“ Le jour où Pier-Angelo m’apprit qu’il t’avait sauvé des mains d’une infâme accoucheuse qui allait te jeter dans un hospice par l’ordre de mes parents, qu’il s’était enfui avec toi en pays étranger, et qu’il t’avait élevé comme son fils, j’allais partir pour Rome. Je l’aurais fait, sans la prudence de Fra-Angelo, qui me démontra que ta vie serait en danger tant que durerait celle du cardinal, et qu’il valait mieux attendre sa fin que de nous exposer tous à des soupçons et à des recherches. Ah ! ”
Citations sur “Pier-Angelo”
“ Ce n’est pas que Pier-Angelo fût mécontent de son sort. Il était doué de cette imprévoyance, et même de cette insouciance qu’ont les hommes très-laborieux et très-robustes. Il comptait toujours sur la destinée, peut-être parce qu’il comptait surtout sur ses bras et sur son courage. Mais, comme il était fort intelligent et fin observateur, il avait déjà vu poindre chez Michel une étincelle d’ambition que ses autres enfants n’avaient jamais eue. ”
“ Mais Pier-Angelo était dans la chambre de Mila, qui n’avait pas dormi tant elle était inquiète de n’avoir pas vu rentrer son frère. Le vieillard se doutait bien que la princesse l’avait retenu : mais il ne savait comment faire accepter à Mila la probabilité de cette hypothèse. Michel se jeta dans leurs bras et y pleura avec délices. Pier-Angelo comprit ce qui s’était passé, et pourquoi le jeune prince de Castro-Reale lui donnait le nom de père avec tant d’effusion, et ne voulait pas souffrir qu’il l’appelât Michel, mais mon fils, à chaque parole. ”
“ Pier-Angelo, naturellement optimiste, et rassuré par l’avis qu’on lui avait donné, s’était mis au lit, et se dédommageait de la fatigue du bal, en homme qui sait mettre les heures à profit. Mila aussi s’était retirée dans sa chambre ; mais elle ne dormait pas. Elle avait passé l’après-midi avec la princesse, et, interrogée par elle sur ses relations d’amitié, elle avait parlé entre autres d’Antonio Magnani avec une effusion qui eût trahi le secret de son cœur quand même Agathe n’eût pas été attentive et pénétrante. ”
“ Pier-Angelo ne daigna pas répondre ; il se contenta de lever l’épaule, tout en parlant avec son fils, placé encore plus haut que lui, et activement occupé à mettre des tons à la robe d’une danseuse d’Herculanum, nageant dans un ciel de toile bleue. ― C’est bien assez de figures, c’est bien assez de teintes et de plis ! s’écria encore l’intendant hors de lui. Qui diable ira regarder là haut, s’il manque quelque chose à vos divinités perdues dans la voûte céleste ? L’ensemble y est, c’est tout ce qu’il faut. Allons, descendez, vieux sournois, ou je secoue l’échelle où vous perchez. ”
“ J’ai oublié de vous dire, et il est urgent que vous sachiez pourquoi, depuis un an, Michel était séparé de son père et de sa sœur. Quoiqu’il gagnât fort bien sa vie à Rome, et malgré son heureux caractère, Pier-Angelo n’avait jamais pu s’habituer à vivre à l’étranger, loin de sa chère patrie. En véritable insulaire qu’il était, il regardait la Sicile comme une terre privilégiée du ciel sous tous les rapports, et le continent comme un lieu d’exil. Quand les Catanais parlent de ce volcan terrible qui les écrase et les ruine si souvent, ils poussent l’amour du sol jusqu’à dire : Notre Etna. ”
“ Pier-Angelo quoique simple ouvrier ornateur (adornatore) , avait le goût et l’intelligence du beau dans les arts. Il était sensible à toutes ces merveilles qu’il connaissait déjà, et ses réflexions naïves et profondes animaient la conversation la plus sérieuse au lieu de la faire déroger. Michel fut d’abord un peu gêné devant le marquis ; mais, remarquant bientôt combien le naturel et l’abandon de son père étaient de bon goût et avaient de mérite aux yeux d’un homme de sens comme le marquis, il se sentit plus à l’aise ”
“ La grâce, la liberté, la hardiesse, l’imprévu, et même la maladresse naïve sont, dans l’ornementation, des conditions de charme qui se perdent chaque jour chez nous, où tout s’obtient au moyen des mécaniques et des métiers. Pier-Angelo était un des plus expéditifs et des plus ingénieux parmi ces ouvriers ornateurs (adornatori) . Natif de Catane, il y avait élevé sa famille jusqu’à la naissance de Michel, époque où il quitta brusquement son pays pour aller se fixer à Rome. ”
“ Tandis que, dans la prévision de la mort du cardinal et de l'arrivée du jeune peintre, Pier-Angelo et sa fille avaient préparé à l'avance, pour cet enfant bien-aimé, une mansarde propre, blanche, aérée, et garnie des meilleurs meubles qu'ils avaient pu retrancher de leur propre ameublement, Magnani dormait sur une natte jetée à terre, auprès de sa fenêtre, pour profiter du peu d'air que cette lucarne, enfoncée entre deux pans de mur, pouvait recevoir. ”
“ Ah ! s’écria Pier-Angelo, le voilà, monseigneur ! Tenez, vous me demandiez s’il était beau garçon, vous voyez ! ― Eh ! certes, il est fort bien tourné, ce drôle-là ! dit le vieux noble en se plaçant devant Michel, et en le toisant de la tête aux pieds, tout en roulant sa douillette autour de lui. Eh bien ! je suis très-content de ta peinture en décor, mon garçon ; je l’ai remarquée. Je le disais à ton père, que je connais depuis longtemps : tu mériteras un jour de lui succéder dans la possession de sa clientèle, et, si tu ne cours pas trop la prétentaine, tu ne seras jamais sur le pavé, toi ! ”
“ Mais il y a dans l’insouciance vaillante de certaines natures une action sympathique qui nous fait rougir de nos faiblesses, et qui agit plus sur nous par l’exemple, par le précepte mis en action simplement et noblement, que tous les discours et les sermons ne sauraient le faire. C’est par là que le bon Pier-Angelo, tout en paraissant céder aux désirs et aux fantaisies de Michel, exerçait pourtant sur lui le seul ascendant qu’il eût été jusque-là capable de subir. ”
“ Mais on disait tout bas qu'il avait fui les ressentiments de certains patriciens tout-puissants, et tout dévoués à la cour de Naples.On sait la haine que ce peuple conquis et opprimé porte au gouvernement de l'autre côté du détroit. Fier et vindicatif, le Sicilien gronde sans cesse comme son volcan et s'agite parfois. On disait que Pier-Angelo avait été compromis dans un essai de conspiration populaire, et qu'il avait dû fuir, emportant ses pinceaux et ses pénates. ”
“ Une voix, encore pleine et sonore, qui partait de la coupole, fit entendre le refrain d'une antique chanson, et, en levant les yeux, l'intendant courroucé vit briller la tête-chauve et luisante du peintre! décorateur en chef. Évidemment, le vieillard narguait l'intendant, et, maître du terrain, il voulait mettre complaisamment la dernière main à son ouvrage.—Pier-Angelo, mon ami, dit l'autre, vous vous moquez de nous! C'est trop fort. Vous vous conduisez comme un vieux enfant gâté que vous êtes; mais nous finirons par nous fâcher. ”
George Sand,
Le Piccinino
(1847)
“ « J'aurais très bien pu passer là des années, pensa-t-il, aussi heureux que je le serai dans un palais, pourvu que ma conscience y eût été satisfaite elle-même, comme elle l'a été quand Pier-Angelo m'a dit : « Eh bien, vous êtes un homme de coeur, vous ! » Tous les portraits des Castro-Reale et des Palmarosa pourront me dire qu'ils sont contents de moi, ils ne me don¬ neront pas plus de joie que ne m'en a donné cette parole de mon père l'artisan. ”
Pier-Angelo Fiorentino, Les grands guignols. Série 1 (1870-1872)
“ Elle s'est avancée d'un pas ferme et vif et sans autre émotion qu'une fiévreuse impatience d'aborder ce public tant redouté, de l'attaquer de front et de le dompter. La vie, la passion, la force et la séve exubérante d'un sang généreux débordaient par tous les pores de la jeune et belle artiste; son regard jetait feu et flamme, et l'on a pu bientôt se convaincre qu'au service de cette âme ardente, de cette énergie, de cette fougue irrésistible, la nature avait mis la voix la plus dramatique, la plus étendue, la plus admirablement timbrée qu'on ait jamais entendue au théâtre. ”
Pier-Angelo Fiorentino, Les grands guignols. Série 1 (1870-1872)
“ Je dois une franchise entière à Mme Viardot, qui a le double mérite d'avoir patronné l'ouvrage et d'y avoir rempli le rôle principal. Mme Viardot est une artiste d'un incontestable talent et d'un rang très-élevé. Musicienne autant qu'on peut l'être, éprise d'un amour exalté pour son art, dévorée d'une fiévreuse inquiétude, elle cherche des formules étranges, des effets impossibles; elle ne rêve plus les triomphes d'une cantatrice; elle aspire au trépied d'une prêtresse et d'une sibylle. Elle se perd par excès d'ambition. ”
Pier-Angelo Fiorentino, Les grands guignols. Série 1 (1870-1872)
“ Colini est d'une taille élevée, d'une figure imposante, dans toute la force de l'âge et du talent. Il joue d'une manière aisée, mais contenue, et avec une remarquable sobriété de gestes pour quelqu'un qui a passé plusieurs années de sa vie à Palerme, à Naples et à Milan. Sa voix, vibrante, étendue, et pouvant s'adoucir ou se renforcer au gré de l'artiste, lui permet d'aborder également les rôles d'énergie ou de tendresse. En Italie, où il a obtenu sur les premiers théâtres les succès les plus éclatants, Colini est regardé comme le chanteur qui sait le mieux dire un largo. ”
Pier-Angelo Fiorentino, Les grands guignols. Série 1 (1870-1872)
“ C'est de l'opéra-comique du meilleur aloi; c'est de la passion jointe à l'esprit, de la mélancolie tempérée par l'espoir; c'est la larme qui brille au bord des cils, tandis que le sourire voltige au coin des lèvres. ”
Pier-Angelo Fiorentino, Les grands guignols. Série 1 (1870-1872)
“ Je suis désolé de me montrer si méticuleux, si difficile; de chercher, comme on dit en Italie, il pelo nell'uovo; d'autant plus que j'aime et j'estime infiniment le talent de M. Grisar. Mais que voulez-vous? les critiques sont la plaie de ce pays, et, tant qu'on ne nous aura pas supprimés, la langue nous démangera toujours, et nous aurons la rage de dire notre mot sur toute chose. — Parlez-moi de Lisbonne et de ces bons Portugais, qui s'en vont à leur théâtre sans arrière-pensée, sans malice, le cœur sur la main, les bras ouverts, la bouche souriante. ”
Pier-Angelo Fiorentino, Les grands guignols. Série 1 (1870-1872)
“ Je descends, je descends, je descends, comme Sainte-Foy dans Giralda, et je trouve une salle parfaitement éclairée, un orchestre charmant, des fauteuils commodes, de jeunes femmes qui chantent fort bien, des sorciers qui savent sur le bout du doigt leur magie blanche et noire, et un ballet pantomime des plus amusants. ”
Pier-Angelo Fiorentino, Les grands guignols. Série 1 (1870-1872)
“ Ces représentations bariolées peuvent piquer la curiosité du public, mais elles sont sans profit pour l'art et sans honneur pour les artistes. C'est une confusion de caractères, de styles et de sujets différents, un pot-pourri bizarre et dissonant, un assemblage étrange de scènes tronquées et de propos interrompus qui n'ont ni queue ni tête, et qui se croisent et s'entrechoquent dans la cervelle du spectateur, comme les rêves incohérents du cauchemar. ”
Pier-Angelo Fiorentino, Les grands guignols. Série 1 (1870-1872)
“ Elle est toute fière et tout embarrassée de sa longue robe de satin, de ses rubans, de ses atours ; elle foule de son petit pied nerveux, inquiet et agacé, les tapis de sa tante, elle marche de long en large avec toutes sortes de crispations, d'impatiences et de colères rentrées. ”
Pier-Angelo Fiorentino, Les grands guignols. Série 1 (1870-1872)
“ Je m'explique, par une pensée moins vulgaire et par une ambition plus digne, cette intempérance de verve et cette prolixité de composition. Lorsqu'on tient un artiste d'élite, on voudrait faire rendre à son talent tout ce qu'il peut produire, le presser, le tourner et le retourner dans tous les sens, le montrer sous des jours nouveaux et des aspects différents, en jouer le plus longtemps possible, et de toutes les façons. ”
Pier-Angelo Fiorentino, Les grands guignols. Série 1 (1870-1872)
“ La farce ne s'égaie un moment que lorsque le baron est présenté à sa fiancée. Lablache et Mme Sontag jouent cette scène à merveille. Quel admirable poupon avec ses petites mines de collégien embarrassé, sa docilité passive, sa gaucherie grotesque, ses révérences, sa gentillesse et sa polka! Oui, Lablache polke, en costume Louis XV! Qu'importe! il peut faire tout ce qu'il veut, car il sait le faire avec esprit, avec verve, avec une bonhomie parfaite, avec une grâce adorable, et l'histoire s'estimerait trop heureuse de se déclarer son humble servante. ”
Pier-Angelo Fiorentino, Les grands guignols. Série 1 (1870-1872)
“ THÉATRE-ITALIEN. — LINDA, DON PASQUALE, débuis de Colini. Mme Sontag a fait sans doute une gageure : elle a parié qu'en jouant tous les six jours un nouveau rôle elle mettrait la critique sur les dents. Pour ma part, je m'avoue vaincu ; je suis à bout d'éloges, et je prie le lecteur d'être bien persuadé que je n'ai nulle envie de flatter Mme Sontag. Je n'aime point les fadeurs; mais la langue musicale est si pauvre, que, tandis que cette charmante artiste peut varier ses traits à l'infini, je ne puis que tourner dans le même cercle de trois ou quatre phrases. ”
Pier-Angelo Fiorentino, Les grands guignols. Série 1 (1870-1872)
“ Au demeurant, je ne me souviens pas d'avoir jamais vu au théâtre une jeune fille plus heureusement douée, plus intelligente, plus accomplie que cette gracieuse Adina, cette poétique fiancée de Lammermoor. Quel magnifique avenir a cette enfant devant elle, si on ne lui brise pas la voix! C'est une plante rare, mais frêle, qui exige le plus grand soin et les plus grands ménagements. Calzolari a chanté délicieusement sa romance, son duo avec Adina, son duo avec Dulcamara, presque tous ses morceaux. ”
Pier-Angelo Fiorentino, Les grands guignols. Série 1 (1870-1872)
“ Je ne puis m'empêcher d'éprouver un intérêt pénible, un serrement de cœur involontaire, lorsque je vois ces pauvres enfants, ces jeunes filles si délicates et si frêles, s'exposer tous les soirs à des dangers terribles, qu'ils apprennent à dissimuler avec grâce. ”
Pier-Angelo Fiorentino, Les grands guignols. Série 1 (1870-1872)
“ J'emploie à dessein ce mot d'artiste, qui n'a rien de trop ambitieux pour la circonstance, car ce petit Loissel, que vous voyez bondir et rebondir sur son cheval comme un volant sur sa raquette, s'élever à des hauteurs incroyables, et passer, comme emporté par une trombe, au-dessus de la foule frémissante, a tout l'esprit, toute la verve d'un comédien consommé dans les pantomimes et dans les scènes qu'il joue avec une perfection rare. ”
Pier-Angelo Fiorentino, Les grands guignols. Série 1 (1870-1872)
“ Arraché à sa lourde ivresse, incertain s'il est encore sous l'obsession d'un rêve ou s'il est revenu à la vie réelle, le poëte marche au hasard dans ces bosquets enchantés, lorsqu'il est frappé par le son d'une voix surhumaine. ”
Pier-Angelo Fiorentino, Les grands guignols. Série 1 (1870-1872)
“ La musique participe aussi des deux sources où paraît s'être inspiré l'auteur des paroles. La véhémence, le vertige et l'ardeur des appétits grossiers que la cupidité allume dans l'âme humaine sont exprimés dans les morceaux d'ensemble et dans les chœurs par des rhythmes puissants et hardis et par une vigoureuse instrumentation, tandis que toute la partie de sentiment est d'une tendresse et d'une grâce ravissantes. L'ouverture est un morceau très-savant, très-développé et très-clair, comme on pouvait l'attendre d'un compositeur tel que M. Halévy. ”
Pier-Angelo Fiorentino, Les grands guignols. Série 1 (1870-1872)
“ On y remarque des phrases d'une expression vraie, et des éclairs d'une sensibilité touchante. Le troisième acte est de beaucoup supérieur aux deux autres et renferme un délicieux morceau qui vaut à lui seul tout le reste. C'est une chanson de pâtre, d'une simplicité exquise et d'une couleur admirable. Pour comble de bonheur, cette mélodie charmante a été chantée à ravir par un jeune débutant, M. Aimès, dont la voix pure et fraîche a mis du baume sur nos oreilles. Les deux dernières strophes : O ma lyre immortelle, ont de la simplicité, de l'ampleur et du caractère. ”
Pier-Angelo Fiorentino, Les grands guignols. Série 1 (1870-1872)
“ Ces deux unions ou plutôt ces deux désunions musicales reconnaissent pour chefs deux artistes éminents. M. Seghers est le Luther de l'une, Félicien David est le Mélanchton de l'autre. Je n'ai à me prononcer ici ni pour l'Union Musicale, ni pour la Société SainteCécile. Mais je regrette, au point de vue de l'art, ces scissions et ces discordes. Un bon orchestre ne se forme pas en un jour. C'est par une longue et constante pratique, par une abnégation complète de tout amour-propre personnel, par une communauté persévérante d'efforts et d'études, qu'on parvient à une bonne exécution. ”
