“ Vous connaissez les mœurs perverses de Verrès et sa dépravation : figurez-vous, si vous le pouvez, un homme capable de se mettre à tout moment à l’unisson de ses infamies, de ses dissolutions ; et vous connaîtrez cet Apronius de qui, non-seulement la conduite, mais encore la corpulence, les traits, dénotent un gouffre, un abîme immense de vices et de turpitudes. C’était lui que, dans tous ses attentats à la pudeur, dans ses spoliations de temples et dans ses orgies impures, Verrès employait de préférence. ”
Verrès
Définition et enjeux
Le thème de Verrès, personnage controversé de l'Antiquité, se distingue par les critiques virulentes qu'il suscite chez Cicéron, qui le dénonce dans ses Contre Verrès comme un préteur corrompu et immoral. L'auteur y dépeint un homme plongé dans la dépravation, accusé de spoliation, d'orgies impures et de cruautés envers les citoyens.
Les extraits révèlent une approche rhétorique et morale, mettant en lumière les vices de Verrès à travers des exemples concrets, comme l'emprisonnement d'un citoyen libre ou l'exploitation des richesses des temples. Ce portrait, ancré dans le contexte politique de la Sicile romaine, illustre l'importance des magistrats provinciaux dans la gouvernance romaine.
Citations sur “Verrès”
“ Tous, animés du même sentiment, tous s’exprimant dans le même sens, avec la même indignation, se rendent en masse à la maison où logeait Verrès : ils en assaillent la porte à coups de pierres ; ils la forcent avec des leviers, ils l’entourent de bois et de sarments ”
“ Pourquoi en accuser Verrès ? d’autres l’ont fait comme lui. Le magistrat ayant refusé, il sévit contre lui : c’était une vexation odieuse, quoique non sans exemple. Mais voyez quel fut le genre du châtiment, et vous jugerez quelle espèce d’homme est Verrès. Il fit allumer dans un réduit fort étroit un feu de bois vert et humide ; ce fut là qu’un homme libre, un citoyen distingué dans son pays par sa naissance, un allié, un ami du peuple romain, fut enfermé au milieu de la fumée, et laissé à demi mort. Que de tableaux, que de statues n’a-t-il pas emportés de l’Achaïe ! ”
“ Verrès aura dans sa maison le riche, le magnifique candélabre du grand Jupiter ! cet inappréciable chef-d’œuvre, qui devait remplir de sa splendeur le temple du maître des dieux, prêtera sa lumière à ces festins honteux et souillés par les débauches les plus scandaleuses ! les ornements du Capitole, placés dans la maison d’un infâme, seront confondus avec les meubles d’une Chélidon ! Pensez-vous que rien puisse jamais être sacré pour Verrès, ou qu’il ait jamais rien respecté, lui, qui ne sent pas encore toute l’énormité de son crime ”
“ Tout n’offre, au contraire, dans Verrès, que le comble de l’opprobre et de l’infamie, joint à l’excès de la grossièreté et de la sottise. Si quelque maison s’ouvre devant un tel homme, ne parait-elle pas s’ouvrir pour demander et recevoir quelque présent ? Vos portiers et vos valets chérissent Verrès ; il est aimé de vos affranchis, adoré de vos esclaves. ”
“ Oui, Verrès, vous vous connaissiez sans doute ; vous saviez quelle était votre vie : pourquoi donc emmener avec vous en Sicile un fils qui portait encore la robe du premier âge ? Si la nature lui inspirait de l’éloignement pour les vices de son père, et l’empêchait de lui ressembler, vouliez-vous que la force de l’exemple et vos leçons ne lui permissent pas de dégénérer ? ”
“ Ainsi la perversité et l’audace de Verrès trouvent dans votre cœur, Hortensius, et dans celui des autres nobles, un plus facile accès que notre vertu et notre probité, à nous tous tant que nous sommes. Vous haïssez le mérite des hommes nouveaux, vous dédaignez leur frugalité, vous méprisez leur pudeur, vous cherchez à étouffer leurs talens et à comprimer leur énergie. ”
“ Je n’entrerai point dans tous ces détails, qui, si je voulais les retracer, ne permettraient à personne de douter, Verrès, que, par votre cruauté envers les autres, vous vous êtes fermé dès long-temps tout accès à la commisération des juges. IX. Oui, je vous fais grâce de tous ces détails : aussi bien je prévois ce que m’opposera Hortensius. Il avouera que ni la vieillesse du père, ni l’âge tendre du fils, ni les larmes de l’un et de l’autre, n’ont prévalu dans l’esprit de Verrès sur l’intérêt et le salut de sa province. ”
“ Y a-t-il quelqu’un qui ait l’imagination assez froide pour ne pas se représenter, je ne dis pas seulement la contenance de Verrès, et le lieu où se passe la scène, mais une partie des choses que supprime l’orateur ? Car, pour moi, je crois voir ce tête-à-tête, les yeux et les mines du lâche préteur et de sa courtisane, leurs indignes caresses, la secrète indignation, la peine et le timide embarras de ceux qui étaient présens. ”
“ Sans doute les autres brigandages de Verrès me révoltent ; mais je n’y vois que la matière d’une accusation ordinaire. Ici mon cœur est pénétré de la plus vive douleur : non, je ne conçois rien de plus indigne, rien de plus intolérable. Verrès et l’Africain ! quel rapprochement ! Ainsi donc les trophées de Scipion décoreront une maison consacrée à l’adultère, à la débauche, à tous les vices ! Ainsi le monument du plus sage et du plus religieux des hommes, l’image de la chaste Diane, sera placée dans ce réceptacle journalier de prostituées et d’infâmes corrupteurs ! ”
“ Mais n’insistons pas sur l’incroyable impudence du personnage, pour ne pas être forcés de nous abandonner sans relâche à la douleur et à l’indignation. Oui, le temps, la voix et les forces me manqueraient, si je voulais m’exprimer avec la véhémence que devrait inspirer tant d’impudence et d’infamie ! Une fête, grands dieux, en l’honneur de Verrès, chez un peuple que ses actes ont plongé dans l’excès du désespoir ! Oh ! qu’elles sont respectables ces Verrea (45) . Est-il un seul lieu où vous ayez porté vos pas, qui ne doive célébrer ce jour ? ”
“ De semblables excès, Verrès, quoique vous ayez toujours été l’homme le plus insouciant et le plus insensible, les auriez-vous jamais soufferts, alors que les gémissemens et le désespoir de la province appelaient sur votre tête la vengeance des lois ; auriez-vous, dis-je, souffert que les individus n’eussent contre votre tyrannie d’autre asile que la mort, et la mort la plus cruelle, si de pareils attentats n’eussent été pour vous une source de richesses et de butin ? ”
“ Je vois encore dans cette apologie une prédiction qui vous regarde, juges ; et si le peuple romain vous a bien connus, juges, ce n’est pas en vain qu’il l’aura faite en mourant : « Verrès, disait-il, peut faire mourir les témoins ; mais leur sang n’effacera point ses crimes. Du fond des enfers, ma voix se fera entendre avec plus de force à des juges intègres, que si je paraissais vivant à leur tribunal. Vivant, je ne pourrais prouver que ton avarice ; mais la mort cruelle que tu vas me faire subir déposera de ta scélératesse, de ton audace, de ta cruauté. » ”
“ Mais nous, quelles perquisitions avons-nous à faire à l’égard de Verrès pour découvrir les traces de cette fange dont tout son corps est empreint ? Le beau mérite vraiment d’accuser un homme qui, en passant près d’une ville, fait arrêter un instant sa litière, et, sans aucun détour, mais ouvertement, d’autorité, d’un seul mot, dépouille sans exception chaque maison de toute une ville ! ”
“ Verrès, avez-vous payé aussi la cassolette de L. Papirius ? Ce chevalier romain, également distingué par son rang et sa fortune, a déposé que l’ayant demandée pour la voir, vous la renvoyâtes après en avoir détaché les reliefs ; car il faut que vous sachiez, citoyens, que de la part de Verrès c’est affaire de goût, et non cupidité : ce n’est point la matière, c’est l’art qu’il recherche. ”
“ Un préteur, dans sa province, pourra dire à un homme honorable, riche et vivant avec splendeur : Vendez-moi vos vases ciselés. N’est-ce pas lui dire : Vous n’êtes pas digne de posséder d’aussi belles choses, elles sont faites pour un homme comme moi ? Un homme comme vous, Verrès ! Vous vous croyez donc plus que Calidius ? ”
“ Cicéron décrit le supplice d’un citoyen romain que Verrès avait eu la témérité de condamner au fouet. Sans être long, quels sentimens n’excite-t-il pas dans l’âme des juges, lorsqu’il expose, d’un côté, le genre de supplice ; de l’autre, la circonstance du lieu, la condition, le courage même du patient, qui, au milieu des coups, n’a recours ni aux prières ni aux larmes, et ne fait entendre autre chose, sinon qu’il est citoyen romain : parole qui redouble la rage de Verrès, en même temps qu’elle lui fait sentir son injustice ? ”
“ LXXII. Mais reconnaissez, Verrès, à quoi vous servent et le zèle de vos amis, et vos intrigues, et la bonne volonté des associés ! Je vais dire toute ma pensée, car je ne crains point ici que l’on me reproche d’avoir parlé plus en accusateur qu’en homme sincère. Si les chefs des publicains n’eussent pas, en vertu d’un arrêté des décimateurs, fait disparaître les lettres, je ne pourrais faire valoir contre vous que les griefs que j’aurais trouvés dans ces pièces. ”
“ XXXVII. Telle est l’admirable tutelle de Verrès ! Voilà l’homme à qui vous pouvez confier vos enfants ; voilà comme on se souvient d’un ami après sa mort, et comme on respecte l’opinion des vivants ! Quoi ! l’Asie entière s’était livrée à vos vexations et à votre cupidité, toute la Pamphylie était ouverte à vos brigandages, et vous ne vous êtes pas contenté de si riches dépouilles ! Il vous a fallu encore porter la main sur les biens d’un pupille, du fils d’un ami ! ”
“ Verrès embellira de ses rapines vos maisons de plaisance ! Verrès sera mis en parallèle avec L. Mummius, pour avoir pillé plus de villes alliées que ce général n’a conquis de villes ennemies, pour avoir embelli plus de maisons de campagne avec les ornemens enlevés dans les temples, que l’autre n’a décoré de temples avec les trophées de ses victoires ! Et voilà l’homme que vous n’affectionnez si tendrement que pour que les autres préteurs en soient plus disposés à servir vos passions, au risque de se perdre eux-mêmes ! ”
“ Quel préjugé contre un homme d’avoir été, même avant de quitter sa province, accusé publiquement par ceux dont les biens et les enfants étaient soumis encore à son pouvoir, à son autorité souveraine ! Les injustices de Verrès étaient si criantes, qu’on aimait mieux s’exposer à tout souffrir que de ne pas exhaler sa douleur et ses plaintes contre la perversité et les vexations du préteur. ”
“ Oui, Verrès, si ces démonstrations d’une piété si vive ne purent ébranler votre âme, alors que votre cupidité et votre audace étaient armées du pouvoir, serait-il possible qu’aujourd’hui même encore, au milieu des dangers qui menacent votre existence et celle de vos enfans, le souvenir d’un pareil attentat ne vous inspirât aucun effroi ? ”
“ Voyez-vous cet homme aux cheveux un peu crépus, au teint basané, qui semble nous dire, par la manière dont il nous regarde, qu’il se croit lui-même un grand génie, cet homme qui tient un registre à la main, qui est tout proche de Verrès, et qui lui donne un avis ? C’est ce C. Claudius qui était, dans la Sicile, le confident, le ministre, l’agent du préteur, et presque le collègue de Timarchide : maintenant il occupe un poste si élevé, que ce n’est qu’avec peine qu’il paraît céder au grand Apronius la première place dans l’intimité de Verrès ”
“ Il faut de toute nécessité qu’ils soient exécutés : les assesseurs de Verrès connaissent l’arrêt ; il est consigné dans les registres publics ; toute la ville en est instruite ; un corps nombreux et respectable de citoyens romains en est témoin. Il n’est plus possible, il faut qu’ils soient conduits au supplice. On les y conduit ; on les attache au poteau. Il me semble qu’à présent encore vous attendez le dénouement de cette scène. Il est vrai que Verrès ne fit jamais rien sans intérêt. ”
“ Oui, je m’en souviens, j’ai vu, ainsi que tout le peuple, le forum et la place des comices décorés d’ornements magnifiques à la vue, mais d’un aspect affligeant et lugubre pour l’âme et la pensée. J’ai vu briller partout vos rapines, le butin fait sur nos provinces, les dépouilles de nos alliés et de nos amis. Et c’est alors, juges, que Verrès conçut l’espérance de faire oublier ses autres crimes. Il vit ces hommes qui voulaient être reconnus comme maîtres des tribunaux, obéir en esclaves aux mêmes passions que lui. ”
“ Eh bien ! juges, cette statue, les esclaves de Verrès l’enlevèrent furtivement au milieu de la nuit, malgré la sainteté du lieu et sa vénérable antiquité. Le lendemain, les prêtresses de Cérès, et particulièrement les gardiennes du temple, toutes respectables par leur âge, par leur naissance et leur vertu, dénoncèrent le fait aux magistrats. Tout le monde fut révolté de cet attentat non moins impie que déplorable. Verrès lui-même est épouvanté des conséquences. ”
“ Assurément, Verrès, il serait trop injuste de ne pas employer pour celui qui vous a mis à la source des richesses le superflu de votre bénéfice sur les grains. Emparez-vous des nouveaux greffiers et appariteurs. Coupez, taillez avec L. Fulleius ; il peut beaucoup. Voyez, juges, combien Timarchide se croit supérieur en perversité, puisqu’il en donne des leçons à Apronius. ”
“ Ainsi C.Claudius Pulcher ne les avait rendus que pour que Verrès pût les emporter ! Mais ce Cupidon ne demandait pas l’infâme demeure d’un débauché, ni une école de prostitution : il se trouvait bien dans cet oratoire héréditaire ; il savait qu’Heius l’avait reçu de ses ancêtres parmi les objets sacrés dépendant de leur succession ; il n’était point jaloux d’appartenir à l’héritier d’une courtisane (12) . Mais pourquoi cette sortie véhémente ? D’un seul mot Verrès va me confondre. J’ai acheté, dit-il. Dieux immortels ! l’admirable moyen de défense ! ”
“ Ce n’est pas tout : pour rendre cette faveur à jamais durable (48) , Verrès délibéra dans son conseil sur les droits des Mamertins, et, après avoir recueilli les opinions, il prononça que leur ville ne fournirait pas de blé. Écoutez le décret de ce préteur mercenaire, tel qu’il est porté sur ses registres, et admirez-en la dignité dans la forme, et l’équité pour le fond. Greffier, lisez le journal de Verrès. Extrait Du Journal. « C’est volontiers, dit-il, que je fais cette remise ; » et il consigne ce mot. ”
“ Verrès dînait chez Eupolème ; celui-ci avait eu la précaution de faire servir sa vaisselle dépouillée de ses ornemens, pour ne pas se voir dépouillé lui-même : seulement deux petites coupes furent mises sur la table avec leurs ciselures. Le préteur, comme s’il eût été le bouffon de la fête, ne voulut point se retirer sans avoir sa gratification ; il se mit donc, à la vue de tous les convives, à détacher ces ornemens. Je n’entreprendrai point d’énumérer ici tous ses exploits en ce genre ; la chose n’est point nécessaire, et elle serait impossible. ”
“ C’est assurément une preuve assez forte de l’opinion générale, sur la conduite criminelle et véritablement étrange que Verrès avait tenue dans cette affaire. Car enfin, un règlement que ce préteur s’était plu à donner, personne ne s’est avisé de craindre qu’il se rencontrât aucun autre magistrat qui voulût s’y conformer. Il n’y a jamais eu que vous dans le monde qui, non content de réformer la volonté des vivans, ayez annulé celle des morts. ”
Cicéron,
Discours choisis
(1863)
“ Car Messine, d'ailleurs si remarquable par sa situation, ses murailles et son port, est dépourvue de ces curiosité qui font les délices de Verrès. Il y avait chez Héjus une chapelle, monument antique et respectable qu'il avait hérité de ses pères. On y voyait quatre statues d'un travail exquis, et d'une beauté capable de ravir, je ne dis pas seulement Verrès, cet homme intelligent, cet habile connaisseur, mais encore chacun de nous qu'il traite de bonnes gens et d'hommes sans goût. ”
“ Verrès prend chaque pièce dans ses mains ; il loue, il admire. Le roi est enchanté que la fête soit agréable à un préteur du peuple romain. On se sépare. Dès ce moment Verrès ne s’occupe plus, comme la suite l’a fait voir, qu’à trouver le secret de faire sortir de la province le roi entièrement pillé et dépouillé. Il lui envoie demander les plus beaux des vases qu’il a vus chez lui. C’était pour les montrer à ses ciseleurs. Le roi, qui ne connaissait pas l’homme, les donne avec plaisir et sans aucun soupçon. Verrès fait demander aussi le vase d’une seule pierre. ”
