“ Brave père Cartier ! il vit toujours ; à quatre-vingt-six ou quatre-vingt-sept ans, il est demeuré, entre ses deux enfants, d’une verdeur merveilleuse. Je ne vais pas une fois à Villers-Cotterets que je ne lui fasse ma visite. La dernière fois que je le vis, il y a un an à peu près, je lui fis compliment sur sa santé. — Morbleu ! lui dis-je, mon cher Cartier, vous êtes comme nos chênes, qui, lorsqu’ils ne poussent plus par en haut, poussent par en bas, et qui gagnent en racines ce qu’ils perdent en feuilles. Vous vivrez jusqu’au jour du jugement dernier. ”
Résumé
Mes Mémoires d’Alexandre Dumas, publié en 1856, est une autobiographie où l’auteur raconte ses expériences, ses luttes et ses réflexions sur la France du XIXe siècle. À travers des récits touchants et des portraits de personnages tels que Talma ou Hugo, Dumas aborde les thèmes de la tragédie, du théâtre et des enjeux politiques, associant mémoire personnelle et analyse sociale.
Son style animé, ponctué d’anecdotes et de citations, dévoile un regard percutant sur l’époque, mêlant ironie et admiration pour les figures de son temps. Cette œuvre, riche en émotion et en récits, témoigne de l’impact durable de l’auteur sur la littérature française.
Citations de Mes Mémoires (Alexandre Dumas)
“ Oui, nous verrons Trajan et Marc-Aurèle ! Nous sommes tous tes enfants, tes soldats, Nous volons tous à ces derniers combats ! Elle est conquise aux nobles champs de gloire, La douce Paix, fille de la Victoire. Car, enfin, on peut bien appeler Majesté, cinq jours avant son abdication, un monarque, un père, qu’on vient d’appeler Ajax, Alexandre, César, Trajan et Marc-Aurèle. Détrompez-vous ! Aujourd’hui, Sa Majesté, c’est l’empereur Alexandre ; quant à l’autre empereur, — l’empereur Napoléon, — nous verrons, ou plutôt nous avons déjà vu, au retour de l’île d’Elbe, ce qu’il est devenu. ”
“ Aux Français en Russie, un grand dédain du rouble. Au soldat citoyen, l’abandon du fusil ; À l’écrivain public, un coussin pour son coude ; À moi, l’hiver sans froid, sans neige et sans grésil ; Un soleil qui jamais dans un ciel gris ne boude. Aux Français en Russie, un grand dédain du rouble. Au Juif errant, un banc de velours nacarat ; À l’Arabe au désert, des eaux à pleine conque ; Au joueur, un essaim de neuf au baccarat ; À l’homme qui s’ennuie, une douleur quelconque. Aux Français en Russie, un grand dédain du rouble. ”
“ Le général Hugo donna l’ordre de faire halte. Puis il se porta en avant avec une centaine d’hommes pour examiner lui-même la position de l’ennemi, et, s’il était possible, deviner ses intentions. Il n’y avait point à se faire illusion. Une troupe immense, à en juger par l’espace qu’elle tenait et la poussière qu’elle soulevait, marchait à lui, l’une de ses ailes appuyée à la rive droite du Tage. L’infanterie reçut à l’instant même l’ordre de se mettre en bataille ; les artilleurs, celui d’établir leurs batteries sur un petit monticule ; la cavalerie, de s’étendre sur l’aile droite. ”
“ Oh ! l’admirable instrument que la voix chez un acteur qui sait s’en servir ! Comme la voix de Talma était caressante au premier acte ! comme elle était impatiente au second, inquiète au troisième, menaçante au quatrième, abattue au cinquième ! Le rôle est doux, noble, charmant, bien complet d’un bout à l’autre. Comme ce cœur de vieillard aime bien à la fois Hortense en père et en amant ! Comme, tout en plaignant la femme qui se laisse prendre, folle alouette, au miroir de la jeunesse et au ramage de la coquetterie, il dédaigne cet homme qui plaît, on ne sait pourquoi, hélas ! ”
“ Or, le mélange de ces trois métaux, les plus précieux de tous, fit un seul métal ; ce métal, on l’appela l’airain de Corinthe. Eh bien, celui qui fera, dans son génie, pour la comédie, la tragédie et le drame, ce que, sans le savoir, dans son ignorance, dans sa brutalité, dans sa barbarie, Mummius a fait pour l’or, l’argent et le bronze ; celui qui fondra à la flamme de l’inspiration, et qui fondra dans un seul moule Eschyle, Shakspeare et Molière, celui-là, mon cher ami, aura trouvé un airain aussi précieux que l’airain de Corinthe. Je réfléchis un instant à ce que me disait Lassagne. ”
“ Pareilles à des trombes, elles s’abattent, alors, sur le poëte, qu’il se nomme Schiller ou Dante, Ovide ou Byron, se prennent à tout, mordent au corps et au cœur, tordent sa renommée, renversent sa réputation, déracinent son honneur ; ces tempêtes sont composées des inimitiés, des haines, des jalousies que son génie lui a faites ; hyènes qui l’escortent dans sa route nocturne, qui n’osent point l’attaquer, s’il reste ferme et debout, mais qui s’élancent sur lui, du moment où il chancelle, mais qui le dévorent, du moment où il tombe. ”
“ Ce qu’il désirait, c’était une chose due à ses services, la croix de Saint-Louis ; — en général, les honnêtes gens ne désirent que les choses auxquelles ils ont droit ; — désirant la croix de Saint-Louis, l’ayant méritée, il la demande. Alors, on veut lui faire des conditions ; on veut qu’il ne se contente pas de ne point frapper sur les ridicules de la Restauration ; on veut qu’il frappe sur les gloires de l’Empire. Pour qu’un loyal soldat, pour qu’un honnête homme, pour qu’un poëte considérable parmi ses confrères obtienne la croix, il faut qu’il fasse une mauvaise action. ”
“ Ce qui est arrivé à Napoléon arrive à Marie-Louise. C’est à qui la quittera le plus promptement et le plus publiquement ; c’est une course à l’ingratitude, c’est un steeplechase à la trahison. Huit jours auparavant, elle a quitté Paris, fille d’empereur, femme d’empereur, mère de roi ! Orléans l’a saluée, en passant, du branle de ses cloches et du bruit de son artillerie. Elle a autour d’elle une cour, sous sa main un trésor ; en France et en Italie, un double peuple, quelque chose comme quarante millions de sujets. ”
“ Paris offre l’aspect de la sécurité et de la joie ; les boulevards sont couverts d’une foule immense, impatiente de voir l’armée et le héros qui lui est rendu. Le petit nombre de troupes qu’on avait eu l’espoir insensé de lui opposer s’est rallié aux aigles, et toute la milice française, devenue nationale, marche sous les drapeaux de la gloire et de la patrie. Sa Majesté l’empereur a traversé deux cents lieues de pays avec la rapidité de l’éclair, au milieu d’une population saisie d’admiration et de respect, pleine du bonheur présent et de la certitude du bonheur à venir. ”
“ Mais il y a une Providence, il y a quelque chose de divin en moi, et ce quelque chose ira vous trouver, Auguste, Hippolyte. Oh ! oui, mes amis, — et le condamné, par un mouvement plein de puissance, étendit ses deux bras vers le ciel, — oh ! oui, mes amis, oui, je vous retrouverai, et je regarde comme un bonheur d’aller vous rejoindre. Après l’accusation qui a pesé sur moi, rien d’humain ne me touche. Maintenant, je n’implore pas la miséricorde humaine, je n’implore que ce qui est divin ; je monterai courageusement sur l’échafaud : l’idée de vous revoir m’encouragera ! ”
“ La vieille taupe était une expression de haine que Mocquet avait empruntée à Pierre, lequel, n’ayant pas de plus grand ennemi que les taupes, donnait le nom de taupe à tout ce qu’il détestait. « Il faut faire attention à cela, Mocquet, » avait dit mon père. Ce n’est pas que mon père crût au cauchemar de Mocquet, ce n’est pas même qu’en admettant l’existence de ce cauchemar, il crût que c’était la mère Durand qui cauchemardait son garde. Non ; mais mon père connaissait les préjugés de nos paysans ; il savait que la croyance aux sorts est encore fort répandue dans les campagnes. ”
“ La prêtresse romaine, c’était madame Malibran, — madame Malibran, dont j’aurai tant à parler encore, et dont j’ai déjà parlé en deux occasions, à propos de la première représentation d’Henri III, dont elle vit tout le cinquième acte suspendue à la colonne d’une loge des troisièmes ; et à propos de Dorval, dans les bras de laquelle elle courut se précipiter à la suite d’une représentation de l’incendiaire ; — c’était madame Malibran, l’incomparable artiste qui, seule peut-être, a réuni, à un degré auquel personne n’a atteint, le drame au chant, la force à la grâce, la gaieté à la tristesse. ”
“ Je ne suis point César ; je crois plus en Dieu, et crois moins en ma fortune que le vainqueur de Pompée : je te dirai donc tout bonnement : « Oublie que je suis l’empereur ; ne vois en moi qu’un homme comme toi, et tâche de nous sauver tous les deux. » À ce langage, que le pilote russe comprit sans doute beaucoup mieux que le pilote Opportunus ne dut comprendre celui de César, le brave homme redoubla d’efforts, et la barque, dirigée par une main ferme, aborda au rivage. Malheureusement, Alexandre n’avait pas été aussi heureux avec son cocher qu’il l’avait été avec son pilote. ”
“ Le fusil était charmant ; un véritable petit fusil de duchesse à canon doré et cannelé, à lumière et à bassinet doublés de platine, à crosse de velours. Ma poire à poudre à amorcer était une poire à poudre arabe rapportée d’Égypte par mon père, et faite d’une petite défense d’éléphant ; du reste, toute damasquinée d’or, comme ces choses d’Orient sur lesquelles il semble que le soleil ait déteint. ”
“ « Tout homme se peut acheter, comme tout arbre se peut vendre. J’ai d’immenses forêts, je vendrai des arbres, et j’achèterai des hommes. » Sire, vous vous trompiez. Il y a autre chose dans la vie que l’algèbre et que l’arithmétique : il y a la croyance, il y a la foi ; vous n’avez pas cru aux autres, et les autres n’ont pas cru en vous ; vous avez soufflé sur le passé, et le passé a soufflé sur vous. Oh ! que nous voilà loin de cette maison de M. Deviolaine qui me semblait un palais ! ”
“ Et maintenant que j’ai jugé l’homme, peut-être va-t-on croire qu’il m’est plus difficile, à moi son confrère, à moi son rival, à moi son antagoniste parfois, de juger le poëte ? Non ! qu’on se détrompe ; rien n’est difficile à celui qui dit la vérité, toute la vérité. D’ailleurs, jamais je n’ai écrit d’un homme une chose que je ne fusse prêt à lui dire à lui-même. Pour juger Casimir Delavigne à un point de vue exact, il faut jeter un coup d’œil sur l’époque où il est né, et sur celle où il a vécu. ”
“ Voilà pour la mère, et, maintenant, voici pour la fille : Ressembleras-tu à ta mère, ô mon cher enfant, mon Ada, seule fille de mon cœur, seule espérance de ma maison ? Lorsque je contemplai pour la dernière fois l’azur de tes yeux célestes, je reçus ton doux sourire, et te dis : « Au revoir ! » Et, voilà que, cette fois, je m’éloigne bien réellement de toi ; voilà qu’aujourd’hui, je te quitte sans espérance, et que je te dis : « Adieu ! » Ô ma fille, ce chant commence par ton nom, c’est encore par ton nom que je l’achèverai ”
“ Joséphine pleurait ; Bonaparte, d’une main, lui essuyait les yeux, et, de l’autre, battait en riant une marche militaire sur la partie du corps de Joséphine qui était tournée vers la ruelle. — Ah ! pardieu ! Dumas, dit-il en apercevant mon père, vous arrivez bien ; vous allez m’aider à faire entendre raison à cette folle. Ne veut-elle pas venir en Égypte avec nous ? Est-ce que vous emmenez votre femme, vous ? — Ma foi, non, dit mon père ; et je crois qu’elle m’embarrasserait fort. — Eh bien, tu vois ; tu ne diras pas que Dumas est un mauvais mari, qu’il n’aime pas sa femme et sa fille ! ”
“ À peine avait-il écrit le dernier, que nous entendîmes de grands cris, et qu’en nous approchant de la fenêtre, nous vîmes revenir tout courant au château Louise et Augustine. Quant à Cécile, plus brave, elle était restée ferme à sa place, et regardait du côté de la rivière avec plus de curiosité que de frayeur. — Bravo ! dis-je à Adolphe, voilà Manceau qui fait son effet. Nous descendîmes vivement. — Un revenant ! un revenant ! criaient Louise et Augustine ; un revenant dans la rivière ! — Oh ! mon Dieu ! demanda de Leuven, serait-ce déjà l’âme de ce pauvre Manceau qui s’ennuie là-bas ? ”
“ Oh ! il y a une chose qui me tourmente, monsieur Deviolaine. — Laquelle, Choron ? — C’est qu’il est mort sans me pardonner. — Comment voulais-tu qu’il te pardonnât ? Il ne savait même pas que c’était toi qui eusses tiré le malheureux coup de carabine. — Non, il ne l’a pas su au moment de la mort, mais il le sait là-haut. Les morts savent tout, à ce qu’on dit. — Allons, Choron ! allons, du courage ! dit M. Deviolaine. ”
“ Hippolyte sauva le troisième. Toute cette pêcherie fut l’affaire de cinq minutes, et cependant l’un des trois baigneurs avait déjà perdu connaissance, de sorte que, le voyant couché, les yeux fermés et sans souffle, je le crus mort. Ma mère, qui savait qu’il n’était qu’évanoui, et à qui mon père assurait qu’il ne courait aucun danger de la vie, profita de ce spectacle, qui m’impressionnait profondément, pour me faire un sermon plein d’éloquence sur le danger d’aller jouer sur les bords du canal. Jamais sermon n’eut un auditoire plus attentif, jamais prédicateur n’eut un converti plus fervent. ”
“ C’est que l’art était l’unique soin, la seule pensée, toute la vie de Talma. Sans être homme d’esprit, Talma avait une grande conscience, une vaste instruction relative, un sens profond. Lorsqu’il était sur le point de créer un rôle, aucune recherche soit historique, soit archéologique, ne lui coûtait ; tout ce que la nature lui avait donné, qualités et défauts, était utilisé. Quinze jours avant sa mort, comme il allait un peu mieux, et que ce mieux donnait l’espérance de le voir reparaître au Théâtre-Français, nous allâmes lui faire une visite, Adolphe et moi. ”
“ Quant à moi, cette mort inattendue d’un des plus grands poëtes de l’époque m’avait profondément frappé ; je sentais instinctivement qu’il y avait dans Byron plus qu’un poëte, qu’il y avait un de ces apôtres dont la bouche inspirée jette, dans le silence des nuits et dans l’obscurité de l’art, de ces grands cris qui sont entendus de toutes les nations, de ces puissantes lueurs qui éclairent tout un monde. Ces hommes-là, en général, sont, non-seulement des prophètes, mais encore des martyrs ; c’est à leurs propres douleurs qu’ils puisent les profondes inspirations qui frappent les esprits ”
“ Minuit commence à sonner : je frissonne malgré moi ; — pourquoi ? je n’en sais rien ! Le vent soufflait : au dernier coup de minuit, comme la cloche vibrait encore, la fenêtre entr’ouverte s’ouvre violemment, j’entends frémir comme une plainte, les yeux du portrait se ferment, et, sans que le clou qui le soutenait se brise, sans que le piton se détache, le portrait tombe et ma bougie s’éteint. Je voulus la rallumer, mais plus de feu dans l’âtre, plus d’allumettes sur la cheminée ; il était minuit, tout dormait dans la maison ; aucun moyen, par conséquent, de faire de la lumière ”
“ Madame Hugo, comme d’habitude encore, était logée chez l’alcade. En la quittant, le duc de Cotadilla lui avait dit : — Prenez garde à vous, madame ; nous sommes au cœur de l’insurrection, et votre hôte a, non-seulement fort mauvaise réputation, mais encore fort mauvais visage. Madame Hugo ne pouvait juger que du visage, et, sur ce point, elle était parfaitement de l’avis du duc de Cotadilla. Au reste, intérieur de maison digne de la ville et en harmonie avec l’hôte : portes barrées de fer et doublées de tôle : vestibules austères et sombres comme des entrées de couvent ”
“ « Sa mise ! » C’était donc une chose bien importante que la mise ; on pouvait donc, sur la mise d’un homme, se faire du premier coup, en bien ou en mal, une idée de son intelligence, de son esprit ou de son cœur. C’était un éclair qui illuminait tout à coup mon ignorance : « Sa mise ! » Il était, en effet, parfaitement mis à la mode de 1818 : il portait un pantalon collant café clair, avec des bottes à cœur plissées sur le cou-de-pied, un gilet chamois à boutons d’or ciselés, et un habit brun à haut collet. ”
“ Le corps de garde venait d’être surpris, enveloppé, attaqué par une vingtaine d’hommes. Une lutte s’accomplissait dans l’obscurité, lutte dont on ne distinguait que l’informe ensemble, et dont tous les détails échappaient. Les soldats furent vaincus et désarmés. On leur prit leurs fusils, leurs gibernes et leurs sabres, et on les renvoya par la rue Joquelet ; puis une quinzaine d’hommes se détachèrent, vinrent enlever le cadavre de la femme, toujours gisant sur les marches du théâtre, le placèrent sur un brancard, et s’éloignèrent par la rue des Filles-Saint-Thomas en criant : — Vengeance ! ”
“ Sur ces entrefaites, après cinq ou six mois d’absence, de Leuven revint à Villers-Cotterets. Ce retour allait ouvrir un nouveau champ à mes désirs, désirs que cependant je croyais comblés. Jetez une pierre au milieu d’un lac si large qu’il soit, et le premier cercle qu’elle dessinera autour d’elle en s’abîmant ira s’élargissant et se multipliant, comme nos jours et comme nos désirs, jusqu’à ce que le dernier touche la rive, c’est-à-dire l’éternité. Adolphe était revenu, et avait ramené avec lui Lafarge. ”
“ Au reste, le brave homme justifia jusqu’au bout le proverbe, qui dit qu’une rente viagère est un brevet de longue vie pour celui à qui on la paye : il mourut en 1817, à l’âge de quatre-vingt-douze ou quatre-vingt-treize ans. Nous avions, à cette époque, payé la maison et le jardin quatre fois leur valeur à peu près. Ainsi, — outre cette perte immense que nous faisions, moi d’un père, ma mère d’un mari, — ma mère et moi perdions encore, ma mère toutes ses ressources, moi cet avenir que la présence d’un père crée seule à son fils. ”
“ On se précipita vers le gendarme gisant à terre ; il était mourant. On lui prit son sabre, son pistolet et sa giberne, et on le porta à la Charité. Lorsqu’ils virent entrer un gendarme blessé dans la salle, et qu’ils apprirent qu’il avait été blessé en chargeant sur le peuple, les malades voulaient l’achever. L’esprit de révolution était entré jusque dans les hôpitaux ! J’avais passé ma veste, pris mon fusil, ma carnassière, ma poire à poudre ; j’avais bourré mes poches de balles, et j’étais descendu. Arago et Gauja avaient disparu tous les deux. ”
“ En effet, si une ombre doit reposer en paix, c’est bien celle de ce bon et spirituel Demoustier, dont tout Villers-Cotterets vénérait la mémoire. Ma mère me disait souvent que jamais homme plus doux, plus sympathique, plus charmant n’avait existé. Il voyait, à quarante et un ans, juste l’âge où mon père est mort, venir la fin de toutes choses avec cette douce et pieuse tranquillité des bonnes natures. La veille de sa mort, ma mère était près de son lit, et, sans en avoir, essayait de lui donner des espérances. ”
“ Ce rayon de soleil, c’est un spectateur ami, un artiste de talent accoudé au balcon ; c’est quelque tête pensive dont les yeux brillent dans la pénombre d’une loge. Alors, la communication s’établit entre la salle et le théâtre, la commotion électrique se fait sentir, et, grâce à elle, l’acteur ou l’actrice remonte aux jours des premières représentations ; toutes ces cordes qui se sont endormies peu à peu se réveillent et, tout à coup, pleurent, gémissent, se lamentent plus vibrantes que jamais ; le public bat des mains, crie bravo, croit que c’est pour lui que l’actrice fait ces prodiges. ”
“ C’est un homme bien singulier que votre mari. Je conçois, ma chère cousine, tout ce que vous devez avoir à souffrir de son incroyable apathie. À soixante-cinq ou soixante-six ans tout au plus, réduit à une fortune de quarante mille livres de rente, il se confine au fond d’un château, et croit pouvoir renoncer à la carrière de l’ambition, comme si un père ne se devait pas à ses enfants, comme si un gentilhomme ne devait pas mourir debout ! ”
“ C’était le troisième poëte qui fondit dans les mains de Napoléon ! L’année précédente, il était arrivé un grand événement au Théâtre-Français, à la suite de la représentation de la tragédie d’Artaxercès. Il y avait à Paris un homme qui, toutes les fois que Napoléon demandait un poëte, portait la main à son chapeau, et disait : — Présent ! C’était César Delrieu, l’auteur de la susdite tragédie. Nous l’avons connu tous. Il était impossible d’avoir reçu du ciel, avec moins de talent, un amour-propre plus ingénu et un orgueil plus candide. ”
“ Doué d’un esprit charmant, d’une science réelle, d’une observation incessante, Cabarrus, par sa position sociale moins que par sa valeur personnelle, avait été jeté au milieu de toutes les aristocraties : aristocratie de naissance, aristocratie de talent, aristocratie de science. Personne ne raconte, et, chose plus rare, n’écoute mieux que lui : il a la bouche fine, spirituelle, rieuse, et il rit avec de belles dents, ce qui met la lumière dans le rire. — Barras l’aimait beaucoup, et il n’y a là rien d’étonnant, tous ceux qui connaissent Cabarrus l’aiment. ”
“ À partir de ce jour, les violettes devinrent un symbole. On porta des violettes de toute façon : au chapeau, au côté, en garniture de robe. Quelques-uns, plus fanatiques que les autres, portèrent, comme un ordre de chevalerie, une violette d’or à la boutonnière. Il y avait contre les Bourbons une réaction au moins égale à celle qui s’était faite, un an auparavant, en leur faveur. Quand Talma, quand Mars, quand Georges parurent sur le théâtre, ils furent criblés d’applaudissements. Georges revit l’empereur aux Tuileries. Avec sa puissante organisation, Napoléon semblait avoir tout oublié. ”
“ Il est temps de mettre chaque chose en son lieu et place, et, comme notre siècle est, avant tout, un siècle d’appréciation, il est bon d’apprécier les hommes et les choses. Mademoiselle Mars et Talma, ces deux grandes gloires artistiques de l’Empire et de la Restauration, vivront encore dans l’esprit du xxe et du xxie siècle, quand on aura depuis longtemps oublié jusqu’aux noms de ces comédiens politiques qu’on appelle des ministres, et qui, du bout de leurs doigts dédaigneux, leur jetaient la subvention que, chaque année, la Chambre accordait comme une aumône à ces sublimes mendiants. ”
“ C’était un malheur ! J’essayai un de ces jurons qui allaient si bien à M. Deviolaine, mais je le lâchai à moitié : ils ne m’allaient pas du tout, à moi. Je n’ai jamais su jurer, même dans mes plus grands moments de colère. J’épinglai mon fusil, je l’amorçai et j’attendis. Décidément, M. Moquet ne m’avait pas trompé : un troisième lièvre venait sur les traces de ses devanciers. ”
Termes fréquents
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