“ Pitou poussa un profond soupir. Puis il y eut un moment d’intervalle, pendant lequel les cris joyeux des écoliers qui jouaient sur la place du château parvinrent aux oreilles d’Ange Pitou. Il poussa un second soupir plus profond que le premier. — Quid virtus ? quid religio ? demanda l’abbé. Ces mots, prononcés avec l’aplomb du pédagogue, retentirent aux oreilles du pauvre Pitou comme la fanfare de l’ange du jugement dernier. Un nuage passa sur ses yeux, et un tel effort se fit dans son intellect, qu’il comprit un instant la possibilité de devenir fou. ”
Ange Pitou
Définition et enjeux
Le thème de “Ange Pitou” a été abordé par des auteurs tels que Michel-Ange, Alexandre Dumas, Romain Rolland, Émile Zola ou Louis Ange Pitou. Il est souvent associé à des termes comme le billot, Catherine, Gilbert, l'abbé ou fermier.
Citations sur “Ange Pitou”
“ Nous avons vu le peu de sympathie qu’Ange Pitou avait pour un séjour trop prolongé chez sa bonne tante Angélique : le pauvre enfant, doué d’un instinct égal, et peut-être même supérieur à celui des animaux auxquels il avait l’habitude de faire la guerre, avait deviné d’avance tout ce que ce séjour lui gardait, nous ne dirons pas de déceptions, nous avons vu qu’il ne s’était pas un seul instant fait illusion, mais de chagrins, de tribulations et de dégoûts. ”
“ C’est un guide précieux que l’instinct : jamais il ne trompe ; tandis que le raisonnement, tout au contraire, peut être faussé par l’imagination. Ce qui ressortait des réflexions d’Ange Pitou, et ce qui avait fait jaillir de ses lèvres la lamentable exclamation que nous avons rapportée, c’est qu’Ange Pitou comprenait quel mécontentement ce serait pour la vieille fille, quand elle apprendrait la fatale nouvelle. ”
“ Cependant il voulut voir, en sa qualité d’observateur, jusqu’à quel point la dévote pousserait le développement de ces trois vilains défauts. — Mais, dit-il, Mademoiselle, Ange Pitou est un pauvre enfant orphelin, le fils de votre frère. — Dam ! écoutez donc, monsieur Gilbert, dit la vieille fille, c’est une augmentation de six sous par jour au moins, et encore au bas prix : car ce drôle-là doit manger au moins une livre de pain par jour. Pitou fit la grimace : il en mangeait d’habitude une livre et demie rien qu’à son déjeuner. ”
“ L’abbé Fortier était loin de se douter, le brave homme, et de l’orage que lui préparait cette profonde diplomatie, et du crédit qu’avait Ange Pitou près des chefs du gouvernement. Il était occupé à prouver à Sébastien que les mauvaises sociétés sont la perte de toute vertu et de toute innocence ; que Paris est un gouffre ; que les anges eux-mêmes s’y corrompraient si, comme ceux qui s’étaient égarés sur la route de Gomorrhe, ils ne remontaient vivement au ciel ”
“ Arcadien, répondit Ange Pitou en se redressant avec la majesté de l’orgueil. — Et puis après ? — Après quoi ? — L’Arcadie était le pays des roussins, et chez les anciens, comme chez nous, asinus était le synonyme de stultus. — Je n’ai pas voulu comprendre la chose ainsi, dit Pitou, attendu qu’il était loin de ma pensée que l’austère esprit de mon digne professeur pût s’abaisser jusqu’à la satire. L’abbé Fortier le regarda une seconde fois avec une attention non moins profonde qu’à la première. — Sur ma parole ! ”
“ Rétro ! malheureux, rétro — Monsieur l’abbé, insista le malheureux Pitou, qui paraissait avoir un grave intérêt à ne pas se brouiller avec son maître ; monsieur l’abbé, ne me retirez pas votre intérêt, je vous en supplie, pour un pauvre thème estropié. — Ah ! s’écria l’abbé, poussé hors de lui par cette dernière prière, et descendant les quatre premières marches, tandis que, par un mouvement égal, Ange Pitou descendait les quatre dernières et commençait à apparaître dans la cour, ah ! tu fais de la logique, quand tu ne peux pas faire un thème ”
“ Or, voilà ce qu’il faut faire pour Ange Pitou, et ce qui, vu vos faibles moyens, vous coûtera trop cher, sans doute ? — Mais cependant, si vous donnez cette somme, monsieur le docteur ? — Quelle somme ? — La somme dont vous avez parlé, la somme qui est là dans votre poche, ajouta la dévote en allongeant son doigt crochu vers la basque de l’habit marron. — Je la donnerai assurément, chère demoiselle Angélique, dit le docteur ; mais je vous préviens que ce sera à une condition. — Laquelle ? — Celle que l’enfant aura un état. — Il en aura un, je vous le promets, foi d’Angélique Pitou ! ”
“ En effet, Sébastien, tiré brutalement de sa rêverie par le cordial attouchement de Pitou, chancela, son visage passa de la matite à la pâleur, sa tête se pencha comme si son cou n’avait plus la force de la soutenir. Un soupir douloureux sortit de sa poitrine, puis une vive rougeur vint colorer ses joues. Il secoua la tête et sourit. — Ah ! c’est toi, Pitou, dit-il. Oui, c’est vrai, je t’ai demandé. Puis le regardant : — Tu t’es donc battu ? — Oui, et comme un brave garçon, dit Billot. ”
“ La jeune fille tressaillit, surprise, ferma rapidement sa fenêtre, et dit : — Qu’y a-t-il ? — Mais viens donc, Catherine, s’écria la mère Billot, ne doutant point de l’effet qu’allaient produire ses paroles. C’est Ange qui arrive de Paris. Pitou écouta avec anxiété la réponse qu’allait faire Catherine. — Ah ! fit Catherine froidement. Si froidement que le cœur manqua au pauvre Pitou. Et elle descendit l’escalier avec le flegme qu’ont les Flamandes dans les tableaux de Van Ostade ou de Brauwer. — Tiens ! dit-elle en touchant le plancher, c’est lui. Pitou s’inclina rouge et frissonnant. ”
“ Le bahut était destiné à remplacer tant bien que mal le pupitre ; l’encrier était un cadeau de l’épicier, et Mademoiselle Angélique avait glané les trognons de plume en allant faire la veille sa visite à maître Niguet. Ange Pitou fut accueilli avec cette douce fraternité qui naît chez les enfants et qui se perpétue chez les hommes, c’est-à-dire avec des huées. Toute la classe se passa à railler sa personne. Il y eut deux écoliers en retenue à cause de ses cheveux jaunes, et deux autres à cause de ces merveilleux genoux dont nous avons déjà touché un mot. ”
“ Qui aime bien châtie bien. Ange Pitou, sur la recommandation de sa tante, fut donc reçu parmi les élèves de l’abbé Fortier. La vieille dévote, toute fière de cette réception, beaucoup moins agréable à Pitou dont elle interrompait la vie nomade et indépendante, se présenta chez maître Niguet, et lui annonça que non-seulement elle venait de se conformer aux intentions du docteur Gilbert, mais même de les dépasser. En effet, le docteur avait exigé pour Ange Pitou un état honorable : elle lui donnait bien plus que cela, puisqu’elle lui donnait une éducation distinguée ”
“ C’était mademoiselle Angélique qui mentait ; mais en tout temps les dévots se sont cru autorisés à mentir, en vertu de cet axiome jésuitique : « Il est permis de plaider le faux pour savoir le vrai. » — On ne m’a pas vu dans l’allée des Soupirs, dit Ange : c’est impossible ; nous nous promenions du côté de l’Orangerie. — Ah ! malheureux ! vous voyez bien que vous étiez avec elle. — Mais, ma tante, reprit Ange rougissant, il ne s’agit point ici de mademoiselle Billot. — Oui, appelle-la mademoiselle, pour cacher ton jeu, impie ! ”
“ L’amour lui avait dit par la voix de Catherine : — Sauvez-vous vite, mon cher Pitou ! Et Pitou s’était sauvé. Les deux stimulants, comme nous l’avons dit, faisaient que Pitou ne courait pas, Pitou volait. Décidément, Dieu est grand ; Dieu est infaillible ! Comme les longues jambes de Pitou, qui lui paraissaient nouées, et ses énormes genoux, si disgracieux dans un bal, lui paraissaient utiles dans la campagne, alors que son cœur, gonflé par la crainte, battait trois pulsations à la seconde ! ”
“ Par ce volet, trente ou quarante habitants d’Haramont le regardaient dormir. Il se réveilla comme Turenne sur son affût, sourit à ses compatriotes, et leur demanda gracieusement pourquoi ils venaient à lui en si grand nombre et de si grand matin. L’un d’eux prit la parole. Nous rapporterons fidèlement ce dialogue. C’était un bûcheron nommé Claude Tellier. — Ange Pitou, dit-il, nous avons réfléchi toute la nuit ; les citoyens doivent, en effet, comme tu nous l’as dit hier, s’armer pour la liberté. ”
“ Voilà trois ans que, tous les jours de composition, tu me répètes la même chose, fainéant ! et l’examen est fixé au 1° novembre ; et moi qui, à la prière de ta tante Angélique, ai eu la faiblesse de te porter comme candidat à la bourse vacante en ce moment au séminaire de Soissons, j’aurai la honte de voir refuser mon élève et d’entendre proclamer partout : Ange Pitou est un âne, Angelus Pitovius asinus est. ”
“ Deux hommes, deux jeunes gens d’Haramont entrèrent familièrement chez lui. — Tiens, tu n’as pas de chandelle, Pitou ? fit l’un d’eux. — Non, répondit Pitou. Pour quoi faire ? — Mais pour y voir. — Oh ! j’y vois la nuit, moi : je suis nyctalope. Et, en preuve de ce qu’il ajoutait : — Bonsoir, Claude ; bonsoir. Désiré, dit-il. — Eh bien ! firent ceuxCi, nous voilà, Pitou. — C’est une bonne visite ; que me voulez-vous, mes amis ? — Viens donc au clair, dit Claude. — Au clair de quoi ? il n’y a pas de lune. — Au clair du ciel. — Tu as donc à me parler ? — Oui, nous avons à te parler, Ange. ”
“ Pitou, désœuvré, mal rassasié par ce petit coup d’œil, moitié indifférent, moitié miséricordieux, que Catherine lui avait adressé en partant, Pitou ne put se résoudre à demeurer ainsi dans la perplexité. Depuis que Pitou avait revu Catherine, il semblait à Pitou que la vie de Catherine lui fût absolument nécessaire. Et puis, outre cela, au fond de cet esprit lourd et dormeur, quelque chose comme un soupçon allait et venait avec la monotone régularité d’un balancier de pendule. C’est le propre des esprits naïfs de tout percevoir à des degrés égaux. ”
“ Pitou n’avait pas d’initiative, mais, sur les pas du fermier, il fût descendu en enfer ou eût monté dans la lune. — Reste dehors, dit Billot ; si je ne sors pas, il est bon qu’il y ait quelqu’un qui rappelle au peuple que je suis entré. — C’est juste, dit Pitou ; au bout de combien de temps faudra-t-il lui rappeler cela ? — Au bout d’une heure. — Et la cassette ? demanda Pitou. — C’est juste. Eh bien ! si je ne sors pas, si Gonchon ne prend pas la Bastille, ou enfin si, après l’avoir prise, on ne me retrouve pas, il y a à dire au docteur Gilbert, qu’on retrouvera peut-être, lui ! ”
“ Ce fut tout, la vision s’éteignit, l’obscurité se fit dans l’âme de Pitou, comme elle se faisait dans la nature, et, se roulant dans la bruyère, le pauvre garçon se laissa aller aux élans naïfs de sa douleur. La fraîcheur de la nuit le rendit à lui-même. — Je ne retournerai pas à la ferme, dit-il ; j’y serais humilié, bafoué ; j’y mangerais le pain d’une femme qui aime un autre homme, et un homme, je dois l’avouer, qui est plus beau, plus riche et plus élégant que moi. ”
Victor Fournel,
Les rues du vieux Paris : galerie populaire et pittoresque
(1879)
“ Après Thermidor, apparut le plus célèbre de tous, le courageux Louis-Ange Pitou. Pitou est une figure à part dans la galerie des chanteurs de la rue ; il mérite que l'histoire recueille son nom. Tous les soirs, de l'an 1795 à l'an 1797, un homme de petite taille, à figure mobile et caractérisée, vient s'installer devant le portail de Saint-Germain l'Auxerrois, et là, chantant et parlant tour à tour, assaisonnant ses hardis couplets de lazzi, d'épigrammes et de gestes expressifs, il crible la République de sarcasmes et livre son gouvernement aux risées de la multitude. ”
“ Pitou salua, fort honoré d’avoir été appelé savant pour la première fois de sa vie. — Tu peux donc gagner ta vie sans cela, continua le fermier. Mademoiselle Billot, tout en mettant à bas les poulets et les pigeons, écoutait avec intérêt le dialogue établi entre Pitou et son père. — Gagner ma vie, reprit Pitou, cela me paraît bien difficile. — Que sais-tu faire ? — Dam ! je sais tendre des gluaux et poser des collets. J’imite assez bien le chant des oiseaux, n’est-ce pas, mademoiselle Catherine ? — Oh ! pour cela, c’est vrai, il chante comme un pinson. ”
“ Pitou n’y était plus le moins du monde. — Et manger ! dit-il ; il faut manger, pourtant, Mademoiselle ; surtout moi, qui ai toujours faim. — Vous ne voulez donc pas travailler, monsieur Pitou ? — Travailler ! et à quoi ? Monsieur Portier et ma tante Angélique m’ont répété plus de cent fois que je n’étais bon à rien. Ah ! si l’on m’avait mis en apprentissage chez un menuisier ou chez un charron, au lieu de vouloir faire de moi un abbé ! Décidément, tenez, mademoiselle Catherine, fit Pitou avec un geste de désespoir, décidément il y a une malédiction sur moi. ”
“ Ce qui pressait sa course, maintenant, ce n’était plus le bruit du fer sur le pavé, le bruit s’amortissait dans les luzernes et dans les jachères ; ce qui pressait sa course, c’était comme un cri qui le poursuivait, la dernière syllabe de son nom prononcée par le cavalier, un hou ! hou ! qui semblait l’écho de sa colère, et qui passait dans l’air, au travers duquel il faisait son sillage. Mais, au bout de dix minutes de cette course dératée, Pitou sentit sa poitrine s’alourdir, sa tête s’engorger. Ses yeux commencèrent à vaciller dans leurs orbites. ”
“ Pitou, c’est ce pauvre garçon que mon père avait pris à la ferme, et qui me donnait le bras un dimanche. — Ah ! oui, dit le gentilhomme ; celui qui a des genoux comme des nœuds de serviette ? Catherine se mit à rire. Pitou se sentit humilié, désespéré. Il regarda ses genoux, pareils à des nœuds en effet, en s’appuyant sur ses deux mains et en se soulevant, puis il retomba à plat ventre avec un soupir. — Voyons, dit Catherine, ne me déchirez pas trop mon pauvre Pitou. Savez-vous ce qu’il me proposait tout à l’heure ? — Non ; contez-moi un peu cela, ma toute belle. — Eh bien ! ”
“ Mais Pitou n’était plus le même ; son casque et son sabre le changeaient moins au physique que la fréquentation des grands philosophes de l’époque ne l’avait changé au moral. Au lieu de fuir épouvanté devant sa tante, il s’approcha d’elle avec un gracieux sourire, étendit les bras, et, quoiqu’elle essayât de fuir devant l’étreinte, l’embrassa de ses deux antennes qu’on appelait ses bras, serrant la vieille fille contre sa poitrine, tandis que ses mains, l’une chargée du pain et de l’eustache, l’autre du plat et du coq au riz, se croisaient derrière son dos. ”
“ Il s’absorba dans sa gloire, tandis que les électeurs se disputaient au dehors une bribe de la puissance militaire qui devait régir Haramont. L’élection dura une heure. Les lieutenant et sergent furent nommés ; ce furent : le sergent, Claude Tellier ; et le lieutenant. Désiré Maniquet. Alors, on revint trouver Ange Pitou, qui les reconnut et les acclama. Puis, ce travail terminé : — Maintenant, Messieurs, dit-il, pas un moment à perdre. — Oui, oui, apprenons l’exercice ! fit un des plus enthousiastes. — Une minute, répliqua Pitou ; avant l’exercice, ayons d’abord les fusils. ”
“ Pitou était humble naturellement. — Monsieur Billot, dit-il, il est évident que vous êtes plus brave, et moi moins poltron que je le croyais. Horace, qui cependant était un autre homme que nous, sous le rapport de la poésie du moins, jeta ses armes et s’enfuit au premier choc ; moi, j’ai mon mousqueton, ma giberne et mon sabre, ce qui prouve que je suis plus brave qu’Horace. — Eh bien ! où en veux-tu venir ? — J’en veux venir à ceci, cher monsieur Billot, que l’homme le plus brave peut être tué par une balle. — Après ? dit le fermier. ”
“ On trouva naturel que Pitou eût à causer avec madame et mademoiselle Billot ; peut-être même ne s’en aperçut-on pas. Ce jour-là chacun avait son intérêt au silence et à l’épaisseur des ombres. Tout ce qui est gloire ou bonheur s’abrite sous les chênes séculaires dans les pays de forêts. — Me voici, mademoiselle Catherine, dit Pitou, quand ils furent isolés. — Pourquoi avez-vous si longtemps disparu de la ferme ? dit Catherine ; c’est mal, monsieur Pitou. — Mais, Mademoiselle, répliqua Pitou étonné, vous savez bien... — Je ne sais rien... C’est mal. ”
