“ Les autos qui s’arrêtent devant l’hôtel des Gais lurons ne sont point de somptueuses limousines, mais de ces braves voitures servant aux médecins ou aux notaires parcourant la région, parfois aussi au touristes de richesse moyenne. Mais qu’on arrive en auto, par le train, à pied, ou exceptionnellement en voiture, on est toujours aussi bien accueilli dans cet hôtel-auberge, et l’on reçoit le même sourire aimable de la patronne, le même bonjour cordial de l’hôtelier maître Honoré, le même coup d’œil provocant de la jolie servante Adèle. ”
Edmond Mandey
Résumé
“Cœurs en folie”, est une œuvre de Edmond Mandey. Des thèmes tels que Honoré, Adèle ou l'hôtelier y sont abordés.
Citations de Cœurs en folie (Edmond Mandey)
“ Comment faisait-il pour être un amant aussi brillant alors qu’il n’était qu’un médiocre mari. Et l’amant était si brillant que dame Jeanne en oubliait le rôle qu’elle était venue jouer là, et qu’elle était, pour le moment, à la place de sa servante dans les bras de son époux. L’amour la prenait complètement et elle s’abandonnait au plaisir des sens, entièrement, sans penser à autre chose. Pourtant elle revint à elle. L’homme était toujours auprès d’elle, la caressant encore, la couvrant de baisers. ”
“ Hélas ! Faut-il que dans ce ciel sans nuages couve un orage prochain ? Faut-il que cette existence si calme soit menacée de troubles imprévus ? Faut-il qu’une si belle harmonie risque d’être rompue ! Pourquoi donc, demanderez-vous ? Pourquoi ? Parce que... c’est chose impossible à croire, rien ne pouvait le faire supposer... parce que maître Honoré est amoureux de sa servante. Oui, je sais, Mme Honoré est fidèle ! Son mari n’a rien à lui reprocher ! Elle est certainement au moins aussi bien, sinon mieux qu’Adèle. ”
“ Un homme ne reçoit pas une gifle de bon cœur, d’une femme, surtout quand cette femme est sa servante. Et maître Honoré ne l’accepte point ainsi... Il est tout à fait furieux maître Honoré, et il ne veut pas rester sur un pareil affront. Aussi fait-il voir immédiatement qu’il est le patron, et c’est d’un ton autoritaire et rageur, d’un ton qui décèle tout son emportement, et la voix tremblante qu’il réplique : — Ah ! Je ne te dis rien... Je ne te dis rien. Tu préfères donc quelque jeune galant, comme ceux qui viennent ici boire et te font la cour. ”
“ Quant à la servante Adèle, c’est une plantureuse fille de vingt ans, rousse et appétissante, bien en chair, au regard brillant, aimant rire, plaisantant avec tous les clients, pas farouche, mais qu’on n’a jamais prise en faute, elle non plus, et à qui l’on ne connait pas de galant, ni de promis. Elle travaille sans se rebuter, sans se fatiguer non plus, en chantant, car Adèle est gaie, comme son maître, comme sa maîtresse. Tout le monde est gai, par principe, dans l’hôtel des Gais Lurons. ”
“ Et c’est pour cela, pour le simple désir de goûter à un fruit défendu, d’éprouver du nouveau en amour, pour cela uniquement que maître Honoré veut tromper son épouse avec sa servante. Il est agacé de voir ses clients faire des avances à Adèle, lui lancer des œillades, voire même essayer de l’embrasser par surprise. Il est agacé, et jaloux. Lui aussi, il la convoite ; lui aussi se sent tenté par les charmes de cette jeunesse qui couche sous son toit. Et voilà d’où viendra la catastrophe qui va s’abattre sur l’hôtel des Gais Lurons. Elle viendra, cette catastrophe, n’en doutez pas. ”
“ En même temps, elle allumait une lampe pour confondre son époux... Elle allumait une lampe et se trouvait en présence du notaire, assis sur le lit, et qui la regardait en souriant tranquillement. L’étonnement empêchait la femme de parler. Pourtant, elle laissa échapper quelques mots révélant sa stupéfaction : — Vous !... Vous !... — Oui, chère amie, moi... moi qui vous aimais trop, qui n’ai pu résister à ma passion. Mais elle l’interrompit, riant moqueusement : — Ne dites donc pas de bêtises ! Vous êtes comme les autres. Ce n’est pas moi que vous veniez retrouver dans cette chambre. ”
“ Me Robert n’était pas un niais. Loin de là, c’était au contraire, un homme très perspicace. Rien qu’au ton de maître Honoré, il devina que celui-ci avait, pour défendre aussi vivement l’honnêteté de la rousse Adèle, des motifs personnels. Et quels motifs personnels voulez-vous qu’eût un patron d’auberge de protéger ainsi sa servante contre un bon client sinon qu’il voulait se réserver ladite servante pour lui-même. Cela était donc possible. Ayant la félicité extraordinaire de posséder pour épouse une perle comme dame Jeanne, maître Honoré la trompait avec Adèle... ”
“ J’ai besoin que ma servante vienne tout de suite... Le notaire, croyant qu’il pourrait, comme la première fois, éloigner le mari, apparut : — Qu’y a-t-il donc ? dit-il... — Il y a que je veux parler à Adèle... Qu’elle se montre. Elle n’a pas besoin de se cacher... puisque je sais bien que vous êtes son amant !... L’hôtelière était plus morte que vive. En vain, Me Robert voulut empêcher Honoré d’approcher du lit. Tout courroucé, ce dernier découvrit son épouse : — Ah ! Madame ! s’écria-t-il ! C’était donc vous qui étiez là, tandis que je me morfondais... Ah ! ”
“ Maître Honoré avait décidé d’endormir la confiance des uns et des autres en ne dérangeant point ce soir-là l’ordre établi par son épouse. Quant à Adèle, elle se sacrifiait, sans enthousiasme aucun. Penser que, tandis qu’elle couchait seule, dame Jeanne usait de son lit avec son amant la mettait en rage. En écrivant « son amant » nous entendons bien, comme elle l’entendait elle-même, l’amant de la servante. N’avait-elle pas somme toute, quelque droit de traiter ainsi l’homme auquel elle avait accordé pour la première fois ses saveurs. ”
“ L’hôtelier avait réservé pour cette nuit-là l’exécution de sa vengeance. Il avait, durant la journée, amené hypocritement la conversation avec le notaire sur la jeune servante. — Eh bien ! Maître Robert, lui avait-il dit, je ne vous ai point dérangé cette nuit ; vous avez pu, en toute quiétude, filer le parfait amour avec la belle Adèle. — Que me dites-vous ? répondit l’amant de dame Jeanne. Je m’en suis bien gardé. N’était-ce pas votre tour ? — Oh ! Je m’en voudrais de vous la prendre. Elle vous préfère, gardez-là. Pour mon compte, j’y renonce. ”
“ Nous allons bien rire lorsque minuit sonnera. Me Robert, on a vu comment, était venu déranger toute la combinaison échafaudée par l’hôtelière, et c’est ainsi que, croyant se coucher auprès de dame Jeanne, il s’était étendu à côté de la pauvre Adèle, qui, quoi qu’elle eût fait pour sauver sa vertu, ne s’était tirée d’un péril que pour tomber dans un autre. La jeune fille avait, naturellement, entendu entrer le notaire dans la chambre. Mais elle avait cru que ce visiteur nocturne était maître Honoré, venant s’assurer que sa femme était couchée et endormie. ”
“ Car, si amoureux qu’il fût, l’hôtelier ne perdait pas le sens du commerce, et ses amours ne l’empêchaient point de veiller à ses affaires. D’ailleurs, il y avait temps pour tout, et il serait l’heure de penser aux choses du cœur lorsque minuit sonnerait que tous les habitants de l’hôtel des Gais Lurons goûteraient un repos bien gagné et que leur sommeil se ferait complice des desseins criminels de maître Honoré. Il y pensait bien quand même, et ne doutait pas qu’Adèle laisserait, comme il l’avait exigé, ouverte la porte de sa chambre. ”
“ Adèle était anéantie... Elle s’attendait bien à quelque chose, mais pas à cela... — Vous ! s’écria-t-elle... Vous ! — Oui, moi ! Rien n’est plus facile. Et la patronne expliqua à la servante ce qu’elle devait faire. C’était bien simple, mais il fallait y penser. Elles changeraient de chambre toutes les deux pour une nuit. Mme Jeanne se glisserait dans le lit d’Adèle, tandis que la servante viendrait prendre la place de sa maîtresse dans le lit conjugal. Cela n’aurait pas d’importance puisque maître Honoré, pour cette nuit, était décidé à respecter le sommeil de son épouse. ”
“ Mais Adèle le regarda et, tout en baissant les yeux, elle lui dit : — Vous n’allez pas vous en aller comme ça... Sans m’embrasser... C’est une chose que l’on ne peut refuser à une femme, surtout lorsque l’instant d’avant on lui a pris, par surprise, sa virginité. Et puis, Me Robert n’en éprouvait aucun déplaisir. Aussi s’exécuta-t-il sans se faire prier. Il s’exécuta sans se faire prier, et, lorsqu’il eut posé ses lèvres sur celles de la servante, celle-ci, avant de se dégager, lui demanda tout doucement : — Dis-moi que tu as été aussi heureux qu’avec Mme Jeanne ! Ça me consolera. ”
“ Il est évident qu’à ce moment, maître Honoré n’avait plus de secret à garder et que, pour lui, peu importait qu’il en dit plus ou moins long à son confident occasionnel. Il ne travestit qu’un peu la vérité, relatant les choses à sa façon, en se vantant que la jeune fille n’avait pas su lui résister et, heureuse d’être distinguée par lui, lui avait tout de suite accordé ce qu’il lui demandait. — Vous êtes un heureux homme ! remarqua le notaire. Et j’envie votre bonne fortune ! ”
“ L’hôtelière tenait Adèle en grande estime ; elle la savait sage, et elle jugeait que c’était là une grande qualité, à laquelle d’ailleurs la servante en joignait beaucoup d’autres, dont la moindre n’était pas d’être très dévouée à sa maîtresse. Elle vit bien tout de suite à l’air de sa servante que celle-ci avait une confidence extraordinaire à lui faire et qu’il se passait dans cette maison habituellement si paisible quelque évènement anormal. Même par le ciel le plus clair, les gens nerveux sentent venir l’orage. ”
“ Il plaisantait d’autant plus qu’il ne pensait qu’à la patronne en parlant de la servante. Même, il ajouta, en riant : — C’est le complément d’un bon dîner ! Mais maître Honoré protesta : — Vous vous trompez, dit-il... Adèle est une fille sage... très sage... et, si vous voulez un conseil d’ami... n’essayez pas avec elle... — Le croyez-vous. Elle n’a pas l’air farouche. — Il ne faut pas se fier aux filles qui n’ont pas l’air farouche... — Combien pariez-vous, maître Honoré, que si je le veux, dès ce soir... ”
“ Mais, pour cela, il fallait que maître Honoré ne montât pas à la chambre d’Adèle. Me Robert ne s’effrayait pas de cela. Qu’était-ce pour un homme comme lui qui venait, par surprise, de ravir la vertu à une brave servante, laquelle se croyait en toute sécurité dans le lit de sa patronne. ”
“ Tout va bien dit le notaire en le voyant dans cette posture. Il est capable de rester ainsi toute la nuit. Il n’est peut-être pas tout à fait minuit, mais peu importe. Je vais quand même monter à la chambre de la servante. Il était tout heureux, et fier de lui-même. N’avait-il pas finalement abattu tous les obstacles et n’allait-il pas retrouver la dame de ses pensées ? Il y allait très dispos, ayant oublié complètement l’aventure avec Adèle ; pauvre Adèle, c’était elle qui était sacrifiée dans cette histoire. ”
“ Elle se disait vaguement que si elle cédait, elle ne pourrait plus se refuser aux caprices de l’hôtelier, et, plus elle le considérait, moins elle se sentait de penchant vers ce homme qui n’avait rien de plaisant et réellement, était beaucoup moins séduisant que le notaire avec lequel — quoique contre son gré et par surprise — la jeune servante avait la nuit même sacrifié son innocence. ”
“ Maître Honoré vit sans souci, tout comme le célèbre meunier de Berlin. Ses affaires vont bien et il possède une femme charmante. C’est le moment de parler de l’hôtelière, dame Jeanne, qui seconde son mari dans le direction de l’hôtel-auberge. Ne croyez pas que ce soit une maritorne revêche. Au contraire, c’est une agréable personne, que beaucoup envient à son mari. Trente ans, brune, de grands yeux noirs profonds qui jettent le trouble dans le cœur de tous ceux sur lesquels ils se posent. ”
“ Elle se plaisait, au contraire, à écouter des compliments qui ne pouvaient manquer de la flatter, car, si convaincue qu’elle fût de ses avantages personnels, elle était comme toutes les personnes de son sexe, heureuse que les hommes les remarquassent. Entre elle et Me Robert, il n’y avait donc rien, tout au plus, pourrait-on dire, un petit flirt innocent et qui ne tirait pas à conséquences, quoi qu’il ne fût pas certain que Mme Jeanne ne se fût pas dit souventes fois : « Si je voulais tromper un jour mon mari, ce serait certainement avec ce galant notaire. » ”
“ Alors, prenant son parti résolument, Adèle raconta la scène de la journée ; elle n’omit aucun détail, aucun, ni aucune des paroles échangées, ni même la gifle qu’elle avait donnée, surtout la gifle parce que c’était une preuve qu’elle n’avait pas encouragé son patron... Et quand elle eut fini, elle dit : — Madame Jeanne, vous ne m’en voulez pas, bien sûr ?... Ce n’est pas de ma faute, je vous le jure, je n’ai rien fait pour ça, moi, rien... pas ça !... L’hôtelière était stupéfaite, oui, absolument stupéfaite. ”
“ Le rusé notaire n’allait pas du tout chercher de cigares dans sa chambre... Maintenant qu’il avait acquis la certitude que maître Honoré allait se rendre dans la chambre de sa servante, maintenant qu’il était certain que l’hôtelier trompait sa femme, il jugeait le moment venu d’aller demander à celle-ci de tenir la promesse qu’elle avait faite le jour même en riant et en déclarant : « Cela ne m’engage à rien, car mon mari est fidèle »... Ah oui ! ”
“ Lorsqu’un lit est vraiment trop étroit pour qu’on y couche deux côte à côte, tout le monde sait comment s’y prennent les amoureux et de quelle manière ils s’accommodent de son exiguïté. C’est ce que firent le notaire et dame Jeanne, celle-ci toujours convaincue qu’elle avait affaire à son mari. ”
“ Mais elle ne prononça pas un seul mot, pensant que Maître Honoré allait entrer. L’hôtelier cependant, n’entendant rien, renouvela son appel : — Jeanne ! Je t’apporte la preuve que c’est avec le notaire qu’Adèle est couchée... Lève-toi et viens voir !... Jeanne ne se leva pas... et pour cause ! Alors, maître Honoré se décida à entrer... puisque aussi bien la porte était ouverte. Adèle se cacha sous les couvertures, toute tremblante. L’hôtelier, étonné de cette attitude, s’approcha du lit, et, avançant le bras, releva les draps pour secouer la dormeuse. ”
“ C’est la bonne... La bonne !... Ils sont tous amoureux de la bonne... Et elle s’assit la tête dans les mains, essayant de pleurer... Alors il s’approcha, la prit doucement par les poignets et l’attirant vers lui, l’embrassa sur le front et sur les yeux, disant : — Non, Jeanne chérie... Ce n’est pas la bonne, c’est bien toi que je suis venu retrouver ici. Écoute, je sais que tu as changé de chambre avec Adèle parce que ton mari devait venir cette nuit voir ta servante. ”
“ Allez ! allez !... Votre épouse est jeune et jolie, contentez-vous-en et laissez-moi en paix. Mais l’hôtelier ne veut pas capituler. Une colère commence à sourdre en lui contre cette fille qui le repousse en le raillant : — Plus souvent, s’écrie-t-il, que je te laisserai en paix. Je m’entêterai au contraire jusqu’à ce que tu cèdes. En même temps, maître Honoré se rapproche d’Adèle et la prend par la taille. Il ne se connait plus, il est prêt à toutes les audaces. ”
“ Maître Honoré en est toujours le patron et il vous accueillera avec la même cordialité. L’hôtelière également aura le même sourire avenant, avec une pointe de fierté et un air de triomphe que n’avait pas dame Jeanne. Car l’hôtelière, à présent, c’est Adèle, qui a épousé son patron après que celui-ci eût divorcé... ”
“ Et, en attendant, va vite à ton ouvrage, car autrement maître Honoré pourrait se doute de quelque chose en nous sachant depuis si longtemps seules à causer toutes deux. Adèle, un instant plus tard, apparaissait dans la salle. Elle ne s’était jamais montrée plus gaie, plus empressée envers les clients. L’hôtelier lui-même ne put s’empêcher de constater que sa servante était de très bonne humeur, et il en fut dupe au point de se dire : — Elle en a pris son parti. Eh ! Eh ! Je crois que je vais passer une nuit agréable ! Ce qui prouve que les hommes seront toujours dupes des ruses féminines. ”
“ Car, vous l’avez bien deviné, n’est-ce pas, ce n’était pas dame Jeanne qui était dans le lit, c’était Adèle ! Comme il avait été convenu, entre elles elles avaient changé de chambres. À peine l’hôtelière avait-elle pris congé de son mari et de Me Robert qu’elle appelait sa servante : — Maître Honoré ne se doute de rien ? lui demanda-t-elle. — Oh non ! Madame ! J’ai fait exprès l’aimable toute la soirée. — Il t’a parlé encore ? — Oui... une fois, il m’a glissé un mot : « À cette nuit. » — Et que lui as-tu répondu ?... Tu ne l’as pas éconduit au moins. — Oh non ! Pensez-vous. ”
Termes fréquents
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