“ Brute tient sa vengeance, et diffère à punir !Brute Je ne diffère, ami, que pour mieux la tenir. Valère Pourtant quand aurons-nous l’occasion plus mûre ?Le tyran est absent, et le sénat murmure. Brute Oui, de Tarquin ici le palais est vacant ;Mais il a transporté son palais dans son camp,Et, lorsqu’il reviendra suivi de ses cohortes,Le trajet sera court des tentes à nos portes. En outre, à Rome même il n’est pas sans appui ;Le sénat est pour nous, mais le peuple est pour lui. Le peuple se sent peu de son orgueil farouche :Ce qui frappe les grands n’est pas ce qui le touche. ”
Citations de François Ponsard
“ Je poursuivrai partout, par le feu, par le glaive,Par ce que je pourrai, sans relâche, sans trêve,Tarquin, ses fils, sa femme et toute sa maison ;Que je délivrerai Rome de ce poison,Et que je briserai si bien sceptre et couronne,Qu’il n’en restera plus pour lui ni pour personne. A partir d’aujourd’hui, Rome n’a plus de roi. Vous, cessez de gémir, et dites comme moi. Il tend le poignard aux autres.Valère Ah ! voilà Junius !Collatin Prodigieux miracle !Valère La fortune de Rome a rendu son oracle. ”
“ Mes frères, que voici, moi, Brute et Collatin,Et nous passions le temps à puiser dans les cruches Les meilleurs vins sabins, mêlés au miel des ruches. Brute Oui, vous êtes à table un merveilleux soldat ;Chacun de vos festins vaut seul un long combat. Sextus Que veux-tu dire, fou ?Brute Que vous avez la gloire D’affamer l’ennemi, mieux qu’aucune victoire ;Car vos repas guerriers sont conçus de façon A couper vaillamment le vivre et la boisson. Le courage, à ce compte, a dérangé son centre,Et le cœur aujourd’hui se loge dans le ventre. ”
“ Lucrétius Hélas ! ma pauvre fille !Valère Entendez-vous son père ?Brute Il ne faut pas le plaindre, il faut le satisfaire. Un homme est à punir. Valère Meure l’homme odieux !Citoyens, avec fureur, et en s’avançant vers Brute. Son nom ! Son nom !Brute Sextus, fils du roi Tarquin. Citoyens, avec effroi, et en se retirant. Dieux !Brute Oui, fils du roi Tarquin. Par un coup aussi traître,Le fils du roi Tarquin se fait assez connaître. Cette œuvre de Sextus montre assez qu’il descendD’une race où le crime est transmis dans le sang. ”
“ Sextus Qu’une importante affaire Mais non, c’est trop tarder. J’ignore Collatin,Et l’armée, et les chefs, et Rome et son destin. Je ne connais ici que vous et que moi-même. Je viens vers vous... je viens... parce que je vous aime.. Lucrèce Ah ! dieux immortels !Sextus Oui, je vous aime ; souffrez Que je m’explique enfin, et vous me répondrez. Je vous aime, du jour qui m’a rendu votre hôte. Collatin m’amena ; ce ne fut pas ma faute. J’ignorerais encore, sans son fatal orgueil,Quels bouleversements peut produire un coup d’œil. ”
“ Sextus Ainsi, tu viens du camp, Sulpice, exprès vers moi ?Sulpice Oui, seigneur, et voici le message du roi. Sextus Donne Lisant.« Mon fils Sextus, les longueurs de la guerre M’ont trop fait négliger le soin de notre terre. La mauvaise herbe en paix commence à l’usurper,Faute d’un laboureur soigneux de l’extirper. Dès lors tu feras bien de rester au domaine,Afin d’être attentif à la mauvaise graine. »Je reconnais mon père à son style prudent ;Il lui faut un devin plutôt qu’un confident. Il cache sa pensée à l’aide des paroles. Plus le sens est profond, plus les mots sont frivoles ”
“ Et que Tarquin-lion, quand il m’eut bien tourné,Ne trouvant nulle part une âme, a pardonné. Il a, par Jupiter ! d’autres gibiers à suivre. Je ne vaux pas la mort, c’est pourquoi je peux vivre. Tuer Brute serait faire tort à Sextus,Qui, sur moi décochant ses traits les plus pointus,Me tient à ses côtés, comme un but en réserve,Pour s’exercer l’esprit quand il se croit en verve. Lucrèce Junius !Brute Qui donc ! moi, Lucrèce, un Junius !Un parent du feu roi Servius Tullius !Un pur patricien, un sénateur de Rome !Un homme illustre, moi, qui ne suis pas un homme ! ”
“ Les doigts laborieux rendent l’esprit plus fort,Tandis que la vertu dans les loisirs s’endort. Aussi, celle qui prend l’aiguille de Minerve,Minerve, applaudissant, l’appuie et la préserve. Le travail, il est vrai, peut ternir ma beauté ;Mais rien ne ternira mon honneur respecté ;Et, si je dois choisir injure pour injure,La ride au front sied mieux qu’au nom la flétrissure. C’est assez : le temps passe à tenir ces propos ;Quand la langue se meut, la main reste en repos. Poursuivons notre tâche. Allons ! Scène II les mêmes, Collatin, Brute, Sextus, Titus, Arons. ”
“ Sextus Tullie !Tullie Eh ! Quoi ! Sextus, ne me disiez-vous pas Qu’un travail domestique est pour vous plein d’appas,Et le bruit des fuseaux n’a-t-il pas tant de charmes Qu’il vous fait oublier ici le bruit des armes ?Certes, votre Lucrèce a le cœur haut placé ;Au niveau d’un esclave il se trouve haussé ;Et, comme elle est savante à tenir la quenouille,Devant un tel mérite il faut qu’on s’agenouille. Pourtant, je me souviens d’avoir vu quelque part Une vieille suivante, habile dans cet art,Qui, mise à la besogne, eût pu se montrer digne De disputer à l’autre une victoire insigne. ”
“ Morte est l’épouse. Collatin Morte est l’épouse !Lucrèce Qu’importe Que le corps soit vivant quand la pudeur est morte ?Tu n’as devant les yeux qu’un corps déshonoré. Pourtant mon âme est pure, et je le prouverai. Écoute, Collatin ; écoutez, vous, mon père,Elle prononce, avec une intention plus marquée, le nom de Junius.Vous aussi, Junius, et vous aussi, Valère. Jurez par votre droite, et donnez votre foi Que le crime a semé sa vengeance après soi. Tous, tendant la main droite. Nous le jurons. Lucrèce Sextus, Sextus est le coupable. ”
“ Lucrèce Ô sombre profondeur de ce ressentiment !Je n’y plonge pas l’œil sans un tressaillement. Mais puisque l’amitié put percer votre ruse,Gardez que l’ennemi ne sente qu’on l’abuse. N’oubliez pas qu’en vous, par deux contraires sorts,Le corps doit tuer l’aine, ou bien l’âme le corps ;Que, vivant sous Tarquin, vous vivez sous la hache ;Qu’une erreur la suspend, qu’un soupçon la détache ;Qu’un instant vous trahir c’est lui tendre le cou,Et que vous êtes mort si vous n’êtes plus fou. Quand je pense aux effets d’un seul propos, je tremble. ”
“ Lucrèce n’aimera qu’un homme qui la vaille ;Et votre Collatin n’est pas à votre taille,Lui, qui du sang royal, s’appelant Collatin,N’a pas, malgré cela, fait peur au roi Tarquin ;Qui, d’un bien précieux secret propriétaire,Vient triomphalement en livrer le mystère. Cet homme est trop petit pour remplir votre cœur ;Vous n’honorez en lui que votre propre honneur. Encore un mot : à vous je peux et veux tout dire. C’est à moi que Tarquin laissera son empire ;Car je le comprends, seul ; seul, je puis achever L’édifice hardi qu’il tente d’élever. ”
“ N’ont pas contre Sextus pu défendre Lucrèce. Devant cette épouvante il n’a pas reculé. Quand donc tremblera-t-il, puisqu’il n’a pas tremblé ?Lucrèce, ton courage ouvre la route à suivre. Ta mort nous a fait voir comme il faut te survivre. Les Tarquins sont absents ; Rome nous appartient ;Le peuple est avec nous ; le Sénat nous soutient ;Les soldats mécontents n’attendent plus qu’un signe Pour déserter le chef dont leur fierté s’indigne,Et servir, dans nos murs, d’un fer resté romain,Leurs femmes et leurs fils qui sont sous notre main. ”
“ Brute Et qu’avez-vous compris ? Qu’avez-vous cru comprendre ?Lucrèce Qu’un feu qui semble mort couve sous une cendre. Brute Que dites-vous ?Lucrèce En vain vous vous rapetissez ;Brute, vous n’êtes pas ce que vous paraissez. Depuis que j’ai les yeux sur vous, tout me l’atteste :L’effort de votre voix, votre air et votre geste. Votre stupidité n’est qu’un déguisement :Vous vous faites petit, de peur d’être trop grand. Brute Je suis grand en effet, et si grand qu’on me nomme D’un accord général, le plus grand fou de Rome. ”
“ Anciens législateurs transformés en esclaves,Vos voix ont des haillons et vos pas des entraves :Au lieu de décider ou la guerre ou la paix,Vous sciez des troncs d’arbres et vous portez des faix. Ô vieux guerriers ! Vos bras, couverts de cicatrices,S’usent à remuer de sales immondices :Car des soldats romains, de ces nobles soldats,Qui, tout autour de Rome, ont conquis des états,Les Tarquins, ô pudeur ! De ces hommes de guerre Ont fait des balayeurs et des tailleurs de pierre. Encore si nous voyions le terme de nos maux !Si la mort de Tarquin promettait le repos ! ”
“ Valère Que dis-tu là ?Brute Je dis que Rome est délivrée. A la foule.Plus de rois !Citoyens Plus de rois !Brute Marchons alors !Valère Courons !Brute, sois notre chef, commande et nous suivrons. Brute, Se tournant vers le corps de Lucrèce qu’on emporte sur une litière. A Rome ! Donc, à Rome ! Ô mânes tutélaires,Faites que votre sang féconde nos colères !Précédez notre marche, et que votre convoi Porte le premier coup contre le dernier roi !Nous, pleins du même esprit, marchons comme un seul homme Romains de Collatie, à Rome !Citoyens A Rome ! A Rome ! ”
“ Pour te faire, ô Lucrèce, un bûcher des ruines. À toi, Valère !Valère, prenant le poignard. Dieux ! je vous donne ma foi :Si j’épargne Tarquin, que je périsse !Lucrétius, prenant le poignard. A moi !Brute, à Valère. Cours, assemble le peuple. Valère sort.Lucrétius Enfants, faites silence ;Car je veux mettre aussi mon poids dans la balance. Ne me dédaignez pas pour mes genoux tremblants ;Je n’ai plus ma vigueur, mais j’ai mes cheveux blancs. Mon bras ne peut frapper, mais ma voix peut maudire. ”
“ Parce que l’avenir se dérobe dans l’ombre. Pourquoi ces vers ? Je viens t’en offrir le dépôt. Pourquoi ma lampe enfin ? Tu le sauras tantôt. Lis... Elle présente un volume à Sextus, et pose sa lampe sur le trépied de bronze à droite.Sextus, lisant. « Rome, en l’an romain deux cent quarante-quatre,Et combattra sans vaincre, et vaincra sans combattre. »Ton oracle, Sibylle, a dit vrai sur un point :Nous combattons Ardée, et ne triomphons point. Mais quel est l’ennemi sur lequel, à t’en croire,Rome doit conquérir une facile gloire ?Qui donc sera vaincu sans combat ? ”
“ Sans que par un moyen Lucrèce m’appartienne. Écoute. Sulpice Commandez, seigneur. Sextus Prépare-toi. Je vais à Collatie, et tu viens avec moi. Prends soin d’interroger les femmes de Lucrèce,Pour savoir quelle chambre habite leur maîtresse. Si quelqu’une couchait au seuil, éloigne-la. Charge-toi des présents et de l’or que voilà. Séduis, trompe ou contraint ; mais fais de telle sorte Que personne ne dorme ou ne veille à la porte. Plus qu’un mot : munis-toi d’un glaive et d’un flambeau,Qu’un esclave te suive, et qu’il soit jeune et beau. ”
“ Un amour souterrain n’attire pas vos yeux ;Vous marchez au soleil, et votre front sublime Rougirait de la feinte aussi bien que du crime. Mais voici mon dessein : Rome a besoin de bras ;Un hymen infécond l’appauvrit en soldats ;Votre stérilité se prêtant au divorce,Tarquin à votre époux le dictera de force,Et rompra ces liens au pays odieux D’où Lucine ennemie a détourné les yeux. Tous deux libres alors par un divorce double,L’hymen refleurira sur nos amours sans trouble. Lucrèce fait encore un mouvement.Eh ! quoi donc ! Collatin vous a-t-il su charmer ? ”
“ Grâce à Sextus, la honte, ardente à nia poursuite,A su me relancer jusqu’au fond de mon gîte,Et, debout sur mon seuil, ou dedans, ou dehors,M’attend lorsque je rentre, et me suit quand je sors. C’est bien ! et le mari s’accorde avec la femme,L’un étant ridicule, et l’autre étant infâme,La sottise donnant la main à l’impudeur,Et l’homme sans idée à la femme sans cœur. N’est-ce pas très plaisant, et peut-on trouver pire ?Lucrèce Écoutez, Junius, ce que je veux vous dire. ”
“ Peu dangereux aux chefs, ne le sont qu’aux soldats. Lucrèce Ah ! cet espoir est bon quand le chef est un lâche ;Mais Collatin n’est pas un homme qui se cache,Et, derrière les rangs, abritant sa frayeur,Se fasse un bouclier avec le déshonneur. Il est chef pour se battre à la place première ;A lui, plus qu’au soldat, la guerre est meurtrière ;Et moi-même, après tout, j’aimerais mieux le voir Noblement mort, qu’en vie et traître à son devoir. ”
“ Sextus s’est levé, sur ces derniers mots. Lucrèce et les autres personnages se lèvent également.Lucrèce Seigneur !AronsOui, Collatin a gagné le pari. Gloire à Lucrèce ! Et joie à son heureux mari !Lucrèce Pour trop peu de vertu la louange est trop haute,Et le blâme, seigneur, est trop vif pour la faute. A juger par l’aspect bien souvent on confond ;Quel que soit le dehors, l’honneur peut être au fond. Sextus C’est peu de triompher, vous êtes généreuse. ”
“ Lucrèce Seigneurs, je vous salue. N’importe en quel objet vous l’ayez résolue,Votre arrivée ici, ramenant mon époux,Me réjouit. Soyez les bien-venus chez nous. Elle se rassied ; les princes et Collatin s’asseyent à son exemple sur des sièges approchés par les esclaves. Brute reste debout.Sextus Voici comment nous vint, Lucrèce, cette idée :Depuis un an, bientôt, nous assiégeons Ardée,Et n’avons rien à faire en nos retranchements,Qu’à bloquer l’ennemi, qu’on prive d’aliments. Or, se croiser les bras dans une palissade,Pendant tout un hiver, est chose fort maussade. ”
“ S’exhaler devant moi votre cœur oppressé ?Non, non, vous n’êtes pas ce que l’on croit à Rome. Junius est sous Brute, et le fou cache l’homme ;Et plus vous descendez votre âme de hauteur,Plus vous prouvez par là qu’on doit en avoir peur ;Plus nous vous ramassez de hontes à contraindre,Plus, en se dévorant, la vengeance est à craindre. Brute Vous avez deviné, Lucrèce ; et cet aveu,A Lucrèce adressé, me doit alarmer peu. ”
“ Brute Quand le berger troyen, le ravisseur sans foi,Par qui devait périr la race paternelle,Fut choisi pour donner la pomme à la plus belle,Ce n’est pas à Pallas qu’il décerna le prix :Le berger dissolu prononça pour Cypris. Sextus Que dis-tu de Cypris, ô Brute, trois fois Brute !Parle-nous de Lucrèce. Tullie Importante dispute !Il sera bon d’apprendre à la postérité Qu’un prince, un fils du roi Tarquin, a déserté,Connue un mauvais soldat, le camp qui le réclame,Pour venir s’assurer des beaux jeux d’une femme. ”
“ Brute Qu’en pensez vous, Tullie ?Trouvez-vous que ce soit assez être avilie ?Qu’espérez-vous encor qui soit plus infamant ?Ne vous suffit-il pas des mépris d’un amant ?Et pour rassasier un cœur comme le vôtre,Vous faut-il essayer des mépris de quelque autre ? ”
“ D’être conçu par Brute, et pratiqué par Rome. Brute Eh bien ! A l’accueillir dispose les esprits ;Ils le serviront mieux, quand ils l’auront compris,Et leur haine du joug en sera plus robuste,Quand ils auront l’espoir d’un gouvernement juste. Occupe à ces leçons notre moment d’arrêt. Surtout de mon concours garde bien le secret. Aucun homme que toi n’est dans ma confidence. Va. J’aperçois Sextus. Laisse-moi par prudence. Valère sort. Brute se rassied. Sextus et Tullie entrent par la porte latérale à droite. Scène III Brute, Sextus, Tullie. ”
“ Il a, la serpe en main, taillé dans chaque race. La maison de Numa n’est plus qu’un souvenir ;Celle d’Hostilius s’éteint sans rajeunir,Et le sang du feu roi, tari jusqu’à sa source,N’a que Brute le fou pour dernière ressource. Sulpice Mais Valère peut-être.Sextus Un honnête orateur !Qui s’amuse aux discours n’est pas conspirateur. ”
“ De savoir discerner le plus fort à la lutte,Le danseur le plus souple, et la meilleure flûte,D’être la plus adroite au jeu de l’osselet,De se blanchir le teint par l’usage du lait,Afin d’entendre dire à la foule empressée Qu’auprès l’ivoire est pâle et la neige effacée,De sourire à propos à tout ce qui se dit,Le corps demi-couché sur les coussins d’un lit,Appelant le zéphyr par les plumes mouvantes Qu’autour de leur maîtresse agitent les servantes,Et les cheveux livrés aux porteuses de fleurs,Instruites dans le soin d’assortir les couleurs ”
“ Qu’on poussât jusqu’au bout cette trahison noire ;Qu’un parent, qu’un ami, qu’un hôte médita Contre son hôte absent cet énorme attentat ;Et qu’un dessein si faux pût séjourner dans l’âme,De visiter quelqu’un pour lui prendre sa femme. Vous vous trompez. J’estime et j’aime mon mari. ”

