est plus pénétrant, voit au-delà de la mort une meilleure vie, et que le dernier, dont la vue est trouble, ne l’aperçoit pas ? ”
“ Quels yeux purent refuser des larmes à leur malheur ? quel homme ne vit dans leur sort déplorable, non une calamité étrangère, mais un péril qui menaçait toutes les têtes ? On frappe le coup fatal : vous triomphez, barbare, au milieu des gémissements ; vous vous félicitez d’avoir anéanti les témoins de votre avarice. Vous vous trompiez ; oui, Verrès, vous vous trompiez cruellement, en croyant effacer par le sang de l’innocence la trace de vos brigandages et de vos infamies ; vous étiez en démence, lorsque vous pensiez que la cruauté assurerait l’impunité de l’avarice. ”
“ Quiconque s’est une fois écarté de la vérité, ne se fait pas plus de scrupule d’un parjure que d’un mensonge. Craindra-t-on la vengeance du ciel si l’on est sourd à la voix de sa conscience ? Aussi les dieux immortels n’ont-ils fait, pour le châtiment, aucune distinction entre le parjure et le menteur. Ce ne sont point, en effet les paroles dont se compose la formule du serment, mais bien la perfidie et la méchanceté par lesquelles on tend des pièges à autrui, qui allument et provoquent la colère des dieux. ”
“ La volonté toujours unanime du sénat, à la tête duquel vous n’avez cessé vous-mêmes de signaler votre zèle en ma faveur ; ce noble soulèvement de toute l’Italie ; ce concours des villes municipales ; ce cri du Champ de Mars, cette voix unanime de toutes les centuries qui ne firent alors que suivre votre exemple et votre autorité ; tous les ordres, toutes les sociétés, et les bons citoyens et ceux qui veulent l’être, tout vous dit que vous devez agir non-seulement comme dépositaires, mais comme défenseurs zélés du vœu et du sentiment général dans ce qui intéresse ma gloire. ”
“ Que si ce bonheur est la fin vers laquelle nous devons tendre, si rien n’est plus contraire à notre nature et ne lui inspire plus d’aversion que tout ce qui peut retarder cette suprême félicité, quelle folie ou quelle stupidité est comparable à celle d’un homme qui s’afflige de la mort d’autrui, et qui, oubliant cette vie bienheureuse, rend la sienne misérable ? Il aurait beau être doué des plus belles qualités, et préférer en tout la droiture et la justice à son utilité, il ne sera jamais heureux, à moins qu’il ne soit délivré de la crainte de la mort et de la douleur. ”
“ Des étoiles que l’on n’aperçoit point d’ici-bas parurent à mes regards, et la grandeur des corps célestes se dévoila à mes yeux ; elle dépasse tout ce que l’homme a jamais pu soupçonner. De tous ces corps, le plus petit, qui est situé aux derniers confins du ciel, et le plus près de la terre, brillait d’une lumière empruntée ; les globes étoilés l’emportaient de beaucoup sur la terre en grandeur. La terre elle-même me parut si petite, que notre empire, qui n’en touche qu’un point, me fit honte. ”
“ C’est d’eux par conséquent que nous viennent la prudence, l’intelligence. Voilà pourquoi nos pères ont érigé des temples à l’intelligence, à la foi, à la vertu, à la concorde. Les refuserions-nous aux Dieux, ces perfections dont nous vénérons les saints et augustes simulacres ? D’où peuvent-elles avoir découlé sur la terre, si ce n’est du ciel ? Puisque les hommes ont en partage la raison et la prudence, les Dieux ont sans doute les mêmes qualités, mais dans un plus haut degré ; et ne les ont pas seulement, mais les font servir à ce qu’il y a de plus grand et de meilleur. ”
“ Et c’est d’une telle vie que Cluentius aurait été jaloux ! Lui eût-il voué la haine la plus cruelle et la plus implacable, il devait lui souhaiter de subir longtemps une semblable vie. Un ennemi eût hâté le trépas de celui qui n’avait, dans l’excès de sa misère, d’autre asile que le trépas ! Eh ! si ce grand coupable eût eu dans l’âme un peu de cette force dont plus d’un homme courageux a fait preuve dans de pareilles infortunes, c’est lui-même qui se serait donné la mort. Pourquoi un ennemi lui eût-il offert ce qu’il devait appeler de tous ses vœux ? ”
“ « Tel, dit-il, qu’est le cœur de l’homme, tel est l’homme. Tel est l’homme, tels sont ses discours. Tels sont ses discours, telles sont ses actions, telle est sa vie. Or le cœur de l’homme de bien est louable : sa vie l’est donc aussi : elle est donc honnête, puisqu’elle est louable : et de là il s’ensuit que l’homme de bien est heureux. » Que je sache de vous, au nom des Dieux, si vous prenez pour un simple amusement nos derniers entretiens ; ou si vous regardez comme un principe bien établi, que le sage n’écoute point les passions, et qu’il règne une éternelle paix dans son âme. ”
“ S’il tombe sous les coups des bons citoyens, comme on l’a vu souvent, alors l’État est régénéré ; s’il périt victime de quelques audacieux, la société est en proie à une faction, autre espèce de tyrannie qui succède encore parfois à ce beau gouvernement des nobles, lorsque l’aristocratie se corrompt et s’oublie. Ainsi le pouvoir est comme une balle que se renvoient tour à tour les rois aux tyrans, les tyrans aux grands ou au peuple, ceux-ci aux factions ou à de nouveaux tyrans ; et jamais une forme politique n’est de bien longue durée dans un État. ”
“ L’amitié seule réunit une foule de biens et d’agréments : de quelque côté que vous tourniez vos regards, partout elle se présente à vous ; nulle part elle n’est étrangère, jamais hors de saison, jamais importune ; le feu et l’eau, comme on dit, ne sont pas d’un plus grand usage. Je ne parle pas, dans ce moment, de l’amitié vulgaire ou médiocre, qui a pourtant ses plaisirs et ses avantages, mais de l’amitié vraie et parfaite comme celle d’un petit nombre d’amis illustres. C’est alors surtout que l’amitié ajoute à l’éclat de la prospérité, et diminue, en les partageant, les maux de l’adversité. ”
“ Qui les empêchera d’en fonder une sur le mont Janicule, et de placer, au-dessus de vos têtes, le siége de leur tyrannie ? Vous ne désignerez, Rullus, ni le nombre, ni le lieu, ni la force de vos colonies ? Vous vous emparerez du lieu qui vous semblera le mieux favoriser vos projets violents, vous le peuplerez, vous le fortifierez comme il vous plaira ; les revenus du peuple, ses domaines, seront dans vos mains les instruments qui vous aideront à opprimer ce même peuple, à le courber sous le joug de votre omnipotence décemvirale ! ”
“ Mais si tu veux porter tes regards en haut et les fixer sur ton séjour naturel et ton éternelle patrie, ne donne aucun empire sur toi aux discours du vulgaire ; élève tes vœux au-dessus des récompenses humaines ; que la vertu te montre le chemin de la véritable gloire, et t’y attire par ses charmes. C’est aux autres à savoir ce qu’ils devront dire de toi : ils en parleront sans doute ; mais la plus belle renommée est tenue captive dans ces bornes étroites où votre monde est réduit ; elle n’a pas le don de l’immortalité, elle périt avec les hommes et s’éteint dans l’oubli de la postérité. ”
“ Concluons que dans le ciel rien ne marche au hasard et sans dessein. Il n’y a nul dérangement, nulle apparence qui trompe. Tout y est l’ordre, la vérité, la raison, la constance même. Vous n’avez au contraire rien de régulier, ni d’uniforme, dans ces météores qui se montrent au-dessous de la lune, la dernière de toutes les planètes, assez près de la terre. C’est par conséquent n’avoir pas soi-même la raison en partage, que de la refusera des astres dont l’ordre, dont la persévérance est quelque chose de si merveilleux, et à qui sont entièrement dues la conservation et la vie de tous les êtres. ”
“ Pour vous, Caton, je puis dire en toute vérité que vous ne tombez jamais en faute, et que vous avez plus besoin d’être un peu fléchi que d’être redressé. La nature, en effet, semble vous avoir créé pour l’honneur, la gravité, la tempérance, la magnanimité, la justice, en un mot pour toutes les vertus qui font un grand homme. À ces dons précieux vous joignez des principes où l’on aimerait à voir plus de modération et de douceur, et dont la sévérité et la rudesse dépassent les limites marquées par la nature et par la vérité. ”
“ Quoi ! nous mettrons au nombre des dieux, des bœufs, des chiens, des loups, des chats, des poissons, des animaux que la nature a fait naître pour notre usage ou pour notre secours ? Quoi ! les plus sales, les plus hideuses, les plus dégoûtantes de ses productions, des crocodiles, des aspics, des serpents et toutes les autres espèces féroces et cruelles, qui semblent n’être au monde que pour nuire à la nôtre, deviendront, par notre ignorance, des objets de notre culte et de notre adoration ? N’est—ce pas intervertir l’ordre de l’univers, mêler tous les rangs, confondre tous les droits ? ”
“ Qu’est-ce que le courage, si ce n’est une disposition de l’âme qui nous empêche de succomber au travail, ou à la douleur, et qui nous rassure contre tout danger ? Or cette disposition ne se rencontre que dans un homme qui ne connaît pour tout bien que la vertu. Tant qu’on aura divers maux à souffrir ou à craindre, sera-t-on exempt de chagrin, et jouira-t-on de cette aimable tranquillité, l’objet de nos désirs ? Quel autre que celui qui n’établit son bonheur qu’en lui-même, aura cette élévation de sentiments, et cette fermeté que nous exigeons du sage, pour se mettre au-dessus des accidents ? ”
“ Où fuiront nos alliés, quand on défend l’accès de la patrie à celui qui l’a sauvée ? Quel espoir de salut restera-t-il aux autres, quand des citoyens n’osent pas même se flatter de conserver leurs droits ? Les étrangers pourront-ils compter sur la paix et sur la concorde, quand elles ne subsistent plus dans Rome, et qu’on fait la guerre à celui qui veillait pour sa patrie ? Mais pourquoi vous retracer les crimes des méchants, et par le souvenir de la conjuration rouvrir toutes vos blessures ? ”
“ Je ne dirai plus qu’un mot : rien n’égale les vœux ardents que forment pour Cluentius tous les habitants de la contrée, tous, sans en excepter aucun. Cette sollicitude et ce zèle empressé de tout un peuple, mon propre dévouement dans une cause où, suivant l’ancien usage, vous n’avez entendu que moi d’orateur, votre équité même, juges, et votre clémence, une seule ennemie, une mère, veut triompher de tout. Mais quelle mère, grands dieux ! une femme égarée par le délire du crime et les transports d’une aveugle rage ; une femme dont jamais la honte n’enchaîna pour un moment les désirs impudiques ”
“ C’est pourquoi, citoyens, si vous détestez le crime, écartez la main qu’une mère brûle de tremper dans le sang d’un fils ; donnez à cette mère le cruel déplaisir de voir celui qu’elle enfanta, sauvé et triomphant ; osez lui refuser la joie de n’avoir plus de fils, et souffrez plutôt qu’elle sorte vaincue de cette lutte sacrilège. Mais si, fidèles à votre généreux caractère, vous chérissez l’honnêteté, la bonté, la vertu, tendez à votre suppliant une main secourable, et mettez fin aux périls dont l’environne depuis tant d’années une injuste prévention. ”
“ Je crois que parmi les raisons qui peuvent faire qu’on se veuille du bien l’un à l’autre, la principale est de s’aimer ; et c’est d’aimer que vient le mot d’amitié. Il est bien une amitié feinte, simulée, qu’on cultive pour un temps dans la vue d’obtenir, par elle, quelques avantages ; mais la véritable amitié n’a rien de feint, rien de simulé ; tout en elle est vrai, tout part du cœur. L’amitié me paraît donc avoir plutôt son principe dans la nature que dans notre faiblesse ; elle est plutôt l’effet d’un sentiment d’affection, d’une certaine sympathie, qu’une combinaison d’intérêt. ”
“ Jamais le peuple romain ne vit rien de plus indigne, si ce n’est la mort de ce même Scévola, mort funeste, qui consomma la ruine de tous ses concitoyens ; il succomba sous leurs coups, parce qu’il les voulait sauver en conciliant les partis. Ne retrouve-t-on pas ici l’action et le mot atroce de Fimbria ? Vous accusez Sextus : et pourquoi ? parce qu’il s’est échappé de vos mains, parce qu’il n’a pas souffert qu’on le tuât. Le forfait de Fimbria révolte davantage, parce que Scévola en était l’objet. Mais le vôtre doit-il être toléré, parce que Chrysogonus en est l’auteur ? ”
“ Je ne permettrai point à quelqu’un qui pense sur les biens et sur les maux avec le vulgaire, de tenir sur la vertu le langage d’une âme grande et sublime. Épicure, c’est tout dire, voulant partager la gloire de ceux qui tiennent un si noble langage, prononce hardiment que le sage lui paraît toujours heureux. Parlerait-il de la sorte, s’il s’entendait lui-même ? Car qu’y a-t-il de moins compatible, que de regarder la douleur comme le plus grand de nos maux, ou plutôt comme le seul, et de croire que le sage, au milieu des plus rudes tourments, pourra s’écrier : Que cela est doux ! ”
“ Jamais la folie ne marche qu’accompagnée de la crainte ou de la tristesse. Car quiconque s’écarte de la raison, ou dès lors il en porte la peine, ou il sent qu’elle n’est pas loin. Et comme le propre de ces deux passions est de nous dessécher l’âme, de nous consumer, aussi les deux autres, qui sont une insatiable cupidité et une joie excessive, quoiqu’elles aient quelque chose de plus gai, ne laissent pas d’être l’extravagance même, ou peu s’en faut. ”
“ Ils voyaient dans la mort la fin de nos misères et comme un port de repos, tandis que l’entrée de la vie ne leur paraissait conduire qu’aux chagrins et aux douleurs. Si c’est donc un malheur de naître et un bonheur de mourir, qui voudrait venir au monde pour en souffrir tous les maux ? qui n’aimerait mieux en sortir pour arriver au bonheur ? Et si nous pensons ainsi de nous-mêmes, pourquoi penserions-nous autrement de nos enfants et de nos proches ? nous voudrions-nous plus de bien qu’à ceux que nous aimons tant ? ”
“ Des hommes sages, et forts du pouvoir qui vous est confié, doivent surtout remédier aux maux dont la république est le plus tourmentée. Vous ne pouvez vous dissimuler que le peuple romain, autrefois si clément envers ses ennemis, est aujourd’hui dévoré de la soif du sang. Juges, mettez un terme à ces cruautés ; ne souffrez pas qu’elles règnent plus longtemps au sein de notre patrie. La mort de tant de citoyens indignement égorgés n’est pas le seul mal qu’elles aient produit ; elles ont encore endurci les hommes les plus humains, par le spectacle continuel de ces horreurs. ”
“ Cette mort que des jeunes gens, des esprits incultes et grossiers savent si bien mépriser, des vieillards éclairés la redouteraient-ils ? C’est, selon moi, la satiété de tous les goûts qui fait la satiété de la vie. L’enfance a ses goûts à elle ; voyons-nous que la jeunesse les partage ? La jeunesse à son tour a les siens ; l’âge mûr les lui envie-t-il ? et ceux de l’âge viril sont-ils regrettés par la vieillesse ? Nous enfin, nous avons nos goûts ; ils s’épuisent et passent comme ceux des autres âges ; et alors la satiété de la vie fait l’opportunité de la mort. ”
“ Pourquoi en faire le crime de la vieillesse, si elle menace également les jeunes gens ? Ah, Scipion ! je n’ai que trop éprouvé, et dans la perte de mon excellent fils, et dans celle de vos frères destinés aux premières dignités, que la mort est commune à tous les âges. Mais le jeune homme peut espérer de vivre long-temps, ce qui n’est pas permis au vieillard. C’est une espérance folle. Quelle illusion moins raisonnable que de compter sur l’incertain, et de prendre le faux pour le vrai ? Mais le vieillard n’a pas même de raisons d’espérer. ”
“ XXXVIII. Verrès, je réclame de vous le monument de Scipion l’Africain. J’abandonne pour un moment la cause des Siciliens ; je ne parle plus de vos concussions ; j’oublie les maux dont se plaignent les Ségestaius. Que le piédestal soit rétabli ; que le nom d’un invincible général y soit gravé ; que cette admirable statue, reconquise à Carthage, reprenne sa place : ce n’est pas le défenseurdes Siciliens, ce n’est pas votre accusateur, ce ne sont pas les Ségestains qui le demandent, mais un citoyen qui s’est chargé de venger et de maintenir l’honneur et la gloire de Scipion. ”
“ Or l’âme du sage est toujours bien disposée. Son cœur ne s’enfle jamais. Jamais il ne sort de son assiette, comme fait l’homme transporté de courroux. Le sage ne saurait donc se mettre en colère. Car s’y mettre, suppose un ardent désir de tirer la vengeance la plus éclatante de celui dont on se croit offensé. Or ce désir entraîne aussi une excessive joie, au cas qu’on ait réussi. Mais il ne tombe point en l’âme du sage, de se réjouir du mal d’autrui. Ainsi la colère n’y saurait tomber. Cependant, s’il était susceptible de chagrin, il le serait pareillement de colère. ”
“ Ainsi encore, ce ne sont pas les votes des dernières centuries, mais le concours des premières ; ce n’est pas la voix des hérauts, mais la voix unanime du peuple romain qui m’a proclamé consul. Ce bienfait, Romains, si grand, si extraordinaire, et dont l’immense valeur élève mon âme et la remplit de joie, ne fait qu’exciter davantage ma vigilance et ma sollicitude. Mille pensées graves m’agitent et ne me laissent de repos ni le jour ni la nuit. ”
“ Si tu prétends que les actes de mon consulat m’imposent un pareil rôle pour le reste de ma vie, tu te trompes, Torquatus. La nature m’a fait sensible ; la patrie m’a rendu sévère. Ni la patrie ni la nature n’ont voulu que je devinsse cruel. Enfin, ce rôle de violence et de rigueur que m’avaient imposé les circonstances et la république, mon inclination et la nature me l’ont déjà fait abandonner. La patrie un moment a exigé de moi la sévérité ; la nature, dans tout le reste de ma vie, me rappelle à l’humanité, à la douceur. ”
“ Voyons pourtant si ce discours n’est point d’un homme qui veut flatter notre faiblesse, et favoriser notre lâcheté. Osons ne pas couper seulement les branches de nos misères, mais en extirper jusqu’aux fibres les plus déliées. Encore nous en restera-t-il quelques-unes ; tant les racines de la folie sont en nous profondes et cachées. Mais n’en conservons que ce qu’il n’est pas possible de supprimer ; et mettons-nous bien dans l’esprit, que sans la santé de l’âme nous ne pouvons être heureux. ”
“ Juges, préservez de ce malheur un citoyen courageux et innocent ; faites voir que vous avez ajouté plus de foi au témoignage de nos concitoyens qu’à celui de ces étrangers ; que vous avez eu plus d’égard au salut des citoyens qu’à la passion de nos ennemis ; que vous avez tenu plus de compte des prières de celle qui préside à vos sacrifices, que de l’audace de ceux qui ont fait la guerre à tous les dieux et à tous les temples. Prouvez enfin, ce qui importe surtout à la dignité du peuple romain, prouvez que vous avez mieux aimé céder aux prières d’une vestale qu’aux menaces des Gaulois. ”
“ Il n’y a point de péril extérieur, point de puissance étrangère, dont nous ayons à redouter quelque surprise. Si vous voulez que notre cité soit immortelle, que notre empire n’ait point de fin, que notre gloire vive à jamais, il faut nous tenir en garde contre nos passions, contre les hommes turbulents et avides de révolutions ; contre les maux intérieurs et les perfides complots, qui se trament dans nos propres foyers. Pour vous préserver de ces maux, vos ancêtres vous ont laissé un grand secours, la voix du consul qui appelle les citoyens au salut de la république. ”
“ En deux mots, il n’y a rien de plus riche et de plus magnifique au monde ; qu’une campagne bien cultivée ; et, loin que la vieillesse nous empêche d’en jouir, elle nous appelle aux champs et nous en montre tout l’attrait. N’est-ce pas là que les vieillards peuvent le mieux se réchauffer aux rayons du soleil, à la flamme du foyer, ou se rafraîchir à l’ombre des grands arbres et sur le bord des eaux ? ”
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