“ Seigneur ; et si j'osais vous le dire à mon tour... 'MARTIAN' — Ce n'est point à mon âge à soupirer d'amour, Je le sais ; mais enfin chacun a sa faiblesse. Aimerais-tu Léon ? 'JUSTINE' — Aimez-vous la princesse ? 'MARTIAN' — Oublie en ma faveur que tu l'as deviné, Et démens un soupçon qu'un soupir t'a donné. L'amour en mes pareils n'est jamais excusable : Pour peu qu'on s'examine, on s'en tient méprisable, On s'en hait ; et ce mal, qu'on n'ose découvrir, Fait encor plus de peine à cacher qu'à souffrir ”
Résumé
“Pulchérie”, est une œuvre de Pierre Corneille. Des thèmes tels que IRÈNE, l'amour ou LÉON y sont abordés.
Citations de Pulchérie (Pierre Corneille)
“ Son cœur suivra le sceptre, en quelque main qu'il brille : Si Martian l'obtient, il aimera sa fille ; Et l'amitié du frère et l'amour de la sœur Céderont à l'espoir de s'en voir successeur. En un mot, ma fortune est encor fort douteuse : Si vous n'êtes heureux, je ne puis être heureuse ; Et je n'ai plus d'amant non plus que vous d'ami, À moins que dans le trône il vous voie affermi. 'LÉON' — Vous présumez bien mal d'un héros qui vous aime. 'IRÈNE' — Je pense le connaître à l'égal de moi-même ; Mais croyez-moi, seigneur, et l'empire est à vous. ”
“ Mes souhaits, mon crédit, mes amis, sont pour vous ; Mais à moins que ce rang, plus d'amour, point d'époux : Il faut, quelques douceurs que cet amour propose, Le trône ou la retraite au sang de Théodose ; Et si par le succès mes desseins sont trahis, Je m'exile en Judée auprès d'Athénaïs. 'LÉON' — Je vous suivrais, madame ; et du moins sans ombrage De ce que mes rivaux ont sur moi d'avantage, Si vous ne m'y faisiez quelque destin plus doux, J'y mourrais de douleur d'être indigne de vous : J'y mourrais à vos yeux en adorant vos charmes. ”
“ Mais j'entends empereur comme vous devez l'être, Par le choix d'un sénat qui vous prenne pour maître, Qui d'un état si grand vous fasse le soutien, Et d'un commun suffrage autorise le mien. Je le fais rassembler exprès pour vous élire, Ou me laisser moi seule à gouverner l'empire, Et ne plus m'asservir à ce dangereux choix, S'il ne me veut pour vous donner toutes ses voix. Adieu, seigneur : je crains de n'être plus maîtresse De ce que vos regards m'inspirent de faiblesse, Et que ma peine, égale à votre déplaisir, Ne coûte à mon amour quelque indigne soupir. ”
“ Il manquerait d'amour et de foi pour Irène ! Des rivaux de Léon il est le plus jaloux, Et roule des projets qu'il ne dit pas à tous. 'JUSTINE' — Il n'a pour but, seigneur, que le bien de l'empire. Détrônez la princesse, et faites-vous élire : C'est un amant pour moi que je n'attendais pas, Qui vous soulagera du poids de tant d'états. 'MARTIAN' — C'est un homme, et je veux qu'un jour il t'en souvienne, C'est un homme à tout perdre, à moins qu'on le prévienne. Mais Léon vient déjà nous vanter son bonheur : Arme-toi de constance, et prépare un grand cœur ”
“ Un grand cœur les dédaigne, et le siècle a changé : À s'aimer de plus près on se croit obligé, Et des vertus du temps l'âme persuadée Hait de ces vieux héros la surprenante idée. 'ASPAR' — Il y va de ma gloire, et les siècles passés... 'IRÈNE' — Elle n'est pas, seigneur, peut-être où vous pensez ; Et quoi qu'un juste espoir ose vous faire croire, S'exposer au refus, c'est hasarder sa gloire. La princesse peut tout, ou du moins plus que vous. Vous vous attirerez sa haine et son courroux. Son amour l'intéresse, et son âme hautaine... ”
“ Qu'il est un peu bien tôt pour vous de menacer. 'IRÈNE' — Je ne menace point, seigneur ; mais je vous aime Plus que moi, plus encor que ce cher frère même. L'amour tendre est timide, et craint pour son objet, Dès qu'il lui voit former un dangereux projet. 'ASPAR' — Vous m'aimez, je le crois ; du moins cela peut être ; Mais de quelle façon le faites-vous connoître ? L'amour inspire-t-il ce rare empressement De voir régner un frère aux dépens d'un amant ? ”
“ L'exil que mon hymen vous devait imposer : Sont-ce là des témoins, seigneur, à récuser ? 'MARTIAN' — C'est donc à moi, madame, à confesser mon crime. L'amour naît aisément du zèle et de l'estime ; Et l'assiduité près d'un charmant objet N'attend point notre aveu pour faire son effet. Il m'est honteux d'aimer ; il vous l'est d'être aimée D'un homme dont la vie est déjà consumée, Qui ne vit qu'à regret depuis qu'il a pu voir Jusqu'où ses yeux charmés ont trahi son devoir. Mon cœur, qu'un si long âge en mettait hors d'alarmes, S'est vu livré par eux à ces dangereux charmes. ”
“ Que ce que l'on a fait pour le grand Théodose. C'est par là que l'empire est tombé dans ce sang Si fier de sa naissance et si jaloux du rang. Songez sur cet exemple à vous rendre justice, À me faire empereur pour être impératrice : Vous avez du pouvoir, madame ; usez-en bien, Et pour votre intérêt attachez-vous au mien. 'IRÈNE' — Léon dispose-t-il du cœur de la princesse ? C'est un cœur fier et grand : le partage la blesse ; Elle veut tout ou rien ; et dans ce haut pouvoir Elle éteindra l'amour plutôt que d'en déchoir. ”
“ Que l'amour entre nous la doit rendre commune ? 'IRÈNE' — Seigneur, lorsque le mien vous a donné mon cœur, Je n'ai point prétendu la main d'un empereur : Vous pouviez être heureux sans m'apporter ce titre ; Mais du sort de Léon Pulchérie est l'arbitre, Et l'orgueil de son sang avec quelque raison Ne peut souffrir d'époux à moins de ce grand nom. Avant que ce cher frère épouse la princesse, Il faut que le pouvoir s'unisse à la tendresse, Et que le plus haut rang mette en leur plus beau jour La grandeur du mérite et l'excès de l'amour. ”
“ Peut-être ce grand cœur, qui n'ose s'attendrir, S'y défendrait si mal de mon dernier soupir, Qu'un éclat imprévu de douleur et de flamme Malgré vous à son tour voudrait suivre mon âme. La mort, qui finirait à vos yeux mes ennuis, Aurait plus de douceur que l'état où je suis. Vous m'aimez ; mais, hélas ! Quel amour est le vôtre, Qui s'apprête peut-être à pencher vers un autre ? Que servent ces désirs, qui n'auront point d'effet Si votre illustre orgueil ne se voit satisfait ? ”
“ Épargne à mon amour la douleur de te dire À quels troubles ce choix hasarderait l'empire : Je l'ai déjà tant dit, que mon esprit lassé N'en saurait plus souffrir le portrait retracé. Ton frère a l'âme grande, intrépide, sublime ; Mais d'un peu de jeunesse on lui fait un tel crime, Que si tant de vertus n'ont que moi pour appui, En faire un empereur, c'est me perdre avec lui. 'IRÈNE' — Quel ordre a pu du trône exclure la jeunesse ? Quel astre à nos beaux jours enchaîne la faiblesse ? Les vertus, et non l'âge, ont droit à ce haut rang ”
“ Qu'un choix si glorieux vous donnera ma foi, Ou que si le sénat à nos voeux est contraire, Le ciel m'inspirera ce que je devrai faire. 'LÉON' — Il vous inspirera quelque sage douleur, Qui n'aura qu'un soupir à perdre en ma faveur. Oui, de si grands rivaux... 'PULCHÉRIE' — Ils ont tous des maîtresses. 'LÉON' — Le trône met une âme au-dessus des tendresses. Quand du grand Théodose on aura pris le rang, Il y faudra placer les restes de son sang : Il voudra, ce rival, qui que l'on puisse élire, S'assurer par l'hymen de vos droits à l'empire. ”
“ 'PULCHÉRIE' — Justine, plus j'y pense, et plus je m'inquiète : Je crains de n'avoir plus une amour si parfaite, Et que si de Léon on me fait un époux, Un bien si désiré ne me soit plus si doux. Je ne sais si le rang m'aurait fait changer d'âme ; Mais je tremble à penser que je serais sa femme, Et qu'on n'épouse point l'amant le plus chéri, Qu'on ne se fasse un maître aussitôt qu'un mari. ”
“ Je vous vois un grand cœur, une vertu sublime, Une âme, une valeur digne de mes aïeux ; Et si tout le sénat avait les mêmes yeux... 'LÉON' — Laissons là le sénat, et m'apprenez, de grâce, Madame, à quel heureux je dois quitter la place, Qui je dois imiter pour obtenir un jour D'un orgueil souverain le prix d'un juste amour. 'PULCHÉRIE' — J'aurai peine à choisir ; choisissez-le vous-même, Cet heureux, et nommez qui vous voulez que j'aime ; Mais vous souffrez assez, sans devenir jaloux. ”
“ Vous ayez pu surprendre une larme, un soupir ; Mais enfin la langueur qu'on voit sur mon visage Est encor plus l'effet de l'amour que de l'âge. Il faut faire un heureux, le jour n'en est pas loin : Pardonnez à l'horreur d'en être le témoin, Si mes maux et ce feu digne de votre haine Cherchent dans un exil leur remède, et sa peine. Adieu : vivez heureuse ; et si tant de jaloux... 'PULCHÉRIE' — Ne partez pas, seigneur, je les tromperai tous ; Et puisque de ce choix aucun ne me dispense, Il est fait, et de tel à qui pas un ne pense. ”
“ Ses ordres de l'empire ont été tout l'appui ; On vit depuis quinze ans sous son obéissance : Faites qu'on la maintienne en sa toute-puissance, Qu'à ce prix le sénat lui demande un époux ; Son choix tombera-t-il sur un autre que vous ? Voudroit-elle de vous une action plus belle Qu'un respect amoureux qui veut tenir tout d'elle ? L'amour en deviendra plus fort qu'auparavant, Et vous vous servirez vous-même en la servant. 'LÉON' — Ah ! Que c'est me donner un conseil salutaire ! ”
“ J'ai revu Pulchérie, et n'ai vu qu'une ingrate : Quand je crois l'acquérir, c'est lors que je la perds ; Et me détruis moi-même alors que je la sers. 'MARTIAN' — Expliquez-vous, seigneur, parlez en confiance ; Fait-elle un autre choix ? 'LÉON' — Non, mais elle balance : Elle ne me veut pas encor désespérer, Mais elle prend du temps pour en délibérer. Son choix n'est plus pour moi, puisqu'elle le diffère : L'amour n'est point le maître alors qu'on délibère ; Et je ne saurais plus me promettre sa foi, Moi qui n'ai que l'amour qui lui parle pour moi. ”
“ Léon seul est ma joie, il est mon seul désir ; Je n'en puis choisir d'autre, et n'ose le choisir : Depuis trois ans unie à cette chère idée, J'en ai l'âme à toute heure, en tous lieux, obsédée ; Rien n'en détachera mon cœur que le trépas, Encore après ma mort n'en répondrais-je pas ; Et si dans le tombeau le ciel permet qu'on aime, Dans le fond du tombeau je l'aimerai de même. ”
“ À votre auguste nom vient de mêler le mien. 'PULCHÉRIE' — Cependant j'ai sans vous disposé de Justine, Seigneur, et c'est Léon à qui je la destine. 'MARTIAN' — Pourrois-je lui choisir un plus illustre époux Que celui que l'amour avait choisi pour vous ? Il peut prendre après vous tout pouvoir dans l'Empire, S'y faire des emplois où l'univers l'admire, Afin que par votre ordre et les conseils d'Aspar Nous l'installions au trône et le nommions César. ”
“ Quand à son cher Léon c'est donner sa personne ? 'MARTIAN' — Apprends que dans un âge usé comme le mien, Qui n'ose souhaiter ni même accepter rien, L'amour hors d'intérêt s'attache à ce qu'il aime, Et n'osant rien pour soi, le sert contre soi-même. ”
“ J'aimais quand j'étais jeune, et ne déplaisais guère : Quelquefois de soi-même on cherchait à me plaire ; Je pouvais aspirer au cœur le mieux placé ; Mais, hélas ! J'étais jeune, et ce temps est passé ; Le souvenir en tue, et l'on ne l'envisage Qu'avec, s'il le faut dire, une espèce de rage ; On le repousse, on fait cent projets superflus : Le trait qu'on porte au cœur s'enfonce d'autant plus ; Et ce feu, que de honte on s'obstine à contraindre, Redouble par l'effort qu'on se fait pour l'éteindre. ”
“ Mais mon cœur de leur sort n'en est pas moins jaloux : C'était régner enfin, et régner sans époux. Le triomphe n'en fait qu'affermir la mémoire ; Et le déguisement n'en détruit point la gloire. 'JUSTINE' — Que les choses bientôt prendraient un autre tour Si le sénat prenait le parti de l'amour ! Que bientôt... Mais je vois Aspar avec mon père. 'PULCHÉRIE' — Sachons d'eux quel destin le ciel vient de me faire. ”
“ L'empire est à donner, et le sénat s'assemble Pour choisir une tête à ce grand corps qui tremble, Et dont les Huns, les Goths, les Vandales, les Francs, Bouleversent la masse et déchirent les flancs. Je vois de tous côtés des partis et des ligues : Chacun s'entre-mesure et forme ses intrigues. Procope, Gratian, Aréobinde, Aspar Vous peuvent enlever ce grand nom de César : Ils ont tous du mérite ”
“ Non, seigneur, c'est Léon, c'est son juste courroux, Ce sont ses déplaisirs qui s'expliquent par vous : Vous prêtez votre bouche, et n'êtes pas capable De donner à ma gloire un conseil qui l'accable. 'MARTIAN' — Mais ses rivaux ont-ils plus de mérite ? 'PULCHÉRIE' — Non ; Mais ils ont plus d'emploi, plus de rang, plus de nom ; Et si de ce grand choix ma flamme est la maîtresse, Je commence à régner par un trait de faiblesse. ”
“ Il deviendra l'objet que vous verrez le mieux. 'PULCHÉRIE' — Vous pourriez un peu loin pousser ma patience, Seigneur : j'ai l'âme fière, et tant de prévoyance Demande à la souffrir encor plus de bonté Que vous ne m'avez vu jusqu'ici de fierté. Je ne condamne point ce que l'amour inspire ; Mais enfin on peut craindre, et ne le point tant dire. Je n'en tiendrai pas moins tout ce que j'ai promis. Vous avez mes souhaits, vous aurez mes amis ; De ceux de Martian vous aurez le suffrage : Il a, tout vieux qu'il est, plus de vertus que d'âge ”
“ Pour être heureux amant, faut-il que l'univers Ait place dans un cœur qui ne veut que vos fers ; Que les plus dignes soins d'une flamme si pure Deviennent partagés à toute la nature ? Ah ! Que ce cœur, madame, a lieu d'être alarmé, Si sans être empereur je ne suis plus aimé ! 'PULCHÉRIE' — Vous le serez toujours ; mais une âme bien née Ne confond pas toujours l'amour et l'hyménée : L'amour entre deux cœurs ne veut que les unir ; L'hyménée a de plus leur gloire à soutenir ”
“ Les périls d'un amour que nous avons vu naître, Dont nous avons tous deux été les confidents, Et peut-être formé les traits les plus ardents ? De tous leurs déplaisirs c'est nous rendre coupables : Servons-les en amis, en amants véritables ; Le véritable amour n'est point intéressé. ”
“ 'ASPAR' — Le besoin de l'état est souvent un mystère Dont la moitié se dit, et l'autre est bonne à taire. 'PULCHÉRIE' — Il n'est souvent aussi qu'un pur fantôme en l'air Que de secrets ressorts font agir et parler, Et s'arrête où le fixe une âme prévenue, Qui pour ses intérêts le forme et le remue. ”
“ Que chacun veut pour soi, tant qu'il n'est à pas un. Pleins de leur renommée, enflés de leurs services, Combien ce choix pour eux aura-t-il d'injustices, Si ma flamme obstinée et ses odieux soins L'arrêtent sur celui qu'ils estiment le moins ! Léon est d'un mérite à devenir leur maître ; Mais comme c'est l'amour qui m'aide à le connaître, Tout ce qui contre nous s'osera mutiner Dira que je suis seule à me l'imaginer. 'IRÈNE' — C'est donc en vain pour lui qu'on prie et qu'on espère ? 'PULCHÉRIE' — Je l'aime, et sa personne à mes yeux est bien chère ”
“ Si l'on m'en applaudit, ce sera son ouvrage ; Et si j'en suis blâmée, il n'y veut point de part. En doute du succès, il en fuit le hasard ; Et lorsque je l'en veux garant vers tout le monde, Il veut qu'à l'univers moi seule j'en réponde. ”
“ 'PULCHÉRIE' — Je vous aime, Léon, et n'en fais point mystère : Des feux tels que les miens n'ont rien qu'il faille taire. Je vous aime, et non point de cette folle ardeur Que les yeux éblouis font maîtresse du cœur, Non d'un amour conçu par les sens en tumulte, À qui l'âme applaudit sans qu'elle se consulte, Et qui ne concevant que d'aveugles désirs, Languit dans les faveurs, et meurt dans les plaisirs : Ma passion pour vous, généreuse et solide, À la vertu pour âme, et la raison pour guide, La gloire pour objet, et veut sous votre loi Mettre en ce jour illustre et l'univers et moi. ”
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