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Pleurer vraiment ou feindre parfaitement, Eleonora Duse et le paradoxe du comédien

En Bref

  • Pour Dubos, l'acteur qui ne sent rien se trahit par des signes involontaires ; le naturel prêté à la Duse consiste précisément à maîtriser ces signes.
  • Diderot fait de l'insensibilité la condition du génie de l'acteur, tout en se reconnaissant lui-même une âme sensible.
  • Selon Filon et Guyau, Talma travaillait sur des émotions réellement vécues, conservées puis retravaillées, jusqu'au cri de son propre deuil.
  • Sarah Bernhardt refuse à la Duse le titre d'artiste non parce qu'elle sentirait trop, mais parce qu'elle ne crée aucune figure attachée à son nom.

Au théâtre, les larmes posent une question plus ancienne que toutes les écoles de jeu : celui qui les fait couler doit-il les verser lui-même ? À la fin du XIXe siècle, la figure d'Eleonora Duse a donné un visage à cette interrogation. Un chroniqueur de L'Illustration, en 1905, voit en elle une actrice dont le génie tient à la fois de la faculté de sentir et d'une intelligence achevée de son métier [1] ; Jules Lemaître loue sa quête du vrai et le soin qu'elle met à écarter jusqu'à l'apparence de l'artifice [2] ; Sarah Bernhardt, l'autre pôle de la scène de son temps, lui accorde le rang de comédienne mais lui refuse celui d'artiste [3]. Trois jugements, trois manières de nommer la même énigme : un jeu qui semble ne plus jouer.

On a volontiers lu ce naturel comme une revanche de la sincérité sur la virtuosité, un retour du cœur après le règne de l'effet. Deux siècles de critique invitent à une lecture moins confortable. Depuis Boileau et Dubos, la règle selon laquelle il faut être affligé pour affliger [4, 5] se heurte au soupçon que les larmes, sur scène comme dans le monde, sont d'abord un langage [6, 7]. Le naturel de la Duse ne tranche pas ce vieux différend : il le déplace, en faisant de l'effacement même de l'artifice un objet de travail , au point que ses contemporains ne savent plus dire si ce qu'ils admirent relève de l'âme ou du métier .

La vieille règle de la sincérité et ses doutes

La première doctrine est morale avant d'être esthétique. Pour Jean-Baptiste Dubos, au XVIIIe siècle, l'acteur qui prétend émouvoir sans éprouver se trahit par des signes qu'il ne commande pas, logés dans la voix, le geste et la tenue . Le reproche ne vise pas seulement un défaut de métier ; il frappe un caractère, celui de l'imposteur qui voudrait tirer des larmes d'une affliction qu'il ne partage pas . Dubos s'appuie sur une maxime d'Horace, ce qui dit assez l'ancienneté de l'exigence : la passion simulée se reconnaît toujours, et parce qu'elle se reconnaît, elle ne convainc pas . Le corps de l'acteur est ainsi pensé comme un témoin incorruptible de son intériorité.

Boileau, au siècle précédent, formulait la même loi en termes de style. La déclamation ampoulée est chez lui le fait d'un orateur épris de mots, et seule une douleur qui consent à s'abaisser au langage du cœur obtient des pleurs . Sincérité de l'acteur et simplicité de l'expression s'y confondent : l'enflure est à la fois une faute de goût et un aveu d'insensibilité . Cette équation, qui lie le vrai au simple, traverse toute la querelle ; c'est elle que retrouveront, plus de deux siècles plus tard, les admirateurs de la Duse lorsqu'ils salueront chez elle le refus de toute apparence d'artifice .

Dès qu'on se place du côté de la salle, pourtant, la règle se fissure. Le commentaire que Charles Clair consacre en 1883 à la jeunesse de saint Augustin rappelle, à quinze siècles de distance, l'étrangeté de ce plaisir : on recherche au théâtre l'affliction de malheurs fictifs, on applaudit l'acteur à proportion des larmes qu'il provoque, et l'on trouve sa joie dans sa propre douleur [8]. Un document consacré à Voltaire tire la conséquence : les pleurs naissent de l'illusion scénique et cessent dès que le spectateur se souvient qu'il assiste à une fiction [9]. Ce qui compte, dans cette perspective, n'est plus l'état intérieur du comédien, mais la solidité de l'illusion qu'il entretient chez autrui .

Les moralistes du XVIIe siècle avaient, de leur côté, ébranlé la confiance dans les larmes elles-mêmes. La Bruyère s'étonne qu'on ait honte de pleurer au théâtre quand on y rit sans gêne, et soupçonne dans cette pudeur la crainte de paraître dupe d'un sujet faux [10]. La Rochefoucauld va plus loin : il démonte la mécanique des pleurs mondains, qui servent la réputation de tendresse, appellent la pitié ou évitent simplement la honte de rester les yeux secs . Si les larmes de la vie ordinaire sont déjà une conduite sociale, l'exigence de Dubos perd une part de son fondement : on ne peut réclamer de l'acteur une sincérité que la société elle-même ne pratique guère .

Diderot, la tête contre le cœur

Le Paradoxe sur le comédien, publié en 1830 selon l'édition retenue, longtemps après les Réflexions critiques de Dubos, renverse cette doctrine plus qu'il ne la discute. Là où Dubos voyait dans la froideur la marque de l'imposteur , Diderot y voit la condition du génie : les grands imitateurs de la nature sont les êtres les moins sensibles, et les âmes ardentes ne fournissent que des modèles [11]. La sensibilité, loin d'être une vertu d'artiste, devient une infirmité qui fait perdre la tête au moindre imprévu ; Diderot la renvoie dans la salle, parmi ceux qui pleurent, et l'interdit sur la scène [12]. Le partage ne passe plus entre sincères et menteurs, mais entre ceux qui éprouvent et ceux qui observent .

Le mécanisme décrit par Diderot tient en une opération de l'esprit. L'homme sensible ne rend que le cri de son cœur ; dès qu'il le tempère ou l'amplifie, il cesse d'être lui-même et devient comédien [13]. Le grand acteur prend cet homme pour objet d'étude et décide, par réflexion, de ce qu'il faut ajouter ou retrancher ; il construit un modèle idéal, et s'il jouait avec ses propres passions, il retomberait dans la vie commune et perdrait la grandeur de ce modèle [14]. L'illusion change alors de statut : elle n'est plus partagée entre la scène et la salle, comme le supposait la tradition , elle n'existe que pour le spectateur, tandis que l'acteur, épuisé mais lucide, sait qu'il n'est pas le personnage [15].

Cette théorie du jeu est aussi une sociologie. Diderot rappelle qu'on nomme grand comédien, dans le monde, celui qui excelle à simuler ce qu'il ne sent pas, et juge le vieux courtisan plus habile à feindre que l'acteur sur les planches ; il rejoint ainsi, à un siècle de distance, le soupçon de La Rochefoucauld sur les larmes sociales . Il en tire une conséquence pratique : la sensibilité n'est pas le privilège des gens de théâtre, et la rareté des grands comédiens tient à l'absence d'une éducation commencée tôt plutôt qu'à un don de l'âme [16]. Le jeu devient un métier qui s'apprend. Il devient aussi une affaire collective : Diderot exige un équilibre des talents qui fasse de la représentation une action une, et se méfie de l'orgueil d'un acteur qui sacrifie l'ensemble à son propre éclat [17].

Le paradoxe n'est pourtant pas sans faille chez son auteur même. Diderot avoue avoir associé la sensibilité à la bonté de l'âme et à la médiocrité du génie tout en se reconnaissant une âme sensible [18] ; René Doumic décrit un homme sincèrement transporté par le spectacle de la vertu, dont l'émotion est physique, localisée, presque une secousse du corps [19]. Le théoricien de la froideur était un homme de commotions. Le même passage contient une prophétie décisive : le jour où un auteur donnera à ses personnages un ton simple, sans déclamation chantée, l'art du comédien deviendra plus difficile, et non plus aisé . Diderot défendait déjà, en 1757, un théâtre où les larmes logent sous le toit des sujets plutôt que dans les palais, et où le ton plus que le sujet fait le genre [20]. Joseph Texte met toutefois en garde contre les filiations reconstruites après coup : les dramaturges romantiques qu'on lui donne pour héritiers l'ont ignoré [21].

Du cri sincère à l'émotion mise en réserve

Au XIXe siècle, la querelle quitte le terrain des principes pour celui des pratiques, et la figure de Talma en devient l'arbitre. Un mot qu'Émile de Laveleye lui prête condamne le comédien trop pénétré de son rôle, perdu dès lors qu'il ressent ce qu'il dit, et l'étend au peintre, dont l'émotion trouble le regard et fait trembler la main [22]. Le roman de René de Pont-Jest en tire une règle d'hygiène : l'artiste doit ménager ses nerfs pour rester maître de lui, car la surexcitation interdit le naturel [23]. La formule est capitale. Le naturel n'y est plus l'effet d'un abandon, mais le fruit d'une maîtrise, et le grand acteur celui qui fait pleurer sans pleurer .

Augustin Filon, rapportant une observation de Talma sur lui-même, propose une voie médiane qui défait l'alternative de Diderot : les émotions que l'acteur transmet sont parfois des impressions anciennes, réellement éprouvées, puis emmagasinées par l'étude [24]. Le sentiment n'est ni présent ni absent ; il est différé, conservé, disponible. Filon ajoute que des passions violentes et contradictoires, si l'acteur devait les éprouver au moment de jouer l'hypocrite ou l'assassin, le paralyseraient au lieu de l'inspirer . La sincérité n'est pas niée, elle est mise en réserve et retravaillée, ce qui en fait déjà une matière de métier.

Jean-Marie Guyau, en 1889, mesure le prix de cette économie. Il évoque Talma cherchant à tirer parti du cri de douleur qui lui échappa à la mort de son fils, et s'écoutant sangloter [25]. L'involontaire lui-même devient matériau : ce que Dubos, plus d'un siècle et demi plus tôt, tenait pour le signe infalsifiable de la vérité intérieure est désormais observé, recueilli, reproduit. Guyau distingue cependant deux degrés : l'acteur n'altère que ses gestes et son accent, quand l'artiste en général risque de fausser jusqu'à son propre cœur . La technique, dans cette lecture, ne trompe pas seulement le public ; elle peut corrompre celui qui l'exerce.

D'autres témoignages déplacent l'éloge vers l'effacement et vers l'habitude. Alexandre Dumas voit chez Talma une beauté d'acteur qui n'a rien de personnel et change avec chaque héros [26]. Gustave Planche, jugeant une comédienne, estime que les larmes ne lui vont pas et qu'elle doit s'en tenir au sourire [27] : les pleurs relèvent d'une aptitude, d'un registre de moyens, non d'une vérité de l'âme. Taine, enfin, trouve dans un théâtre populaire de Naples des acteurs pleins de naturel, ce qu'il explique sans détour par l'habitude des planches et la même pièce jouée deux fois par jour [28]. Le naturel naît ici de la répétition. Un critique anonyme rappelle encore que le théâtre italien, à l'opéra du moins, s'écrit pour un individu [29] — à rebours de l'action une que réclamait, au siècle précédent, le Paradoxe .

Duse et Bernhardt, le paradoxe déplacé

C'est sur ce fond que se dessine l'opposition des deux grandes actrices de la fin du siècle. Arsène Houssaye place Sarah Bernhardt dans la lignée des tragédiennes qui ont troublé les cœurs, de la Champmeslé à Rachel, et avoue craindre, en la voyant jouer, qu'elle ne s'envole [30] : l'image dit un art de l'élan et de la prouesse, qui n'a pas à cacher son éclat. Bernhardt, de son côté, juge Eleonora Duse sans hostilité apparente mais avec une précision cruelle. La Duse suit des chemins tracés par d'autres sans les imiter, et n'a pas fait naître de son art une créature qui porte son nom . L'image des gants d'autrui portés à l'envers résume cette lecture : une interprète qui retourne les rôles sans en inventer .

Ce jugement déplace le paradoxe de Diderot plus qu'il ne le prolonge. Pour Diderot, au siècle précédent, la grandeur tenait à la construction d'un modèle idéal, distinct de la personne de l'acteur ; Bernhardt reprend l'exigence de création, mais la rattache au nom de l'artiste, qui doit demeurer attaché à une figure reconnaissable . L'effacement que Dumas louait chez Talma devient chez elle un manque. Surtout, elle décrit l'art de la Duse comme une grâce sans volonté, faite d'abandon , c'est-à-dire du côté de la sensibilité que le Paradoxe réservait aux spectateurs . La distinction entre comédienne et artiste se substitue à celle de l'homme sensible et du grand comédien : on ne demande plus si l'actrice sent, mais si elle crée .

Jules Lemaître dit presque l'inverse, et c'est dans l'écart entre les deux lectures que la question se joue. Il prête à la Duse une recherche du vrai, un réalisme attentif et sincère, et surtout un soin constant d'éviter jusqu'à l'apparence de l'artifice . Ce soin contredit l'abandon que voyait Bernhardt : effacer l'artifice suppose une vigilance, un travail qui porte précisément sur les signes que Dubos, près de deux siècles plus tôt, croyait hors de contrôle . Le naturel devient une technique au second degré, qui ne vise plus à produire un effet mais à supprimer la trace de sa production . Ce que Diderot pressentait au XVIIIe siècle — que le ton simple rendrait le métier plus difficile — trouve ici une illustration possible.

Lemaître ne fait pas pour autant de la Duse une pure surface. Ce réalisme, note-t-il, se tourne malgré tout en poésie et laisse transparaître une personne singulière, qu'il dépeint avec le vocabulaire médical de son temps : une femme meurtrie, « neurasthénique », où survit une grâce presque enfantine . Le chroniqueur de L'Illustration réunit les deux pôles que Diderot séparait plus d'un siècle auparavant : le génie de la Duse tient à la faculté de sentir et d'exprimer la vie humainement, mais son geste emprunte à une intelligence parfaite de son art . Il rapporte même le mot d'une spectatrice pour qui il faudrait envier les grands comédiens , quand Diderot jugeait que leur condition serait la plus malheureuse de toutes s'ils sentaient vraiment . Le paradoxe n'est pas résolu ; il a changé de lieu, du cœur de l'acteur vers la lisibilité de ses signes.

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En deux siècles, la question des larmes a changé de nature. Morale chez Dubos, qui soupçonnait l'imposture , elle devient chez Diderot une affaire de jugement et de distance , puis, au XIXe siècle, une question de pratique : mémoire des émotions, économie des nerfs, habitude des planches . Avec la Duse et Bernhardt, elle se fait esthétique, opposant la création d'une figure à l'art de s'effacer dans celles des autres . Le naturel prêté à la Duse n'apparaît pas comme une sincérité retrouvée contre l'artifice : ses témoins mêmes y lisent du soin, de l'intelligence, du métier . Aucun, cependant, ne décrit le geste exact de ce travail ; tous en constatent l'effet, ce qui laisse à l'idée d'une technique des signes involontaires le statut d'une hypothèse forte plutôt que d'un fait établi.

Reste ce que Guyau avait aperçu : une technique qui s'empare de l'involontaire ne laisse pas intact celui qui l'exerce . Diderot protégeait l'acteur en le tenant à distance de son personnage ; l'art de l'effacement, en abolissant en apparence cette distance, la reporte peut-être à l'intérieur de la personne, là où Lemaître devinait une femme meurtrie sous la grâce . La vieille question — qui pleure, au juste, quand la salle pleure — n'a donc pas trouvé de réponse. Elle accompagne tout art fondé sur l'incarnation, chaque fois qu'une manière de jouer prétend avoir aboli la manière.