“ Je ne veux pas qu’on l’éveille ! ― Mais, ma chère... ― Non, vous dis-je, Magnani ; vous me feriez beaucoup plus de mal si vous causiez ce chagrin à mon père. ― Mais qu’y a-t-il donc, Mila ? Votre père ne vous a pas grondée ? Vous ne méritez jamais de reproches, vous ! Et lui, il est si bon, si doux, il vous aime tant ! ― Oh ! bien certainement, il ne m’a jamais dit un mot qui ne fût pas une parole d’amour et de bonté. Vous voyez bien que vous rêvez, Magnani ; je n’ai pas de chagrin, je ne pleure pas. ”
Résumé
Le Piccinino, roman de George Sand, explore les tensions entre amour et devoirs sociaux à travers les destins de personnages comme Michel, Mila, Agathe et le bandit Piccinino. Ce récit, marqué par des dialogues émouvants et des conflits moraux, interroge les rôles de l’artiste, du noble et du marginal.
Les thèmes de la passion, de l’identité et de la quête de liberté traversent l’œuvre, illustrés par des relations complexes entre amants, familles et milieux sociaux. La structure narrative, oscillant entre tragédie et introspection, reflète une réflexion profonde sur l’humanité et les illusions de la vie.
Citations de Le Piccinino (George Sand)
“ Ma poitrine s'est élargie, il est vrai, et mon cœur s'y est développé comme un polype qui me ronge, qui absorbe toute ma vie; mais mon front s'est rétréci, j'en suis certain; l'imagination s'est affaissée sur elle-même; la poésie est morte en moi; il ne m'est resté que la raison, le dévouement, la fermeté, le sacrifice... c'est-à-dire la souffrance! Ah! Michel, déploie tes ailes et quitte cette terre de douleurs! vole, comme un oiseau, aux coupoles des palais et des temples, et, de là-haut, regarde ce pauvre peuple qui se traîne et gémit sous tes pieds. ”
“ Un monde de souvenirs se déroulait devant moi, et la petite Alezia s’y présentait comme l’objet d’une tendresse déjà craintive et douloureuse. Je me rappelais son orgueil, sa haine pour moi, et les paroles qu’elle m’avait dites un jour lorsqu’elle avait vu la bague de son père à mon doigt. Qui sait, pensais-je, si ses préjugés sont à jamais abjurés ? Peut-être que, si en cet instant elle apprenait que je suis Nello, son ancien valet, elle rougirait de m’aimer. — Signora, lui dis-je, vous aimiez autrefois, dites-vous, à percer le cœur de vos poupées avec une grande épingle. ”
“ J’admire ce qui est beau, grand et sincère devant Dieu. Mon cœur est sensible à l’affection et mon esprit prosterné devant la vertu. J’aime l’art, et j’ambitionne la gloire, j’en conviens ; mais je veux l’art sérieux et la gloire pure. Je n’y sacrifierai aucun de mes devoirs, mais je n’accepterai pas de faux devoirs et je repousserai les faux principes. Suis-je donc un misérable ? et faut-il que, pour avoir l’honneur d’être un vrai Sicilien, je me fasse moine dans votre couvent ou bandit sur la montagne ? L’accès de vivacité auquel Michel venait de s’abandonner, n’avait pas déplu au capucin. ”
“ Agathe, repoussez-moi, maudissez-moi; mais demain, mais ce soir, rendez-moi le baiser que j'ai rêvé dans la grotte de la Naïade!—Ah! Michel, s'écria la princesse avec un accent impossible à rendre, tu l'as donc senti; tu m'as donc vue? tu sais donc tout? On te l'a dit, ou tu l'as deviné? C'est Dieu qui le veut. Et tu crains que je ne te chasse? tu crains que je ne te maudisse? Oh! mon Dieu! est-ce possible! Et ce qui se passe dans ton cœur ne te révèle-t-il pas l'amour dont le mien est rempli? ”
“ Voyons, Michel, me dédaignes-tu, et refuses-tu mon amitié ? ― Je te la demande, au contraire, répondit Michel, ému et subjugué par l’accent de franchise de Magnani ; et, pour m’en montrer digne, je veux me justifier. Je ne sais rien, je ne crois rien, je ne pense rien de la princesse. Je vois, pour la première fois, d’aussi près, une aussi grande dame, et... Mais pourquoi souris-tu ? ― Tu t’arrêtes à mon sourire pour ne point achever ta phrase. Je vais la compléter pour toi. Tu trouves qu’une grande dame est quelque chose de divin, et tu en tombes épris comme un fou. Tu aimes la grandeur ! ”
“ Il avait à peine connu l’amour qu’une mère peut inspirer. La femme de Pier-Angelo avait été bonne pour lui sans doute, mais, outre qu’il l’avait perdue dans un âge bien tendre, elle avait laissé dans sa mémoire l’impression d’une robuste et fière virago, irréprochable, mais violente, pleine de soins pour ses petits, mais parlant haut et frappant fort. Quelle différence avec cette nature exquise, cette beauté suave, cet être poétique qui s’appelait Agathe, et que Michel pouvait admirer comme l’idéal d’un artiste, tout en l’adorant comme une mère ! ”
“ En ce cas, Magnani, il ne faut point songer à Mila. Mila aime quelqu'un, et ce n'est pas toi. Et, ce qu'il y a de pire, c'est que ni son père, ni moi, ne pouvons le deviner. Plût au ciel qu'une fille si dévouée, si laborieuse et si modeste jusqu'à ce jour, eût pris de l'inclination pour un homme tel que toi! Vous eussiez noblement élevé une famille, et votre union eût édifié le prochain. Mais Mila est un enfant, et un enfant romanesque, j'en ai peur. Désormais on veillera sur elle avec plus de soin; j'avertirai son père, et toi, homme de cœur, tu te tairas, tu l'oublieras. ”
“ Magnani savait bien que Mila demeurait à cet étage. Il l’avait bien souvent saluée, en souriant, de sa galerie, lorsqu’il la voyait, brillante de jeunesse et de beauté, à sa fenêtre. Mais, comme elle n’avait fait aucune impression sur son cœur, et qu’il ne lui avait jamais parlé que comme à un enfant, il ne se rendit pas compte, en cet instant, de la situation de sa mansarde, et même il ne pensa point à elle. Sa manière de pleurer n’avait rien de mâle, à coup sûr, mais Michel avait dans la voix des accents si jeunes et si doux, que ce pouvait bien être lui qui gémissait ainsi. ”
“ De princesse à histrion il y a loin, signora. Je ne puis donc pas être votre mari. Que me reste-t-il ? La perspective d’un amour partagé, mais malheureux, s’il n’était jamais satisfait, ou l’espoir d’être plus ou moins longtemps votre amant. Je ne puis accepter ni l’un ni l’autre, signora. Vivre en face l’un de l’autre, pleins d’une passion toujours ardente et jamais assouvie, s’aimer avec crainte et réserve, et se défier de soi-même autant que de l’objet aimé, c’est se soumettre volontairement à une souffrance insupportable, parce qu’elle n’a ni sens, ni espoir, ni but. ”
“ Il rougit, pâlit, rêva, comprit. Il était trop intelligent pour se défendre contre la vérité. Agathe et Michel prirent ses mains avec affection, et le supplièrent à genoux d’accepter la moitié d’une fortune qu’ils lui devaient tout entière. Des larmes de fierté, d’espérance, de joie, et peut-être aussi de reconnaissance, s’échappèrent de ses yeux ardents, et il accepta. Il faut dire aussi qu’un autre miracle s’était fait à l’insu de tous dans le cœur de cet homme étrange. L’amour, le pur amour l’avait vaincu. Mila avait été sa garde-malade, et Mila avait enchaîné le tigre. ”
“ Signora Mila, faudra-t-il que votre père s'y mette aussi?—Père, répondit Mila, vermeille de plaisir, de fierté et de chagrin tout ensemble, écoutez-moi au lieu de me railler, car j'ai besoin de garder ma dignité sauve, moi! Une femme n'a rien de plus précieux, et un homme, un père même, ne comprend jamais assez combien nous avons le droit d'être susceptibles. Je ne veux pas être aimée à demi, je ne veux pas servir de pis-aller et de remède à une passion mal guérie. Je sais que maître Magnani a été longtemps amoureux, et je crains qu'il ne le soit encore un peu, d'une belle inconnue. ”
“ Michel descendit, en effet ; mais à peine était-il sur l’escalier, que le jeune bandit, avec la promptitude et la légèreté d’un oiseau, sauta au milieu de la chambre, jeta de côté le matelas, tira le verrou, ouvrit la porte, et s’approcha du lit de Mila, auprès duquel brûlait encore sa petite lampe. Mila l’entendit bien entrer ; mais elle crut que c’était Michel qui venait s’assurer qu’elle était couchée. La pensée ne lui vint pas qu’un autre homme pût avoir l’audace de pénétrer ainsi chez elle, et, comme un enfant qui craint d’être grondé, elle ferma les yeux et resta immobile. ”
“ Et je l’aurai, car elle comprendra combien mon âme est au-dessus de celle d’un patricien endetté. Je n’ai pas de patrimoine à racheter, moi ! Il n’y a pas d’hypothèques sur la chaloupe de mon père ; et les habits que je porte sont à moi, parce que je les ai gagnés par mon travail. Eh bien ! c’est moi qui serai le bienfaiteur, et non pas l’obligé, parce que je rendrai le bonheur et la vie à ce cœur brisé par toi, parce que je saurai me faire bénir et honorer, moi valet et amant, tandis que tu as été maudit et méprisé, toi époux et seigneur. ”
“ Je lui ouvris alors mon cœur, et lui dis que la passion que je nourrissais pour elle était un malheur pour moi. — Un malheur ! et pourquoi ? — Je vais vous le dire, signora. Vous êtes l’héritière d’une noble et illustre famille. Vous avez été nourrie dans le respect de vos aïeux et dans la pensée qu’on ne vaut que par l’ancienneté et l’éclat de sa race. Je suis un pauvre diable sans passé, un homme de rien, qui me suis fait moi- même le peu que je suis. Pourtant, je crois qu’un homme en vaut un autre, et ne m’estime l’inférieur de personne. ”
“ Salomé n’est pas humiliée de vous servir, et pourtant vous ne l’aimez pas autant que moi, n’est-ce pas, signora mia ? — Ô mon noble enfant ! s’écria Bianca en pressant ma tête sur son sein avec transport, ô âme pure et désintéressée ! Qu’on vienne donc dire maintenant qu’il n’y a de grands cœurs que ceux qui naissent dans les palais ! Qu’on vienne donc nier la candeur et la sainteté de ces natures plébéiennes, rangées si bas par nos odieux préjugés et notre dédain stupide ! Ô toi, le seul homme qui m’ait aimée pour moi-même, le seul qui n’ait aspiré ni à mon rang, ni à ma fortune, eh bien ! ”
“ Il reçut cette petite main dans sa main rude et forte, qui n’hésitait pas à consacrer, par une fraternelle étreinte, ce pacte d’amitié, mais qui trembla tout à coup au contact d’une main aussi souple et aussi mignonne que celle d’une princesse ; car Mila était fort soigneuse de sa beauté, et savait être à la fois laborieuse et recherchée dans ses occupations. Magnani crut sentir la main d’Agathe, qu’il avait touchée une seule fois dans sa vie, par une fortune singulière. Il s’émut soudainement et attira contre son cœur la fille de Pier-Angelo, comme pour lui donner un baiser fraternel. ”
“ Il serait fier et heureux d’avoir deux fils, tous deux beaux et braves ! Ah ! Destatore, Destatore ! voici que je te pleure avec plus d’amertume que la première fois. Apprendre que tu es mort d’une autre main que de la tienne, c’est recommencer à te perdre. » Et le moine, tout à l’heure si dur et si insensible en foulant sous ses pieds le sang du traître, se mit à pleurer comme un enfant. Le vieux soldat, fidèle au delà de la mort, reparut en lui tout entier, et il embrassa Michel en disant : « Console-moi, fais-moi espérer que nous le vengerons ! » ”
“ Michel fut enivré un instant ; mais, quand l’ensemble commença à s’éclaircir et à se détailler sous ses yeux, quand il se demanda laquelle de ces femmes serait, à son sens, un modèle idéal, il reporta ses regards vers les figures qu’il avait peintes au plafond et fut plus content, l’orgueilleux ! de son œuvre que de celle de Dieu. Il avait rêvé la beauté parfaite. Il avait cru la trouver sous ses pinceaux. Il s’était probablement trompé ; car il est impossible de créer une image divine sans la revêtir de traits humains, et rien sur la terre n’est doué d’une perfection absolue. ”
“ J’avais compris Jésus, que je n’avais prié jusqu’alors que du bout des lèvres. Dans mes heures de solitude, à l’église, dans l’enthousiasme de la prière, j’avais compris que le fils de Marie était l’ami des pauvres laborieux, et qu’il avait méprisé avec raison les grandeurs de ce monde. Enfin que vous dirai-je ? en même temps que j’ouvrais mon cœur à de nouvelles sympathies, ce que dans mon enfance j’appelais intérieurement la honte de ma mère se présenta à moi sous d’autres couleurs, et je n’y pensai plus qu’avec attendrissement. ”
“ Laissez, Magnani, dit la jeune fille, plus émue de cette rencontre que du danger qu’elle pouvait courir ; vous allez me faire tomber ! cette vigne plie sous moi. ― Vous faire tomber, chère enfant ! répondit le jeune homme en passant un bras vigoureux autour de sa taille. À moins qu’on ne coupe ce bras, et l’autre ensuite, vous ne tomberez jamais ! ― Jamais, c’est beaucoup dire, car j’aime à grimper, et vous ne serez pas partout avec moi. ― Heureux celui qui sera toujours et partout avec toi, belle petite Mila !... Mais que venez-vous faire ici avec les oiseaux ? ”
“ La Checchina fut un peu déconcertée du ton ferme et dédaigneux de cette réponse ; mais, résolue de la pousser à bout et redoublant d’impertinence, elle se remit bientôt et lui dit avec un sourire étudié : — Chère Barbara, vous me rassurez, et je vous crois l’âme trop noble pour vouloir m’enlever le cœur de Lélio ; mais je ne puis vous cacher que j’ai une misérable faiblesse. Je suis d’une jalousie effrénée, tout me porte ombrage. Vous êtes peut-être plus belle que moi, et je le crains si j’en juge par le joli pied que j’aperçois et par les grands yeux que je devine. ”
“ Michel-Ange Lavoratori, dit la princesse en approchant son bouquet de son visage, pour étouffer le son de sa voix qui eût pu frapper quelque oreille ouverte à la curiosité, j’ai reconnu aujourd’hui que tu étais un artiste véritable et qu’un noble avenir s’ouvrait devant toi. Encore quelques années d’un travail sérieux, et tu peux devenir un maître. Alors le monde t’admettra comme tu mérites dès à présent de l’être, car celui qui n’a encore que des espérances fondées de gloire personnelle, est au moins l’égal de ceux qui n’ont que le souvenir de la gloire de leurs aïeux. ”
“ Les travers et les défauts sont autres. Il a, comme son père, la fidélité du cœur dans l’amitié et la religion du serment : mais, tandis que son père, emporté par des passions fougueuses, restait croyant et même dévot au fond du cœur, il est, lui, si je ne me suis pas trompé, et s’il n’a pas changé, l’athée le plus calme et le plus froid qui ait jamais existé. S’il a des passions, il les satisfait si secrètement qu’on ne peut les pressentir. Je ne lui en connais qu’une, et, celle-là, je n’ai pas travaillé à la vaincre, c’est la haine de l’étranger et l’amour du pays. ”
“ J’ai aimé Castro-Reale comme je n’aimerai plus jamais personne, et nous passions ensemble des journées entières, tête à tête, sans nous dire un mot. Il était méfiant comme tout vrai Sicilien doit l’être, et, tant qu’il s’est méfié de lui-même et des autres, il a été un grand cœur et un grand esprit. ― Le jeune homme que nous allons voir a donc conservé pour vous un grand attachement, mon oncle, puisque vous êtes sûr de le trouver prêt à m’accueillir ? ― S’il aime quelqu’un au monde, c’est moi, quoique je l’aie bien grondé et bien tourmenté lorsqu’il était mon élève. ”
“ Comme jeunesse et comme beauté matérielle, Mila effaçait Agathe ; mais Agathe était princesse, et il y avait de grands instincts de vanité chez le bâtard de Castro-Reale. Elle passait pour n’avoir jamais eu d’amant, elle paraissait forte et prudente. Elle avait eu vingt ans peut-être pour s’exercer à la défense et soutenir l’assaut des passions qu’elle avait inspirées : car elle avait au moins trente ans, et, en Sicile, sous un climat de feu, qui mûrit les plantes en moins de temps qu’il n’en faut chez nous pour les faire éclore, une petite fille de dix ans est presque une femme. ”
“ Tu n’aurais jamais eu de prise sur moi, parce que mon cœur est plus fier que le tien ne le fut jamais, parce que je dédaigne cet or devant lequel tu t’es incliné, parce que je suis plus grand que toi aux yeux de la femme que tu as possédée. Malgré tout l’orgueil de ton sang, tu as courbé le genou devant elle pour obtenir ses richesses ; et, quand tu as été riche par elle, tu l’as brisée et humiliée. C’est la conduite d’un lâche, et la mienne est celle d’un véritable noble, car je ne veux de toutes les richesses de Bianca que son cœur, dont tu n’étais pas digne. ”
“ Nello ! Nello !!! mais d’un ton qui me sembla renfermer tant de sens, que je levai la tête et le regardai avec une sorte d’épouvante, comme si mon sort eût été dans ses mains. Il étouffa une sorte de soupir en ajoutant le dicton populaire : Sara quel che sara ! « Que veux-tu dire ? m’écriai-je en me levant et en lui saisissant le bras. — Nello ! Nello !... » répéta-t-il en secouant la tête. On vint m’avertir en ce moment de monter pour transporter la signora dans la gondole ; mais le regard expressif de Mandola me suivit sur le perron et me jeta dans une émotion singulière. ”
“ Je suis pourtant né dans ces montagnes, et je vois les enfants courir sur ces laves tranchantes, comme je marcherais sur un tapis. Oui, mon père avait raison, c'est là une belle patrie; on peut être fier d'être sorti, comme la lave, des flancs de cette montagne terrible! Mais il faudrait être digne d'une telle origine et ne l'être pas à demi. Il faudrait être un grand homme et remplir le monde de foudres et d'éclairs, ou bien il faudrait être un paysan intrépide, un bandit déterminé, et vivre au désert, sans autre ressource qu'une carabine et une âme implacable. ”
“ Alors Agathe, levant vers le ciel ses beaux yeux humides, pâle au clair de la lune, et comme ravie dans une divine extase, s’écria avec transport : « Ô mon Dieu ! que je te remercie ! Voici le premier moment de bonheur que tu me donnes ; mais je ne me plains pas de l’avoir attendu si longtemps : car il est si grand, si pur, si complet, qu’il efface et rachète toutes les douleurs de ma vie ! » Elle était si belle, elle parlait avec un enthousiasme si sincère, que Michel crut voir une sainte des anciens jours. ”
“ Puis, un autre jour, il dit à Michel: «Je ne t'aime pas, parce que tu es le fils de mon père. Un homme qui a mêlé la pureté de son sang à celui de tant de femmes si diverses d'origine et de nature devait être une organisation mobile, compliquée, manquant d'unité: aussi ses fils diffèrent-ils entre eux comme le jour de la nuit. Si je venais à t'aimer, toi que j'estime et que j'admire, c'est parce que tu as une mère que j'aime et que je me persuade parfois être la mienne aussi.» ”
“ Laissez-moi mourir en paix, mon père, dit-il d’une voix si faible que le moine était obligé de mettre son oreille contre la bouche du moribond pour l’entendre. Je suis heureux de pouvoir vous dire adieu. Vous direz à la mère et à la sœur de Michel que je suis mort pour le défendre ; mais que Michel ne le sache pas ! Il aura soin de ma famille, et vous la consolerez... Nous avons la victoire n’est-ce pas ? dit-il en s’adressant au Piccinino, qu’il regarda d’un œil éteint sans le reconnaître. ”
George Sand,
Le Piccinino
(1847)
“ Michel arriva en cet instant ; il semblait avoir subi une transformation magique depuis la veille, quoique son habit d'artisan fût resté sur ses épaules ; mais son front et ses yeux s'étaient agrandis, ses narines aspiraient l'air plus largement, sa poitrine semblait s'être développée dans une nouvelle atmosphère. La fierté, la force et le calme de l'homme libre resplendissaient sur sa physionomie. – Ah ! lui dit Magnani en se jetant dans les bras que lui tendait le jeune prince, ton rêve est déjà accompli, Michel ! C'était un beau rêve ! le réveil est encore plus beau. ”
“ Magnani descendit l’escalier avec autant de rapidité et aussi peu de bruit que le vol d’une flèche. Il ne perdit point de temps à réfléchir, et il n’usa pas, à se tourmenter, l’élan de sa volonté. Il ne se demanda pas seulement si Michel était son heureux rival, et s’il ne serait pas tenté de lui percer le cœur. Poussé par la force magique que lui avait imprimée la main et le souffle d’Agathe, il était tout prêt à se faire tuer pour cet enfant privilégié, et il n’éprouvait pas plus de tristesse que d’hésitation à se sacrifier ainsi. ”
“ « Eh bien ! mon maître, lui dit-il, avez-vous réussi à voir la princesse Agathe ? » L’inconnu, qui paraissait absorbé dans ses pensées, releva brusquement la tête, et lança à Michel un regard d’une défiance et même d’une malveillance si étranges, que le jeune homme en eut comme une sensation de froid. Ce n’était pas là le regard d’une femme, mais bien celui d’un homme énergique et irascible. Le sentiment de l’hostilité est étranger aux jeunes cœurs, et celui de Michel se serra comme à une douleur imprévue. ”
“ Un élan de reconnaissance et de tendresse fit plier les genoux de Magnani auprès de la jeune fille. « Mila, lui dit-il, je sais que la princesse Agathe est une sainte, et j’ignore si mon cœur serait digne de receler une relique d’elle. Mais je sais qu’il n’existe au monde qu’un seul autre cœur auquel je voudrais la confier ; ainsi, soyez tranquille ; aucune femme, si ce n’est vous, ne me paraîtra jamais assez pure pour porter cette bague. Mettez-la à votre doigt maintenant, afin de la rendre à la princesse ou de me la conserver. » ”
Termes fréquents
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