“ La reine n’est pas aimée ! Et l’on n’aime pas la reine, uniquement parce qu’une personne a dit : La reine n’est pas aimée ! — Eh mon Dieu ! murmura le roi. — Eh mon Dieu ! interrompit la reine, je tiens fort peu à la popularité ; mais je crois aussi qu’on exagère mon impopularité. Les louanges ne pleuvent pas sur moi, c’est vrai ; mais enfin on m’a adorée, et pour m’avoir trop adorée, voilà qu’il se trouve qu’on me hait trop. — Tenez, Madame, dit le roi, vous ne savez pas toute la vérité, et vous vous illusionnez encore ; nous parlions de la Bastille, n’est-ce pas ? — Oui. ”
Résumé
Ange Pitou, roman d’Alexandre Dumas paru en 1850, s’inscrit dans la série Mémoires d’un médecin et se déroule pendant la Révolution française, en juillet 1789. Le jeune Ange Pitou, élevé par sa tante, participe à la prise de la Bastille pour libérer le docteur Gilbert, ami de son tuteur Billot.
Le récit combine aventure, idéalisme révolutionnaire et conflits moraux, avec des personnages comme Catherine, la fille de Billot, et les Charny. Dumas explore ici les tensions sociales, la violence populaire et l’ambiguïté des héros, dans un style épique et dramatique.
Citations de Ange Pitou (Alexandre Dumas)
“ Bon voyage, mon frère d’Artois, bon voyage ! — Ah ! votre frère ! s’écria Marie-Antoinette. — Avec cela qu’il est regrettable ! un bon petit garçon qui ne manque ni d’esprit ni de courage, je le sais bien, mais qui n’a pas de cervelle ; qui joue au prince français comme un raffiné du temps de Louis XIII ; un brouillon, un imprudent, qui vous compromet, vous, la femme de César. — César ! murmura la reine avec une sanglante ironie. — Ou Claude, si vous l’aimez mieux, répondit le roi ; car vous savez. Madame, que Claude était un César comme Néron. La reine baissa la tête. ”
“ Sa bouche entr’ouverte, sa tête renversée en arrière avec une expression de douleur et de colère, rappelait à l’esprit cette belle image du peuple romain : « Et la vie avec un long gémissement s’enfuit vers la demeure des ombres. » L’homme vêtu de noir, c’était Gilbert. L’officier à genoux, c’était le comte. L’homme debout, c’était Billot. Le cadavre, c’était celui du baron Georges de Charny. Gilbert, penché sur le cadavre, regardait avec cette sublime fixité qui, chez le mourant, arrête la vie prête à fuir, et qui, chez le mort, rappelle presque l’âme envolée. ”
“ À ce cri, tout le monde frissonna ; le roi pâlit, Charny pâlit, Gilbert lui-même pâlit. La reine releva la tête. Pâle, elle aussi, les lèvres serrées, les sourcils froncés, elle se tenait près de la fenêtre. Madame Royale était appuyée à elle. Devant elle était le dauphin, et sur la tête blonde de l’enfant se crispait sa main blanche comme un marbre. — La reine ! la reine ! continuèrent les voix devenant de plus en plus formidables. — Le peuple désire vous voir, Madame, dit Lafayette. — Oh ! n’y allez pas, ma mère ! dit madame Royale tout éplorée jetant son bras autour du cou de la reine. ”
“ Dieu merci ! et je ne veux être à charge à personne. — Ah ! fit l’abbé surpris. — Je vis comme tous les êtres vivent, sans mendier, et de l’industrie que la nature a mise en moi. Je vis de mes travaux, et, il y a plus, je suis si loin d’être à charge à mes concitoyens, que plusieurs d’entre eux m’ont élu chef. — Hein ! fit l’abbé avec une telle surprise, mêlée d’un tel effroi, qu’on eût dit qu’il avait marché sur un aspic. — Oui, oui, m’ont élu chef, répéta Pitou complaisamment. — Chef de quoi ? demanda l’abbé. — Chef d’une troupe d’hommes libres, dit Pitou. ”
“ C’était plus qu’il n’en fallait pour exalter Billot. Il sauta à bas de son cheval sans trop savoir ce qu’il faisait, criant : Vive le duc d’Orléans ! vive Necker ! et se mêla à la foule. Une fois mêlé à la foule, la liberté individuelle disparaît. Comme chacun sait, on cesse d’avoir son libre arbitre, on veut ce que veut la foule, on fait ce qu’elle fait. Billot avait, au reste, d’autant plus de facilité à se laisser entraîner, qu’il était bien plutôt à la tête qu’à la queue du mouvement. Le cortège criait à tue-tête : Vive Necker ! Plus de troupes étrangères ! ”
“ Si j’avais vu mon père comme j’ai vu ce prisonnier, je l’eusse reconnu, et je lui eusse crié : Sois tranquille, bon père, je t’aime ! — Et si les soldats de la Bastille t’eussent tué ? — Eh bien ! ils m’eussent tué sous les yeux de mon père. — Mort de tous les diables ! tu es un méchant garçon, Sébastien, t’aller faire tuer sous l’œil de ton père ! le faire mourir de douleur dans sa cage, lui qui n’a que toi au monde, lui qui t’aime tant ! Décidément, tu es un mauvais cœur, Gilbert. Et le fermier repoussa l’enfant. — Oui, oui, un mauvais cœur ! hurla Pitou, fondant en larmes. ”
“ Vous, un prince lorrain, vous venez dire cela à la reine de France au moment où le peuple, de votre aveu, tue et brûle, vous venez dire qu’il n’y a rien à faire ! Un nouveau murmure, mais approbateur cette fois, accueillit les paroles de Marie-Antoinette. Elle se retourna, embrassa d’un regard tout le cercle qui l’enveloppait et, parmi tous ces yeux flamboyants, cherchait ceux qui lançaient le plus de flammes, croyant y lire le plus de fidélité. — Rien ! reprit le prince, parce qu’en laissant le Parisien se calmer, et il se calmera ; il n’est belliqueux que lorsqu’on l’exaspère. ”
“ C’est Bailly qui se rend à l’hôtel de ville à son tour. À la vue de Bailly, les cris : Du pain ! du pain ! À Versailles ! à Versailles ! éclatent de tous côtés. Lafayette, à pied, perdu dans la foule, sent que le flot monte de plus en plus et va l’engloutir. Il fend la foule pour arriver à son cheval avec une ardeur pareille à celle du naufragé qui fend la vague pour arriver à un rocher. Il l’atteint, s’élance en selle, et le pousse du côté du perron ; mais le chemin est complètement fermé entre lui et l’hôtel de ville ; des murailles d’hommes ont poussé. ”
“ Gilbert hésita un instant. — Je vous demande si je l’ai connu ? — Oui, sire. — Vous le nommez ?... — Sire, dit Gilbert, prononcer ce mot devant le roi, c’est peut-être m’exposer à lui déplaire. Or, en ce moment surtout, où la plupart des Français jouent avec la majesté royale, je ne voudrais pas jeter une ombre sur le respect que nous devons tous à Sa Majesté. — Nommez hardiment cet homme, docteur Gilbert, et soyez persuadé que j’ai aussi, moi, ma philosophie ; philosophie d’assez bonne trempe pour me permettre de sourire à toutes les insultes du présent et à toutes les menaces de l’avenir. ”
“ Tu ne veux point parler, Andrée ? — Non, non ! s’écria la comtesse éperdue. À moi, sire, à moi ! — Tu parleras, dit Gilbert, et nul, fût-ce le roi, fût-ce Dieu, ne te soustraira à mon pouvoir ; tu parleras, tu ouvriras toute ton âme à l’auguste témoin de cette scène solennelle ; et tout ce qu’il y a dans les replis de ta conscience, tout ce que Dieu peut lire dans les ténèbres des âmes profondes, sire, vous allez le savoir par celle-là même qui refuse de les révéler. Dormez, madame la comtesse de Charny, dormez et parlez, je le veux ! ”
“ Les campagnes, écoute, Billot, tout notre espoir est là. La campagne, révolution dormante qui remue tous les mille ans, et qui donne le vertige à la royauté toutes les fois qu’elle remue, la campagne remuera à son tour, lorsque viendra l’heure d’acheter ou de conquérir ces biens mal acquis dont tu parlais tout à l’heure et qui engorgent la noblesse ou le clergé ; mais, pour pousser la campagne à la récolte des idées, il faut pousser le paysan à la conquête de la terre. L’homme, en devenant propriétaire, devient libre, et, en devenant libre, devient meilleur. ”
“ Le Savoyard qui porte le buste du duc d’Orléans fléchit à son tour, frappé d’une balle à la cuisse. Puis on entend le broiement du pavé sous le fer. Les dragons chargent une seconde fois ; un cheval, échevelé et furieux comme celui de l’Apocalypse, passe au-dessus du malheureux Savoyard, qui sent le froid d’une lance pénétrer dans sa poitrine. Il tombe sur Billot et Pitou. La tempête passe portant jusqu’au fond de la rue, où elle s’engouffre, la terreur et la mort ! Les cadavres seuls restent sur le pavé. Tout fuit par les rues adjacentes. ”
“ Billot ? voyons. — J’en augure que ce que nous avons de mieux à faire, Pitou et moi, c’est de nous en retourner à Pisseleux. Nous reprendrons la charme, la vraie charrue, celle de fer et de bois, avec laquelle on remue les terres, et non pas celle de chair et d’os qu’on appelle le peuple français, et qui regimbe comme un cheval vicieux. Nous ferons pousser du blé au lieu de répandre du sang, et nous vivrons libres, joyeux et seigneurs chez nous. Venez, venez, monsieur Gilbert. Peste ! j’aime à savoir où je vais, moi. — Un moment, mon brave cœur, dit Gilbert ”
“ Partout on crie : Vive le roi ! vive la reine ! Tant de fleurs, tant de lumières, tant de feux irisant les voûtes dorées, tant de joyeuses idées illuminant les fronts, tant d’éclairs loyaux jaillissant du front de ces braves ! C’était un spectacle qui eût été bien doux à voir pour la reine, bien rassurant à voir pour le roi. Ce roi si malheureux, cette reine si triste, que n’assistaient-ils à une pareille fête. D’officieux serviteurs se détachent, courent chez Marie-Antoinette, lui racontent, lui exagèrent ce qu’ils ont vu. Alors l’œil éteint de la femme se ranime, elle se soulève. ”
“ Monsieur ! s’écria la reine en frappant l’air de ses bras, comme pour repousser Gilbert qui se tenait à plus de trois pas d’elle. — Et cependant, continua Gilbert, vous m’avez fait enfermer à la Bastille. Vous ne regrettez qu’elle soit prise que parce que le peuple, en la prenant, m’en a ouvert les portes. Votre haine éclate dans vos yeux contre un homme à qui vous n’avez personnellement rien à reprocher. Et, tenez, tenez, je le sens, depuis que je détends l’influence avec laquelle je vous contenais, qui sait si vous ne recommencez pas à reprendre le doute avec la respiration. ”
“ Sébastien leva les yeux au ciel. — Par un miracle de Dieu, oui, mon père. Gilbert sourit. — S’il y a un miracle, dit Gilbert, c’est le brave peuple de Paris qui l’a accompli. — Mon père, dit l’enfant, n’écartez pas Dieu de ce qui vient de se passer, car moi, quand je vous ai vu, instinctivement, c’est Dieu que j’ai remercié. — Et Billot ? — Billot venait après Dieu, comme la carabine venait après lui. Gilbert réfléchit. — Tu as raison, enfant, lui dit-il. Dieu est au fond de toute chose. Mais revenons à toi, et causons un peu avant de nous séparer de nouveau. ”
“ La Bastille est prise ! À ce cri les cœurs se fondirent, les yeux se mouillèrent, les bras s’ouvrirent ; il n’y eut plus de partis opposés, il n’y eut plus de castes ennemies, tous les Parisiens sentirent qu’ils étaient frères, tous les hommes comprirent qu’ils étaient libres. Un million d’hommes s’étreignit dans un mutuel embrassement. Billot et Pitou étaient entrés à la suite des uns et précédant les autres ; ce qu’ils voulaient, eux, ce n’était pas leur part du triomphe, c’était la liberté des prisonniers. ”
“ La reine fixa plus profondément son regard sur Gilbert. — Ah ! dit-elle, et à quoi faut-il l’attribuer, dites ? — Madame, continua Gilbert en secouant la tête, depuis quelque temps je vois et j’étudie le peuple. Eh bien ! le peuple, quand il assassine en temps de révolution, le peuple tue avec ses mains ; il est alors le tigre en fureur, le lion irrité. Le tigre et le lion ne prennent pas d’intermédiaire, d’agent, entre la force et la victime ; il tue pour tuer ; il répand le sang pour le répandre ; il aime à y teindre sa dent, à y tremper sa griffe. ”
“ Les sabres sortent du fourreau, brillent un instant à la lueur de la lampe qui brûle au haut de l’escalier, et, à droite et à gauche de Charny, fouillent furieusement les assaillants. Des cris de douleur se font entendre, le sang jaillit, le flot recule en roulant sur les marches qu’il découvre en se retirant, et qui apparaissent rouges et glissantes. La porte de l’antichambre se rouvre une troisième fois, et la sentinelle crie : — Rentrez, Messieurs, le roi l’ordonne. Les gardes profitent du moment de confusion qui s’est opéré dans la foule ; ils s’élancent vers la porte. ”
“ Me blesser, moi ! vous, me blesser, vous ! s’écria-t-elle. Oh ! Monsieur, que dites-vous là ? Vous ! blesser une reine ! Vous vous méprenez, je vous jure. Ah ! monsieur le docteur Gilbert, vous n’avez pas étudié la langue française à d’aussi bonnes sources que la médecine. On ne blesse pas les gens de ma qualité, monsieur le docteur Gilbert, on les fatigue, voilà tout. Gilbert salua et fit un pas vers la porte, mais sans qu’il fût possible à la reine de découvrir sur son visage la moindre trace de colère, le moindre signe d’impatience. ”
“ Gilbert se trouva entre les bras de Pitou et de Billot. Gilbert, le petit paysan du château de Taverney, Gilbert, que nous avons laissé baigné dans son sang dans une grotte des Açores, était alors un homme de trente-quatre à trente-cinq ans, au teint pâle sans être maladif, aux cheveux noirs, aux yeux fixes et volontaires ; jamais son regard ne se perdait dans le vague, n’errait dans l’espace ; quand il ne se fixait pas sur quelque objet extérieur digne de l’arrêter, il se fixait sur sa propre pensée, et n’en devenait que plus sombre et plus profond ”
“ L’amour lui avait dit par la voix de Catherine : — Sauvez-vous vite, mon cher Pitou ! Et Pitou s’était sauvé. Les deux stimulants, comme nous l’avons dit, faisaient que Pitou ne courait pas, Pitou volait. Décidément, Dieu est grand ; Dieu est infaillible ! Comme les longues jambes de Pitou, qui lui paraissaient nouées, et ses énormes genoux, si disgracieux dans un bal, lui paraissaient utiles dans la campagne, alors que son cœur, gonflé par la crainte, battait trois pulsations à la seconde ! ”
“ Mais Pitou n’était plus le même ; son casque et son sabre le changeaient moins au physique que la fréquentation des grands philosophes de l’époque ne l’avait changé au moral. Au lieu de fuir épouvanté devant sa tante, il s’approcha d’elle avec un gracieux sourire, étendit les bras, et, quoiqu’elle essayât de fuir devant l’étreinte, l’embrassa de ses deux antennes qu’on appelait ses bras, serrant la vieille fille contre sa poitrine, tandis que ses mains, l’une chargée du pain et de l’eustache, l’autre du plat et du coq au riz, se croisaient derrière son dos. ”
“ Le cœur avait trop fatigué chez Pitou pour que l’estomac n’en eût pas souffert. « On s’est étonné, dit Chateaubriand, de la quantité de larmes que contient l’œil d’un roi ; mais on n’a jamais pu mesurer le vide que les larmes font dans un estomac d’adulte. » Pitou, traîné par son factionnaire à la salle du festin, fut reçu avec des acclamations à secouer les murailles. Il salua en silence, s’assit de même, et, avec ce calme qu’on lui connaît, il attaqua les tranches de veau et la salade. Cela dura tout le temps que mit son cœur à se dégonfler et son estomac à s’emplir. ”
“ Pitou, sans trop savoir pourquoi, eût fort désiré rester dans l’allée des Soupirs ; mais ce n’était point pour demeurer à l’ombre de cette double allée de hêtres que Catherine avait fait cette toilette pimpante qui avait émerveillé Pitou. Les femmes sont comme les fleurs que le hasard a fait pousser à l’ombre ; elles tendent incessamment à la lumière, et, d’une manière ou d’une autre, il faut toujours que leur corolle fraîche et embaumée vienne s’ouvrir au soleil, qui les fane et qui les dévore. ”
“ La jeune fille rougit, non pas comme les femmes à qui l’on fait plaisir, mais de cette nuance couperosée qui, traduisant par un double symptôme la double opération de l’âme, sa cause première, accuse à la fois la colère et l’impatience, le désir de parler et le besoin de se taire. Pitou n’était pas un homme du monde, lui ; il ne sentait pas les nuances ; mais ayant compris que la rougeur de Catherine n’était pas un acquiescement complet : — Quoi ! dit-il avec un sourire agréable qui découvrit ses puissantes dents sous ses grosses lèvres ; quoi ! vous vous taisez, mademoiselle Catherine ? ”
“ Ce fut tout, la vision s’éteignit, l’obscurité se fit dans l’âme de Pitou, comme elle se faisait dans la nature, et, se roulant dans la bruyère, le pauvre garçon se laissa aller aux élans naïfs de sa douleur. La fraîcheur de la nuit le rendit à lui-même. — Je ne retournerai pas à la ferme, dit-il ; j’y serais humilié, bafoué ; j’y mangerais le pain d’une femme qui aime un autre homme, et un homme, je dois l’avouer, qui est plus beau, plus riche et plus élégant que moi. ”
“ Voilà, mon cher Billot, ce que je vois et ce que vous ne voyez pas. Billot, Billot, il ne faut donc pas que les honnêtes gens se retirent. — Bah ! fit Billot, quand les honnêtes gens se retireraient, la révolution n’en irait pas moins son train ; elle est lancée. Un nouveau sourire se dessina sur les lèvres de Gilbert. — Grand enfant ! dit-il, qui abandonne le manche de la charrue, qui dételle les chevaux et qui dit : Bon, la charrue n’a pas besoin de moi, la charrue fera son sillon toute seule. Mais, mon ami, cette révolution, qui donc l’a faite ? les honnêtes gens, n’est-ce pas ? ”
“ C’est beaucoup d’années au temps où nous vivons. C’est beaucoup plus qu’il n’en faut pour faire du sauvage un savant ; l’âme et l’esprit fonctionnent vite en certaines conditions, comme poussent vite en serre chaude les plantes et les fleurs ; les révolutions, Madame, sont les serres chaudes de l’intelligence. Votre Majesté me regarde, et malgré la netteté de son regard elle ne remarque pas que l’enfant de seize ans est devenu un homme de trente-trois ; elle a donc tort de s’étonner que l’ignorant, le naïf petit Gilbert, soit devenu, au souffle de deux révolutions, un savant et un philosophe. ”
“ Pitou vit qu’il pouvait se lancer. — Vous venez de parler de travail, dit-il ; mais savez-vous ce que c’est que le travail ? Pour vous, le travail consiste à fendre du bois, à couper la moisson, à ramasser de la faîne, à lier des gerbes, à mettre des pierres et à les consolider avec du ciment... Voilà ce que c’est que le travail pour vous. À votre compte, je ne travaille pas, moi. Eh bien ! vous vous trompez ; à moi seul je travaille plus que vous tous, car je médite votre émancipation, car je rêve à votre liberté, à votre égalité. Un seul de mes moments vaut donc cent de vos journées. ”
“ C’est un poignard invisible qui menace toutes les monarchies. Nous sommes trois millions de frères à peu près répandus dans tous les pays, disséminés dans toutes les classes de la société. Nous avons des amis dans le peuple, dans la bourgeoisie, dans la noblesse, chez les princes, parmi les souverains eux-mêmes. Prenez garde, monsieur de Necker, le prince devant lequel vous vous irriteriez est peut-être un affilié, prenez garde. Le domestique qui s’incline devant vous est peut-être un affilié. Votre vie n’est pas à vous, votre fortune n’est pas à vous, votre honneur lui-même n’est pas à vous. ”
“ Je m’appelle Billot, fermier dans l’Ile-de-France. En avant ! Billot venait de s’élever au sublime de l’audace. La foule, frémissante et enflammée, s’agitait autour de lui en criant : À la Bastille ! à la Bastille ! Sébastien voulut se cramponner à Billot, mais celui-ci le repoussa doucement. — Enfant, demanda-t-il, quel est le dernier mot de ton père ? — Travail, répondit Sébastien. — Donc, travaille ici ; nous allons travailler là-bas. Seulement, notre travail à nous s’appelle détruire et tuer. ”
“ Mais cet auditoire de deux ennemis acharnés goûta peu sa conciliante philosophie. — Avec la permission de Votre Majesté, reprit Gilbert, je prierai Madame de répéter ce qu’elle a déjà dit, c’est-à-dire qu’elle ne me connaît pas. — Comtesse, dit le roi, voulez-vous faire ce que demande le docteur ? — Je ne connais pas le docteur Gilbert, répéta Andrée d’une voix ferme. — Mais vous connaissez un autre Gilbert, mon homonyme, celui dont le crime pèse sur moi ? — Oui, dit Andrée, je le connais, et tiens celui-là pour un infâme. — Sire, ce n’est point à moi d’interroger la comtesse, dit Gilbert. ”
Termes fréquents
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