“ Oui, oui, mon oncle, ma sœur Mila a des histoires fantastiques sur ce Piccinino, qui défraie toutes les causeries des jeunes fileuses de Catane. C'est, disent-elles, un brigand redoutable, qui enlève les femmes et tue les hommes jusqu'à l'entrée du faubourg. Je ne croyais point à ces contes.—Il y a du vrai au fond de tous les contes populaires, reprit le moine: le Piccinino existe et agit. Il y a en lui deux hommes, celui que les campieri poursuivent en vain, et celui que personne ne s'avise de soupçonner. ”
Citations sur “Piccinino”
“ Un peu de violence, un homme aposté derrière la porte, eût suffi pour le faire tomber dans les mains du bandit. Il y avait encore bien d'autres ruses avec lesquelles le Piccinino était habitué à se jouer, et qui eussent aussi bien réussi; car l'abbé, avec toutes ses intrigues, sa curiosité, son espionnage perpétuel, ses mensonges effrontés et sa persévérance sans pudeur, était un misérable du dernier ordre, et l'homme le plus borné et le moins habile qu'il y eût au monde. ”
George Sand,
Le Piccinino
(1847)
“ Ah ! ne trouble pas ma joie par ton ressentiment ! Sois mon frère, comme je veux être le tien ! Au nom de Dieu qui nous ordonne de nous aimer, mets ta main dans la mienne, et viens aux pieds de ma mère pour qu'elle te pardonne et te bénisse avec moi. A ces paroles, dites avec l'effusion d'un coeur généreux et sincère, le Piccinino faillit s'attendrir ; sa poitrine se serra comme si les larmes allaient le gagner ; mais l'orgueil fut plus fort que la voix de la nature et il rougit de l'émotion qui avait menacé de le vaincre. ”
“ Le Piccinino! J'ai entendu parler de lui; c'est un homme terrible. Est-ce qu'il viendra avec vous? Je mourrais de peur si je le voyais!—Et pourtant, dit le bandit, charmé de découvrir que Mila était si peu au courant de l'aventure, je gage que, comme toutes les jeunes filles du pays, tu meurs d'envie de le voir.—J'en serais curieuse parce qu'on le dit si laid! Mais je voudrais être sûre qu'il ne me vît point.—Sois tranquille, il n'y aura que moi, moi tout seul, chez le paysan de Nicolosi. As-tu peur de moi aussi, voyons, enfant que tu es? Ai-je l'air bien redoutable? bien méchant? ”
“ Mais que devint la pauvre Mila, lorsque, dès les premiers mots de son récit, la princesse l’interrompit en lui disant : « Ô ma fille ! c’était le Piccinino ! » Mila essaya de se débattre contre la réalité. Elle raconta qu’au dire de tout le monde, le Piccinino était court, trapu, mal fait, affligé d’une laideur atroce, et qu’il avait la figure ombragée d’une chevelure et d’une barbe touffues ; tandis que l’étranger était si élégant dans sa petite taille, si gracieux et si noble dans ses manières ! ”
“ Après cela, le Piccinino devinera peut-être plus qu’il ne faudrait. Sa pénétration est grande ; mais ce qu’il devinera, il ne te le dira pas, et, ce qu’il voudra découvrir, il ne te le demandera jamais ; je suis fort tranquille là-dessus. Maintenant, silence, nous quittons les bois pour rentrer dans le versant de la montagne cultivée et habitée. Nous devons pénétrer inaperçus, autant que possible, dans la retraite où notre homme nous attend. ”
“ En présence d’une déclaration si nette, et faite avec l’assurance que peut seule donner la vérité, le Piccinino frémit de plaisir, et pressa si fort contre son sein la main d’Agathe, qu’elle pressentit enfin les sentiments du bandit. ”
“ Le Piccinino n’avait jamais entrevu une belle femme sans être inquiet et agité, jusqu’à ce qu’il l’eût bien regardée, afin de n’y plus penser si sa beauté était incomplète, ou de jeter son dévolu sur elle si son genre de beauté parvenait à réveiller son âme dédaigneuse, étrange composé d’ardeur et de paresse, de puissance et de torpeur. Peu d’hommes de vingt-cinq ans ont une jeunesse aussi chaste et aussi retenue que l’était celle du bandit de l’Etna ”
“ Eh bien ! se dit le Piccinino, voici la plus agréable et la plus romanesque aventure de ma vie. J’ai joué au roi déguisé, sans le savoir, sans m’en donner la peine, sans avoir rien médité ou préparé pour me procurer cet amusement. Les plaisirs imprévus sont les seuls vrais, dit-on ; je commence à le croire. C’est peut-être pour avoir trop prémédité mes actions et trop arrangé ma vie que j’ai trouvé si souvent l’ennui et le dégoût au bout de mes entreprises. Charmante Mila ! ”
“ Si nous en avions le temps, avant l’arrivée de ce maudit abbé, je vous mettrais cette cassette en ordre. ― Ne prenez pas cette peine, dit le Piccinino ; d’ailleurs le temps nous manquerait. Mais vous avez celui de puiser là tout ce qu’il vous plaira de garder. ― Moi ? dit Mila en riant et en replaçant la cassette sur la table de mosaïque ; qu’en ferais-je ? Outre que j’aurais honte, moi, pauvre fileuse de soie, de porter les bijoux d’une princesse, et que vous ne devez donner ceux de votre mère qu’à la femme qui sera votre fiancée, je serais fort embarrassée de tous ces joujoux incommodes. ”
“ Je racontais cela en riant à la princesse ; tout à coup je la vis fondre en larmes, et elle me pressa contre son cœur en disant : « Pauvres enfants ! pauvres chers enfants ! » Voyez, seigneur, si c’est là un cœur froid et un esprit endormi, comme on veut bien le dire ? » Le Piccinino prit le bras de Mila sous le sien et la promena dans son jardin, tout en la faisant parler de la princesse. ”
“ Au fond de la galerie de ventilation qui traversait l’étage supérieur, il ouvrit une double porte dont la seconde était garnie de lames de fer, et introduisit Mila dans cette tour tronquée qu’il avait incorporée pour ainsi dire à son habitation, et dans laquelle il s’était mystérieusement créé un boudoir délicieux. Aucune princesse n’en avait un plus riche, plus parfumé et orné d’objets plus rares. Aucun ouvrier n’y avait pourtant mis la main. Le Piccinino avait lui-même caché les murailles sous des étoffes de soie d’Orient brochées d’or et d’argent. ”
“ Il avait suffi à M. de la Serra de s’assurer que la princesse paraissait calme, pour ne point craindre qu’elle courût un danger immédiat avec le brigand ; tandis que Michel, ne connaissant point le caractère de la signora, souffrait mortellement à l’idée que le Piccinino avait pu sortir, dans ses discours, des bornes du respect. Sa souffrance empira lorsqu’il vit la figure du Piccinino au moment où celui-ci rentra dans le boudoir. ”
“ Le Piccinino referma son capuchon pour cacher la voluptueuse satisfaction que lui causait cet aveu naïf sortant de la plus belle bouche du monde. ― Eh bien, reprit-il, suis ton instinct. N’obéis qu’à l’inspiration de ton cœur ; sache d’ailleurs que ton oncle de Bel-Passo m’a élevé comme son fils, que ta chère princesse Agathe a remis sa fortune et son honneur entre mes mains, et que, si elle n’était femme, c’est-à-dire un peu prude, elle aurait donné à l’abbé Ninfo ce rendez-vous nécessaire. ― Mais je suis femme aussi, dit Mila, et j’ai peur. ”
“ Laissez-moi mourir en paix, mon père, dit-il d’une voix si faible que le moine était obligé de mettre son oreille contre la bouche du moribond pour l’entendre. Je suis heureux de pouvoir vous dire adieu. Vous direz à la mère et à la sœur de Michel que je suis mort pour le défendre ; mais que Michel ne le sache pas ! Il aura soin de ma famille, et vous la consolerez... Nous avons la victoire n’est-ce pas ? dit-il en s’adressant au Piccinino, qu’il regarda d’un œil éteint sans le reconnaître. ”
“ Mila regarda le Piccinino en face pour voir ce qui pouvait l’engager à lui présenter une semblable supposition. Si c’était une manière de l’éprouver, elle la trouvait offensante ; si c’était une plaisanterie, elle la trouvait de mauvais goût de la part d’un homme qui lui paraissait un être supérieur et un personnage élevé. C’était le moment décisif pour elle et pour lui. Qu’elle eût éprouvé la moindre terreur (et elle n’était pas femme à le cacher, comme la princesse Agathe) , le Piccinino s’enhardissait ; car il savait que la peur est le commencement de la faiblesse. ”
“ Mais, mon Dieu ! est-ce qu’il va venir ? ― S’il venait ici, ce serait pour punir le moine et pour vous protéger. Pourquoi donc avez-vous si grand’peur de lui ? ― Après tout, je n’en sais rien ; mais chez nous, quand une jeune fille s’en va seule par la campagne, on se moque d’elle, et on lui dit : « Prends garde au Piccinino ! » ― Vous pensez alors qu’il égorge les jeunes filles ? ― Oui, seigneur, car on dit que là où il les mène, elles n’en reviennent jamais, ou que si elles en reviennent, il vaudrait mieux pour elles d’y être restées. ”
“ Suis-je donc un caractère d’exception ? se demandait encore le Piccinino, en suivant des yeux la trace que les petits pieds de Mila avaient laissée sur le sable de son jardin. Il me semble que oui, quand je me compare aux montagnards avec lesquels je suis forcé de vivre, et à ces bandits que je dirige. Parmi eux, j’ai, dit-on, plus d’un frère. Ce qui m’empêche d’y croire, c’est qu’ils n’ont rien de moi. Les passions qui servent de lien entre nous diffèrent autant que les traits de nos visages et les forces de nos corps. ”
“ Le Piccinino se retourna lentement vers Michel et le regarda comme s'il ne l'eût pas encore aperçu; puis, tirant de sa ceinture un stylet richement monté, il le lui présenta avec un imperceptible sourire d'ironie et de dédain, comme pour lui dire: «Vous êtes d'âge et de force à vous défendre vous-même.»Michel, blessé de la situation où son oncle le plaçait sans son aveu, allait répondre avec vivacité, lorsque Fra-Angelo lui coupa la parole en lui mettant sa main de fer sur l'épaule.—Tais-toi, mon enfant, dit-il; tu ne sais pas de quoi il s'agit, et tu n'as rien à dire ici. ”
George Sand,
Le Poëme de Myrza
(1855)
“ En parlant ainsi, le Piccinino s'enveloppa la tête et les bras de son manteau, passa dans le boudoir, et, sans daigner attendre qu'on lui ouvrît les portes, il traversa d'un bond une des larges vitres qui donnaient sur le parterre. Puis il revint vers cette porte de la galerie dont il n'avait pas voulu franchir le seuil, et, à la manière des anciens fauteurs des Vêpres de Sicile, il entailla d'une croix, faite avec son poignard, l'écusson des Palmarosa, sculpté sur cette porte. Peu d'instants après, il était sur la montagne, fuyant comme une flèche. ”
“ Il ne voulut pas en faire la remarque ; mais involontairement, il s’arrêta un instant pour regarder la croix de pierre au pied de laquelle il Destatore s’était brûlé la cervelle, et qui se dessinait au bord du ravin. Puis, cherchant des yeux autour de lui, il reconnut le bloc de lave noire que Fra-Angelo lui avait montré de loin et qui servait de monument funèbre au chef des bandits. Il n’en était qu’à trois pas, et le Piccinino, se dirigeant vers cette roche, venait de s’y arrêter, les bras croisés, dans l’attitude d’un homme qui reprend haleine. ”
“ Voici quelle était la situation du Piccinino et comment il avait été fait prisonnier. Le meurtre de l'abbé Ninfo avait été accompli et proclamé avec une témérité insensée tout à fait contraire aux habitudes de prudence du jeune chef. Tuer un homme et s'en vanter par une inscription laissée sur le lieu même, au lieu de cacher son cadavre et de faire disparaître tout indice de l'événement, comme cela était si facile dans un pays comme l'Etna, c'était certainement un acte de désespoir et comme un défi jeté à la destinée dans un moment de frénésie. ”
“ Enfin le Piccinino aperçut deux frocs tout au fond du ravin. « Voici tes compagnons, dit-il au moine, en l’entraînant. Ils ont pris les devants : et je conçois qu’ils aient fui le spectacle affreux de cette victoire : mais leur sensibilité ne les empêche pas d’être deux braves. Quels sont donc ces jeunes gens ? Je les ai vus se battre comme deux lions ; ils ont l’habit de ton ordre. Mais je ne puis concevoir comment ces deux héros ont vécu dans ton cloître sans que je les connusse. » Fra-Angelo ne répondit point ”
“ Oui, tout serait mieux ainsi, je te le dis, prince de Castro-Reale !... Mais la volonté de Dieu soit faite ! ajouta Fra-Angelo, se rappelant enfin qu’il était moine. Bien certains que le Piccinino avait dû quitter le val, longtemps même avant l’heure désignée dans l’inscription comme celle du meurtre, Michel et le capucin n’allèrent pas plus loin et s’éloignèrent de ce lieu sauvage où, pendant plusieurs heures encore, le cadavre de l’abbé pouvait bien être la proie du vautour, sans que personne vînt troubler son affreux festin. ”
“ Mon fils, je te donne une demi-heure, s’il te la faut absolument ; une demi-heure, c’est beaucoup pour le sang qui coule dans tes veines ! après quoi nous partirons tous les trois. ― Qu’est-ce que c’est donc que ce garçon-là ? dit le Piccinino en désignant Michel du bout du doigt, sans déranger ses yeux et son visage tournés vers la muraille. ― C’est mon neveu ; je te l’ai dit : et le neveu de Fra-Angelo est bon pour agir. Mais il ne connaît pas le pays et n’a pas les relations nécessaires pour une affaire du genre de celle-ci. ”
“ Car il faut tout dire : Mila était femme, et la beauté, la jeunesse, le regard et l’organe suave du Piccinino n’étaient pas sans une secrète influence sur ses instincts délicats et un peu romanesques. « Seigneur, lui dit-elle, car il lui était impossible de ne pas le prendre pour un noble personnage affublé d’un déguisement, je vous obéirai ; mais ne me retenez pas de force, et parlez plus vite, car ceci n’est pas sans danger pour vous et pour moi. » Elle lui présenta son aiguière à laquelle le bandit but sans se hâter ”
“ J’ai beaucoup vu tuer et j’ai tué moi-même, peut-être plus qu’il ne le faudrait pour le salut de mon âme ! mais dans les pays conquis, voyez-vous, la guerre n’a pas toujours d’autres moyens que le meurtre privé. Ne croyez pas que le Piccinino soit plus méchant qu’un autre. Le ciel l’avait fait naître calme et patient ; mais il y a des vertus qui deviendraient des vices chez nous, si on les conservait. La raison et le sentiment de la justice lui ont appris à être terrible, au besoin ! Voyez, pourtant, qu’il a l’âme loyale au fond. ”
George Sand,
Le Piccinino
(1847)
“ A revoir, Michel-Angelo Lavoratori ! – Je vous dis qu'il est votre frère ! répéta la princesse avec force ; le fils de votre père et non celui de Pier-Angelo, le fils d'une femme que vous ne pouvez outrager par vos mépris, et qui n'aurait pu vous écouter sans crime et sans folie. Ne comprenez-vous pas ? – Non, Madame, dit le Piccinino en haussant les épaules ; je ne puis comprendre les rêveries qui vous viennent à l'esprit en ce moment pour sauver les jours de votre amant. Si ce pauvre garçon est un fils de mon père, tant pis pour lui ”
“ L'habitation du Piccinino, isolée dans la montagne, à un demi-mille du bourg, dont un ravin assez escarpé la séparait, marquait la limite d'un terrain fertile, baigné d'une atmosphère tiède et suave. A quelques centaines de pas plus haut, il faisait froid déjà, et déjà l'horreur du désert s'annonçait par l'absence de culture, et des courants de laves si nombreux et si larges, que la montagne de ce côté ne semblait plus accessible. Michel observa que cette situation favorisait parfaitement les vues d'un homme qui s'était fait moitié citoyen, moitié sauvage. ”
“ Et puisque le Piccinino me fait toujours trembler pour ta vie, quoi qu’il puisse en résulter, tu resteras avec moi jusqu’au jour. Je vais m’étendre sur mon lit, puisque tu le veux ; assieds-toi sur ce fauteuil, ta main dans la mienne, et si je n’ai plus la force de te parler, je t’entendrai du moins ; nous avons tant de choses à nous dire ! Je veux savoir ta vie depuis le premier jour que tu peux te rappeler jusqu’à celui-ci. ”
