“ Magnani n’avait pas, comme Michel, des habitudes de bien-être, et il s’était à jamais interdit tout besoin d’élégance. Tandis que, dans la prévision de la mort du cardinal et de l’arrivée du jeune peintre, Pier-Angelo et sa fille avaient préparé à l’avance, pour cet enfant bien-aimé, une mansarde propre, blanche, aérée, et garnie des meilleurs meubles qu’ils avaient pu retrancher de leur propre ameublement, Magnani dormait sur une natte jetée à terre, auprès de sa fenêtre, pour profiter du peu d’air que cette lucarne, enfoncée entre deux pans de mur, pouvait recevoir. ”
Citations sur “Magnani”
“ Mais, dites-moi donc, Magnani, comment la princesse vous a-t-elle reçu, et comment vous a-t-elle expliqué ces mystères qui se passent autour de nous, et auxquels je ne comprends rien ? Nous pouvons bien causer là, tout bas, sur cette porte ; personne ne nous entendra, et cela nous aidera à trouver le temps moins triste et moins long. Elle s’assit sur la marche extérieure de la porte qui donnait sur la galerie. Magnani s’assit auprès d’elle, prêt à fuir si quelque indiscret s’approchait d’eux, prêt à se montrer si l’hôte de Michel devenait hostile. ”
“ Quand Magnani eut raconté à Mila le peu qu’il savait, elle se perdit en conjectures pour deviner quel pouvait être ce jeune homme si beau, dont l’air était à la fois doucereux et terrible, qui s’intitulait auprès d’elle l’ami de sa famille, et dont la princesse avait dit, en parlant à Magnani : « C’est notre sauveur ou notre ennemi. » ”
George Sand,
Le Piccinino
(1847)
“ Magnani, tu es un homme ! Magnani marchait au danger avec une bravoure froide et triste. Il ne se sentait point complètement heureux par l'amour ; un besoin d'émotions violentes le poussait au hasard, vers quelque but extrême qui lui apparaissait vaguement comme une transformation de son existence présente et une rupture décisive avec les incertitudes et les langueurs de son âme. Michel était résolu plutôt que tranquille. Il savait bien qu'il était entraîné par un fanatique, au secours d'un homme peut-être aussi dangereux qu'utile à la cause du bien. ”
“ Ton frère est un noble esprit, Mila, mais ton voisin Magnani est un grand cœur. Ils parlaient d’art et de travail, d’ambition et de devoir, de bonheur et de vertu. J’admirais les idées de l’artiste, mais j’aimais les sentiments de l’artisan. Je souhaite pour ton jeune frère que Magnani soit toujours son meilleur ami, le confident de toutes ses pensées et son conseil dans les occasions délicates de sa vie. ”
“ Je ne veux pas qu’on l’éveille ! ― Mais, ma chère... ― Non, vous dis-je, Magnani ; vous me feriez beaucoup plus de mal si vous causiez ce chagrin à mon père. ― Mais qu’y a-t-il donc, Mila ? Votre père ne vous a pas grondée ? Vous ne méritez jamais de reproches, vous ! Et lui, il est si bon, si doux, il vous aime tant ! ― Oh ! bien certainement, il ne m’a jamais dit un mot qui ne fût pas une parole d’amour et de bonté. Vous voyez bien que vous rêvez, Magnani ; je n’ai pas de chagrin, je ne pleure pas. ”
“ Michel, dit Magnani en se frappant le front, tu l’emportes ! Il faut bien que je t’absolve, et que je te délivre de mes remontrances ! Mais je souffre, vois-tu, je souffre beaucoup ! Tes paroles me font un grand mal ! ― Et pourquoi donc, cher Magnani ? ― C’est mon secret, et pourtant je veux te le dire sans en trahir la sainteté. Crois-tu donc que, moi aussi, je n’aie pas quelque ambition permise, quelque désir secret et profond de m’affranchir de la servitude où je vis ? Ignores-tu que tous les hommes ont au fond du cœur le désir d’être heureux ? ”
“ Magnani descendit l’escalier avec autant de rapidité et aussi peu de bruit que le vol d’une flèche. Il ne perdit point de temps à réfléchir, et il n’usa pas, à se tourmenter, l’élan de sa volonté. Il ne se demanda pas seulement si Michel était son heureux rival, et s’il ne serait pas tenté de lui percer le cœur. Poussé par la force magique que lui avait imprimée la main et le souffle d’Agathe, il était tout prêt à se faire tuer pour cet enfant privilégié, et il n’éprouvait pas plus de tristesse que d’hésitation à se sacrifier ainsi. ”
“ Les Angelo espérèrent que ce nuage passerait, et, qu’après avoir donné carrière à sa mutinerie, Mila n’en serait que plus tendre et Magnani plus heureux. En effet, il y eut encore entre eux des entretiens et des luttes de paroles et de sentiment où ils furent si près de s’entendre, que leurs soudains désaccords l’instant d’après, la tristesse de Magnani et l’agitation de Mila semblaient inexplicables. Magnani avait parfois peur de tant d’esprit et de volonté chez une femme. Mila avait peur de tant de gravité et de raison inflexible chez un homme. ”
“ Magnani savait bien que Mila demeurait à cet étage. Il l’avait bien souvent saluée, en souriant, de sa galerie, lorsqu’il la voyait, brillante de jeunesse et de beauté, à sa fenêtre. Mais, comme elle n’avait fait aucune impression sur son cœur, et qu’il ne lui avait jamais parlé que comme à un enfant, il ne se rendit pas compte, en cet instant, de la situation de sa mansarde, et même il ne pensa point à elle. Sa manière de pleurer n’avait rien de mâle, à coup sûr, mais Michel avait dans la voix des accents si jeunes et si doux, que ce pouvait bien être lui qui gémissait ainsi. ”
“ Cette femme me fait peur. Une étrange superstition s’empare de moi... On n’est pas du sang des meurtriers sans avoir, ou l’âme perverse, ou l’esprit dérangé... Laisse-moi respirer, Magnani, avant d’achever ton histoire. ― L’émotion pénible que tu éprouves, les pensées sombres qui te viennent, reprit Magnani, tout cela eut lieu en moi à la vue du portrait de Dionigi ; mais je passai outre, je franchis une dernière porte ; l’escalier du casino s’offrit devant moi, et je me trouvai dans l’oratoire de la princesse ; j’y déposai le prie-dieu, je regardai autour de moi. Personne ! ”
“ Magnani ne répondit rien. Le cordonnier chantait toujours. « Il est dans ma destinée, pensait Magnani, de n’être aimé d’aucune femme et de ne pouvoir guérir. » Mila, inspirée par l’espèce de divination que l’amour donne aux femmes, même sans expérience et sans lecture, se disait avec raison que Magnani, étant stimulé dans sa passion par la souffrance et le manque d’espoir, serait effrayé et révolté à l’idée d’une affection qui s’offrirait à lui, facile et provoquante ; en conséquence, elle lui montrait son cœur comme invulnérable et préservé de lui par une autre inclination. ”
“ D’ailleurs, en quoi-cela eût-il pu m’intéresser, je vous le demande ? ― Il est certain que cela ne peut que vous être fort indifférent, répondit Magnani abattu. ― Indifférent n’est pas le mot, reprit-elle ; j’ai pour vous beaucoup d’estime et d’amitié, Magnani, et je fais des vœux pour votre bonheur. Mais moi, je suis occupée du mien aussi, ce qui ne me permet pas trop d’être oisive et curieuse des secrets d’autrui. ― Votre bonheur ! À votre âge, Mila, le bonheur, c’est l’amour ; vous aimez donc aussi ? ”
“ Il reçut cette petite main dans sa main rude et forte, qui n’hésitait pas à consacrer, par une fraternelle étreinte, ce pacte d’amitié, mais qui trembla tout à coup au contact d’une main aussi souple et aussi mignonne que celle d’une princesse ; car Mila était fort soigneuse de sa beauté, et savait être à la fois laborieuse et recherchée dans ses occupations. Magnani crut sentir la main d’Agathe, qu’il avait touchée une seule fois dans sa vie, par une fortune singulière. Il s’émut soudainement et attira contre son cœur la fille de Pier-Angelo, comme pour lui donner un baiser fraternel. ”
“ Laissez, Magnani, dit la jeune fille, plus émue de cette rencontre que du danger qu’elle pouvait courir ; vous allez me faire tomber ! cette vigne plie sous moi. ― Vous faire tomber, chère enfant ! répondit le jeune homme en passant un bras vigoureux autour de sa taille. À moins qu’on ne coupe ce bras, et l’autre ensuite, vous ne tomberez jamais ! ― Jamais, c’est beaucoup dire, car j’aime à grimper, et vous ne serez pas partout avec moi. ― Heureux celui qui sera toujours et partout avec toi, belle petite Mila !... Mais que venez-vous faire ici avec les oiseaux ? ”
“ Tout, de sa part, est charmant, ou tout au moins sérieux. On ne traite pas sa loyauté d’orgueil et sa fierté de taquinerie puérile. Vous voyez, Magnani, qu’il est fâcheux de voir trop clair en amour. Il y a une chanson qui dit que Cupido è un bambino cieco. Mon père la sait ; il vous la chantera. En attendant, sachez que la clairvoyance se communique, et que celui qui écarte le bandeau de ses yeux découvre en même temps ses propres défauts aux autres. Vous avez vu clairement que j’étais un peu hautaine, et vous croyez sans doute que je suis coquette. ”
George Sand,
Le Poëme de Myrza
(1855)
“ Michel ne sut rien répondre ; il s'inclina et offrit son bras. Une heure plus tôt il aurait été transporté de joie. Maintenant, son orgueil souffrait de recevoir en public une faveur que Magnani avait obtenue en particulier et comme en secret. Pier-Angelo partit de son côté avec sa fille, à laquelle Magnani n'offrit point le bras. Tant de cérémonie courtoise n'était point dans ses habitudes. Il affectait d'ignorer la politesse par haine pour l'imitation; mais, au fond, il avait toujours des manières douces et des formes bienveillantes. ”
“ C’était bien Michel, c’était bien le manteau du montagnard. Il eut soin de ne pas se montrer ; mais il mesura d’un regard la distance et les obstacles qu’il aurait à franchir pour les rejoindre en cas d’alarme. Un instant, le montagnard s’arrêta, en causant. Magnani, d’un élan vigoureux et souple, qui, en toute autre circonstance, eût été au-dessus des forces humaines, se trouva assez près d’eux pour entendre que l’inconnu parlait d’amour et de poésie. ”
“ C'est assez que j'aie eu la fantaisie d'arroser une pauvre fleur, pour que je risque d'être déchirée par les mauvaises langues et grondée par mon père!... et surtout par Michel, qui est si taquin avec moi!—Cher enfant, dit Magnani, on n'oserait parler de vous comme on parle des autres; vous êtes si différente de toutes les jeunes filles du faubourg! On vous aime et on vous respecte comme aucune d'elles ne le sera jamais. D'ailleurs, puisque c'est à cause de moi.... ou plutôt seulement à cause de mes fleurs, que vous courez ce risque... soyez tranquille... Malheur à qui oserait en médire! ”
“ Magnani ne voudra rien recevoir de toi, je le connais ; c’est un homme comme moi, qui aime son métier et qui rougirait d’être aidé quand il gagne ce dont il a besoin. Ne te fâche pas, mon enfant ; j’ai accepté hier la dot de ta sœur. Ce n’était pas encore le don d’un prince, c’était le salaire de l’artisan, le sacrifice d’un bon frère. J’en étais fier, et ta sœur, quand elle le saura, n’en sera point honteuse ; mais je n’ai pas voulu le lui dire. Elle ne l’eût jamais accepté, tant elle est habituée à regarder ton avenir d’artiste comme une chose sacrée ; et l’enfant est obstinée, tu le sais. ”
George Sand,
Le Poëme de Myrza
(1855)
“ Jamais il n'y eut d'homme plus isolé sur la terre, plus dégoûté de toutes les choses humaines, que ne le fut Magnani le jour de sa délivrance. Il quitta Michel et Fra-Angelo, qui voulaient se rendre sans tarder à Nicolosi, et passa tout le reste du jour à se promener seul au bord de la mer, vers les îles basaltiques de Jaciréale. Le jeune prince et le moine partirent aussitôt après avoir résolu d'aller trouver le Piccinino. Ils approchaient de la sinistre croix du Destatore, lorsque les cloches de Calane, changeant de rhythme, firent entendre les noteslugubres qui annoncent la mort. ”
“ Votre nom ? ― Antonio Magnani. Mon père travaille ici quelquefois. ― Je le connais ; il a quelque aisance. Est-il donc malade ? endetté ? ― Non, Madame, répondis-je ; je ne demande point l’aumône, quoique vous soyez la seule personne au monde de qui je l’accepterais peut-être sans rougir. J’ai désiré depuis longtemps vous voir, non pour vous implorer, mais pour vous bénir. Vous avez sauvé ma mère, vous me l’avez guérie ; vous vous êtes courbée sur son chevet, vous m’avez rendu l’espoir et à elle la vie... Cela est certain ! vous ne vous en souvenez certainement pas ”
“ Mila, lui dit-il enfin, en lui montrant une grosse bague d’or ciselé qu’il avait au doigt et qu’elle avait déjà remarquée, pouvez-vous m’apprendre d’où me vient ce riche présent ? ― Cela ? dit-elle en regardant la bague avec un feint étonnement. Il m’est impossible de vous en rien dire... Mais, je n’entends plus votre voisin, adieu. Tenez, Magnani, vous avez l’air bien fatigué. Vous reposiez quand je suis entrée, vous feriez bien de reposer encore un peu. Il n’y a de danger pour aucun de nous dans ce moment-ci. ”
“ Mila en conclut que Michel savait à quoi s'en tenir sur la persistance de Magnani à aimer une autre femme, quoique ce jeune homme eût refusé de lui reprendre la bague de la princesse, et qu'il eût prié Mila de la conserver comme un gage de son estime et de son respect. ”
“ Je tiens à mon serment, et, que Michel le veuille ou non, je le suivrai où il ira. Je ne vois pas qu’il y ait d’autre moyen de m’en empêcher que de me faire sauter la cervelle ici. Choisissez, d’endurer ma société ou de me tuer, Michel... ― C’est bien ! c’est bien ! dit le moine ; mais silence, enfants ! Le pays se couvre, et il ne faut point parler le long des enclos. D’ailleurs, on marche moins vite quand on dispute. Ah ! Magnani, tu es un homme ! ”
“ La chambre de Magnani, qui n’était, à vrai dire, qu’une pauvre soupente avec une fenêtre sans vitres (la chaleur du climat ne rendant pas ce luxe nécessaire aux gens bien portants) , se trouvait enfoncée sous l’angle de la maison qu’avoisinait cette galerie, et, de la balustrade, en se penchant un peu, on pouvait causer avec la personne qui se serait placée à la lucarne de cette demeure modeste. Magnani n’était pas dans sa chambre ”
George Sand,
Le Piccinino
(1847)
“ Elle était très coquette avec lui, et Magnani, au lieu d'être heureux de ce travail ingénieux et puissant entrepris pour lui plaire, craignait qu'elle ne fut un peu coquette avec tous les hommes. Ah ! s'il l'avait vue dans le boudoir du Piccinino, contenir et vaincre par sa chasteté ex¬ quise, par sa simplicité quasi virile les velléités sournoises et les mauvaises pensées du jeune bandit, Magnani aurait bien compris que Mila n'était point coquette, puisqu'elle ne l'était que pour lui seul. ”
George Sand,
Le Piccinino
(1847)
“ Il sentit qu'il rougirait en présence de Michel, s'il conservait la moindre trace de sa folie. Il résolut de l'effacer en lui-même, et, heureux de pouvoir toujours se dire qu'il avait consacré sa jeunesse, par un voeu, à la plus belle sainte du ciel, il garda son image et son souvenir en lui comme un parfum céleste. Magnani était guéri ; mais quelle triste guérison, à vingt-cinq ans, que d'abjurer tous les rêves de l'amour ! Il se sentit plein de résignation ; mais, à partir de ce mo¬ ment, la vie ne fut plus pour lui qu'un devoir rigide et glacé. ”
“ Tiens, vois-tu, mon ami, ajouta le jeune artiste en montrant à son compagnon les figures de sa fresque, qu’un rayon rosé du soleil matinal effleurait à travers les ouvertures de la salle. Voilà, quant à moi, les seules réalités enivrantes de mon existence ! Que la belle princesse épouse M. de la Serra, j’en serai fort aise ; c’est un galant homme et sa figure me plaît. Je peindrai, quand je le voudrai, une divinité plus parfaite et moins problématique que la pâle Agathe. ― Toi ? malheureux ! jamais ! s’écria Magnani indigné. ― Je conviens qu’elle est belle, reprit Michel en souriant ”
