“ Ce fut Arthur qui empêcha le roman de prendre corps, avec l’insouciance et l’amour du moi si caractéristique chez lui. Il arrivait toujours au mauvais moment, quand les deux amoureux allaient dire le mot qui révèle et qui lie, quand le trop-plein de leur cœur allait s’épancher. Pas une fois il ne songea qu’il dérangeait un tête-à-tête qu’un bon frère aurait prolongé, pas une fois il ne songea que ce grand garçon qui était assis à côté de sa sœur serait pour elle un bon protecteur dans la vie, pas une fois il ne songea au bonheur des autres ; il ne pensa qu’à lui-même. ”
Alfred Mousseau
Résumé
“Mirage”, est une œuvre de Alfred Mousseau. Des thèmes tels que Beaulieu, Saint-Augustin ou Dulieu y sont abordés.
Citations de Mirage (Alfred Mousseau)
“ Adulé par les uns, respecté par les autres, généralement estimé, Dulieu n’était connu sous son vrai jour que par un petit nombre de malheureux dont aucun n’était capable de lui faire perdre la considération à laquelle il n’avait pas droit et dont il jouissait quand même. Il passait la belle saison à Saint-Augustin et goûtait les beautés de la nature sans aucune arrière-pensée, avec autant de calme et de candeur qu’un enfant : les parfaites canailles éprouvent souvent une paix d’esprit et de conscience que bien des honnêtes gens scrupuleux pourraient leur envier. ”
“ Ni Louis ni Ernestine ne savaient ce que c’était que l’amour et il avait déjà passé près du jeune homme sans que celui-ci s’en aperçût, aux dernières vacances de Noël, mais tous deux goûtaient dans la compagnie l’un de l’autre un plaisir sincère et grandissant contre lequel ils ne réagissaient pas. Louis n’éprouvait plus sa timidité habituelle avec la jeune fille et ils en étaient venus à se considérer comme des amis. L’amour commence souvent par cette amitié franche qui met en harmonie les esprits, avant que les cœurs ne battent à l’unisson. ”
“ C’était la raison pour laquelle il tenait à bien jouir de ses vacances, mais une autre raison aussi lui faisait rechercher la société d’Ernestine : deux êtres jeunes ne peuvent longtemps faire des promenades ensemble, contempler le ciel quand les nuages blancs des belles après-midi d’été s’y entassant à l’horizon ou quand les étoiles y tremblent dans l’azur au cours des soirées tièdes et parfumées, écouter les chants des cigales au cours des haltes sous les grands arbres, sans entendre quelquefois aussi le battement de leurs cœurs. ”
“ C’est un mois aimé à juste titre de ceux qui prennent des vacances et de ceux qui n’en prennent pas, car il apporte à tous des joies et il donne à tous un peu de sa sève généreuse. Il fait couler plus vite dans les veines un sang plus généreux ; et les malheureux, qui peinent toute l’année, savent que juin les met pour tout un été à l’abri du froid et des privations, car il marque l’ouverture des grands travaux qui se font en notre pays jeune et qui donnent à chacun le moyen assuré de gagner sa subsistance et celle de sa famille. ”
“ Quant à Arthur Doré, sa mère et sa sœur l’avaient accueilli comme s’il eût été l’enfant prodigue revenant au foyer ; elles avaient accablé ce grand enfant un peu fainéant de marques de tendresse et d’attention touchantes et exagérées. Dès qu’il fut arrivé, il devint, comme autrefois, le seul être de la maison qui comptât. On se régla sur ses caprices, on prévint ses moindres désirs. Madame Doré et Marcelle voulaient qu’il se reposât de son mieux, qu’il se remit parfaitement de toutes les fatigues de la vie d’université. ”
“ « Monsieur Dulieu disait que c’était un placement de tout repos. — Oh ! tous ces achats de lots sont plus ou moins des spéculations, affirma le docteur. Le père Beaulieu pâlit et fut secoué d’un tremblement convulsif. Le docteur regretta d’avoir parlé trop vite. « Où sont ces lots ? » lui demanda-t-il ? Le père Beaulieu le lui dit et le docteur ne put s’empêcher de remarquer : « c’est bien loin ». « Mais ils ont de la valeur quand même », répétait l’épicier, avec l’entêtement d’un homme qui veut espérer malgré tout. ”
“ La fleur est plus belle que le fruit et son parfum est plus enivrant que le goût savoureux de celui-ci. Marcelle était transformée. Elle chantait tout le jour et sa gaieté était si vive que sa mère ne pût s’empêcher de constater que la présence d’Arthur à la maison la rendait très heureuse. — C’était du moins ce que croyait madame Doré, mais elle se trompait ; il ne s’agissait pas d’Arthur. Cependant les vacances tiraient à leur fin. Louis multipliait ses visites, car il trouvait à la conversation de la jeune fille et à sa présence un charme et une douceur extrêmes. ”
“ Les professeurs, qui ont vu passer tant de jeunes gens, savent les tempêtes et les orages qui assailliront cette belle jeunesse et le discours d’ouverture du doyen, dans chaque faculté, est généralement une sorte de petite homélie laïque au cours de laquelle il exhorte ses auditeurs à bien faire et leur donne les conseils que lui inspire son expérience. C’est des exhortations de ce genre qu’entendirent Louis Duverger et Arthur Doré, quand l’appariteur convia à la salle des cours les étudiants qui causaient et riaient, en se racontant leurs aventures et leurs plaisirs de l’été. ”
“ Ils songent aux champs couverts de sillons, où juin fera germer la moisson, ils voient en esprit les lacs et les rivières que le soleil irradie de ses rayons ; la nostalgie du grand air des champs, des bois et de la liberté s’empare d’eux ; le travail commence à leur peser et c’est avec difficulté qu’ils font le dernier effort qui doit couronner l’œuvre de toute l’année. ”
“ Après s’être occupées des mondains et des mondaines venus à Saint-Augustin pour y étaler leurs toilettes et leurs belles manières, pour s’y amuser et pour se recouvrir les joues de la couche de hâle qu’il est de bon ton de posséder, à l’automne, au retour à la ville, elles voulaient se donner le plaisir nouveau de lier connaissance avec ce jeune homme, qui n’était pas de leur monde, mais qui avait l’air aussi intelligent et qui paraissait aussi bien et mieux que n’importe quel gommeux de la belle société. ”
“ La vie d’université s’ouvrit donc, avec ses journées bien remplies de besognes diverses, car les étudiants qui veulent travailler ont tous l’ouvrage qu’ils veulent, comme aussi ceux qui veulent perdre leur temps et fainéanter le peuvent facilement. On commence en effet à pratiquer l’apprentissage de la vie, à l’université ; on n’a plus une règle prévoyant l’emploi de chaque instant et on est absolument libre, — en apparence, car l’esclavage du travail quotidien est bien plus dur que les règles des communautés et des écoles. ”
“ Combien plus elle aurait été épouvantée si elle avait connu la grande dévoreuse d’hommes qui boit leur sang, affaiblit leurs muscles, éteint leur énergie et les enveloppe d’une étreinte irrésistible et fatale, dont les monuments sont faits des sueurs et de la moelle des travailleurs qui les ont édifié, qui contient les œuvres d’art et la science et qui demande à ceux qui viennent s’affiner au contact d’une plus haute civilisation une rançon épouvantable, qui reçoit les hommes forts par milliers et qui en fait des miséreux livides, dont les enfants, demain, iront au cimetière. ”
“ La paix et la joie s’étaient répandues sur la terre parmi les hommes de bonne volonté, et cet événement heureux allait maintenant être célébré dans tous les foyers, où il allait procurer aux petits ces joies si vives et si sincères dont, devenus grands, nous nous rappelons tous avec un vague regret, comme on se rappelle les jours de bonheur qu’on ne peut plus revivre. ”
“ Pour le moment, il ne songeait guère aux études et il ne pensait qu’à une chose : ferait-il beau pour le pique-nique que donnaient la femme du docteur Ducondu et quelques autres dames et auquel elles lui avaient fait l’honneur de l’inviter ? On a beau être sérieux et studieux, on n’est pas insensible à de telles invitations, surtout quand les vacances tirent à leur fin et qu’on n’aura peut-être plus l’occasion, une fois le pique-nique terminé, de revoir les jolies voisines et les séduisantes jeunes filles venues de la ville, qui passent en riant si gentiment dans les rues du village. ”
“ Mais nous sommes avant tout humains : qu’un espoir terrestre survienne, que la richesse et la fortune s’offrent à nous, et nous courons à sa rencontre. Le père Beaulieu eut accueilli avec plaisir une occasion de s’enrichir. Dulieu, qui trouva la propriété tout à fait à sa convenance, résolut de l’acheter, mais il ne fit pas de proposition immédiate, craignant que le père Beaulieu ne lui demandât un prix exagéré ou ne refusât sa proposition. Il entreprit une campagne savante pour tirer partie des instincts de cupidité qui sommeillaient dans le cœur du cultivateur. ”
“ Louis avait accompagné le père Duverger chez l’épicier, qui les reçut tous deux avec un vif plaisir. Le père Beaulieu aimait toujours à recevoir Louis, dont la conversation amusait ses enfants et qu’il voyait avec un secret espoir causer avec Marie, mais la visite du père Duverger était pour lui un événement particulièrement heureux, car il allait pouvoir s’entretenir des gens et des choses de Saint-Augustin, choses et gens auxquels il s’intéressait encore beaucoup plus qu’à tous les événements de la grande ville où il demeurait. ”
“ Celui qui n’a pas su pâlir sur les livres, dans le calme et le recueillement d’une chambrette d’étudiant, pendant que dans la cité illuminée par la clarté brillante mais blafarde des réverbères passe le tourbillon des plaisirs, pendant que la foule s’amuse et jouit, celui-là n’est pas prêt pour la vie, et n’est pas digne du succès. ”
“ La jeunesse n’est pas l’âge des chagrins profonds et des craintes de longue durée : quand Marie s’éveilla, le premier jour qu’elle se trouva à la ville, elle sourit au soleil matinal qui lui souhaitait la bienvenue et elle se sentit pleine de courage et de gaieté. ”
“ Le départ de Joseph, le travail fatiguant qu’occasionnait l’affluence des acheteurs, l’éloignement des lieux où depuis leur enfance les membres de la famille avaient coutume de fêter la Noël, tout contribuait à empêcher le père Beaulieu, sa femme, Henri et Marie de se mettre à l’unisson du bonheur de ceux qui les entouraient. La joie débordante des autres ne leur procurait que du travail. ”
“ Elles poussaient la porte de l’épicerie et l’air frais du soir entrait avec elles, comme un ami. Toutes les journées n’étaient pas aussi calmes que celle dont on vient de lire le récit. La vie de quartier est en effet plus intense pendant l’été que pendant toute autre saison. Tout le monde vit dehors, une fois que le soleil est un peu tombé sur l’horizon. On se visite davantage et il en résulte de nombreux ennuis et de nombreuses querelles. Pourquoi faut-il qu’on s’occupe des affaires des voisins ? Pourquoi insulte-t-on ceux qu’on ne connait pas et qui ne tiennent pas à vous connaître ? ”
“ Le père Beaulieu ne le disait pas, mais il était profondément découragé. Le changement de toutes ses habitudes, à un âge où l’on n’en change guère, le départ de Joseph du foyer, les ennuis divers qu’il avait subis depuis son arrivée à la ville, les traces et le travail pénible du commerce d’épicerie, tout concourait à le harasser, à le surmener, à lui faire regretter les jours paisibles d’autrefois et les vieilles amitiés de Saint-Augustin. Il ne se plaignait pas cependant. Il était stoïque comme un vrai fils du sol : on ne se plaint pas, à la campagne, quand on souffre ”
“ Elle eût aimé à se jeter dans ses bras, pour être consolée comme une enfant, subissant à son insu la loi qui veut que les sentiments tendres succèdent aux sentiments tristes et que la mort fasse germer l’amour. La fin soudaine du père Beaulieu avait produit une profonde impression chez le docteur Ducondu, où on avait suivi avec intérêt les péripéties de la vie du cultivateur, depuis son départ de la campagne. Souvent madame Ducondu et Ernestine avaient discuté avec le docteur la possibilité pour un homme de l’âge du père Beaulieu de changer d’occupation et de vie. ”
“ Malgré l’heure matinale à laquelle ils se rendirent, beaucoup d’étudiants étaient déjà là, heureux de reprendre leurs études et de recommencer la vie libre de tout soucis de l’université, où on oublie trop facilement qu’on est venu pour travailler et se créer un avenir. L’université est un carrefour d’où partent les chemins qui conduisent dans la vie et c’est là qu’on choisit définitivement sa voie et qu’on se fait ce qu’on doit être plus tard. ”
“ Dormez pauvres gens, dormez dans la nuit noire où l’on trouve l’oubli : Dieu a fait le sommeil pour les malheureux. Sur la route blanche, éclairée par le luminaire des étoiles, sur la route où souvent le père Beaulieu avait conduit sa famille, des familles entières passaient, dans des carrioles aux gaies sonneries. Elles se dirigeaient vers l’église de Saint-Augustin. Les sonneries des carrioles répondaient au carillon des cloches de Noël. ”
“ Mais le père Beaulieu avait fini par se rendre compte de la vérité et il avait vu clair à travers les réticences du docteur : il était ruiné, ruiné après une longue vie de labeurs et quand il aspirait au repos. Dulieu l’avait trompé, s’était joué de lui et lui avait arraché tout ce qu’il possédait. Les lots, vendus avec la condition ordinaire qu’ils demeureraient la propriété du vendeur tant qu’ils n’auraient pas été complètement payés, allaient demeurer à l’agent d’immeubles, qui garderait aussi l’argent. ”
“ Ceux qui vivent sous les climâts où les quatre saisons sont aussi tranchées que dans notre pays ont peine à croire qu’il puisse exister des endroits où le ciel est « toujours bleu » et où le printemps règne éternellement ; ils accueillent avec un égal plaisir la venue de chaque saison, quoiqu’ils maugrèrent un peu contre l’automne, et saluent chacune comme une vieille connaissance dont l’arrivée met de la joie au cœur. ”
“ Louis connaissait à peine Ernestine et n’était allé chez elle que par besoin de distraction, mais Marcelle, qui le connaissait depuis des années, qui le savait bon, intelligent et studieux, qui aimait sa physionomie franche et sérieuse, et dans l’existence de laquelle il tenait une place considérable, crut avoir perdu son ami d’enfance et elle en fut chagrinée. Une jeune fille ne sent jamais si bien qu’elle s’intéresse à un jeune homme que quand elle suppose qu’il a des attentions pour une autre femme. ”
“ Mais Henri et Marie, qui étaient jeunes et qui ne se laissaient pas décourager aussi vite, car à cet âge on ne doute pas de l’avenir, se récrièrent contre l’idée d’abandonner la lutte que suggéraient les paroles de leur mère. Tous deux se mirent l’esprit à la torture pour trouver parmi leurs connaissance quelqu’un qui pût acheter les « lots » de leur père. Tout à coup Henri s’écria : « si vous demandiez au docteur Ducondu ; c’est un bon homme et il est riche. » L’idée sembla susceptible de succès au père Beaulieu, et c’est ainsi qu’il fut amené à faire une démarche auprès du docteur. ”
“ Si le père Beaulieu se fût écouté, il eût emmené à Montréal tous ses animaux de ferme et il eût aussi emporté tous ses meubles et tous ses instruments aratoires. Il fallut les exhortations réunies de sa femme, de ses fils et de sa fille, qui lui représentèrent que les maisons de la ville n’étaient guère spacieuses, pour qu’il se résignât, avec un serrement de cœur indicible, à mettre en vente ses animaux, ne se réservant qu’un cheval et une vache. Il ne garda qu’une voiture légère, qui servirait à livrer les commandes en ville. ”
