“ L’homme le meilleur se fâche si on lui démontre qu’il s’est trompé en accusant quelqu’un de sottise ou de méchanceté... Les hommes éprouvent de la honte, non pas quand ils ont des pensées honteuses, mais quand ils se représentent qu’on les soupçonne d’en avoir... La fidélité aux personnes est une affaire de mémoire ; la compassion est une affaire d’imagination. » Ce qui tient lieu de sentiments désintéressés, c’est la forme suprême de l’égoïsme, la vanité. « La vanité est la peau de l’âme ; elle sert à cacher aux yeux d’autrui la misère qui est au fond de chacun. » ”
divers
Élements biographiques
divers a publié des œuvres comme La Revue bleue, Revue des Deux Mondes ou Essais et Notices. Ses écrits évoquent Nietsche, Schopenhauer ou la compassion.
Citations de divers
“ Montrer de la compassion à quelqu’un, c’est montrer qu’on a cessé de le craindre, qu’on n’est plus sur le même niveau que lui, en un mot, qu’on le méprise. Je ne comprends pas pourquoi l’humanité en est venue à estimer autant qu’elle fait la compassion, comme aussi le désintéressement qui, à l’origine, était universellement méprisé... Quand un homme est honoré et que sa digestion va bien, la compassion lui est un sentiment naturel... Pas plus que la méchanceté, la compassion n’a autrui pour objet : il y a peu de sentiments d’un égoïsme aussi banal... ”
“ Comme Heine et comme Schopenhauer, et comme la majorité des Allemands, Nietsche a toujours haï et méprisé l’esprit allemand : c’est le seul trait qui lui soit commun avec ses compatriotes. « Les gens vraiment insupportables, dit-il, ceux dont les bonnes qualités elles-mêmes sont insupportables, ce sont les gens qui ont la liberté du sentiment, mais qui ne s’aperçoivent pas qu’il leur manque la liberté du goût et la liberté de la pensée : or c’est précisément la définition que Goethe, qui devait s’y connaître, a donnée des Allemands. » ”
“ « Les femmes aiment les hommes qu’elles aiment de telle façon qu’elles voudraient les garder pour elles seules ; et cependant elles les montrent, parce que leur vanité est plus forte que leur amour. » Nietsche, d’ailleurs, a sur la femme à peu près la même opinion que Schopenhauer. Mais avec son besoin maladif d’exactitude, il a toujours soin d’établir, sur ce sujet comme sur tous, le pour et le contre. « Rien ne vaut, dit-il, pour guérir un homme du mépris de soi-même, comme d’être aimé par une femme intelligente. » ”
“ L’éternité de l’amour est une illusion ridicule : « L’homme ne peut promettre que des actions et non pas des sentiments. On ne peut ainsi promettre que les apparences extérieures de l’amour. » Et voici la façon toute pratique dont Nietsche considère le mariage : « Le mariage d’amour, dit-il, a la déraison pour mère et le besoin pour père... La seule question que l’on doive se poser, avant de se marier, est celle-ci : Crois-tu que tu auras de quoi causer indéfiniment avec cette femme ? Car tout le reste est passager, et quand le reste a passé, il faut encore avoir de quoi causer. » ”
“ L’amour ne vaut pas mieux que l’amitié : « D’où naît le profond amour d’un homme pour une femme ? Non pas, en vérité, de la seule sensualité, mais de ce que l’homme trouve en même temps dans une femme la faiblesse, le besoin d’aide et le sentiment de la supériorité : il éprouve alors, au même instant, un mélange de pitié et d’humiliation qui est la source de l’amour. » ”
“ « Vaines sont toutes les recherches de l’homme, qu’il cherche le bonheur ou la vérité. » L’homme qui réfléchit s’aperçoit qu’il se trompe toujours, quoi qu’il fasse ou qu’il pense. « Et qu’est-ce au surplus que les opinions humaines ? Les uns tiennent à leur opinion parce qu’ils s’imaginent l’avoir inventée, les autres parce qu’ils se sont fatigués pour l’acquérir ; tous donc par vanité. » Et la conclusion pratique de toute cette philosophie ! Ce n’est pas à coup sûr l’action : toute action est une mauvaise action. ”
“ Chacune des réflexions que j’ai traduites, mes lecteurs l’ont vue déjà dans La Rochefoucauld, dans Helvétius, dans Stendhal ou dans Schopenhauer pour ne rien dire des poètes grecs, comme Théognis ou Euripide, que Nietsche a tant pratiqués. Et, en vérité, son originalité n’est point dans l’invention de ses idées ; mais dans ce que, seul de tous les philosophes, il a fait de ses idées un système complet, portant sa négation sur l’ensemble des occupations humaines, sur le pour et le contre, de façon à ne plus laisser un seul point où l’on puisse rattacher une croyance ou une certitude. ”
“ Vous trouverez des détails pleins de finesse et de sagacité, des peintures vraies, et le naturel est bien désirable au théâtre. Les vers sont faciles, mordans, quelquefois satiriques ; l’auteur touche toujours le but : on y reconnaît la touche d’un bon maître. ”
“ Le culte de l’humanité pour le génie vient de ce que, par vanité, les hommes attribuent une grandeur surnaturelle à des œuvres qu’eux-mêmes se sentent incapables de créer. Nous ne voulons pas convenir qu’un homme ait pu produire ce que nous-mêmes ne pourrions produire : et de cet homme nous faisons un dieu, pour sauvegarder notre amour-propre. ”
“ II.II. Aucun écrivain allemand jamais n’a été moins allemand. Aucun n’a eu un goût aussi fin, aussi naturellement porté vers la mesure et la perfection formelle. Aucun n’a eu une aussi profonde horreur des dissertations. Développer un sujet pendant plusieurs pages a toujours été pour Nietsche un exercice pénible. Qu’il s’efforce ou non de leur donner une apparence d’œuvres suivies, tous ses écrits ne sont que des recueils d’aphorismes. Il est clair que toute idée le dégoûte dès qu’il l’a considérée quelque temps. ”
“ Car la jeunesse française, mécontente des dieux qui ont suffi à ses aînés, aspire vers un dieu inconnu ; et personne n’a autant que Nietsche les qualités qui conviennent pour remplir cet office. Il n’est pas impossible que ce singulier personnage prenne chez nous la place que n’ont su prendre, malgré notre bonne volonté à la leur offrir, ni Schopenhauer, qui adjoignait à ses paradoxes moraux une métaphysique trop hégélienne, ni Tolstoï, exigeant trop la mise en pratique immédiate de ses séduisantes théories, ni Ibsen, décidément incapable de préciser ce qu’il nous voulait. ”
“ « Le devoir de tout bon Allemand, dit-il ailleurs, c’est de se dégermaniser. L’esprit des Allemands est bas de nature : leurs journaux et leur bière le maintiennent dans sa bassesse. » — « Depuis vingt ans, écrivait-il encore dans une lettre à un ami, l’Allemagne est en train de devenir de plus en plus pour l’Europe entière une école d’abrutissement : l’esprit allemand y est arrivé à sa plus haute perfection. » Dans sa figure comme dans son esprit, Nietsche n’a rien d’allemand. C’est un homme de haute taille avec de longs bras maigres et une grosse tête ronde aux cheveux en brosse. ”
“ Nous aurons probablement occasion de revenir sur cette tragédie, car elle aura de nombreuses représentations. P. M. THÉÂTRE DE L’ODÉON. — Nobles et Bourgeois, ou la Justice des Partis, drame en cinq actes. – Ce drame est tiré d’un roman de Vandervelde, intitulé les Patriciens. Il manque souvent de vraisemblance, et néanmoins il intéresse. Il attache par son style, par la conception même de l’ouvrage, et par certaines situations et certains effets vraiment dramatiques. Il n’a obtenu qu’un succès très-contesté. ”
“ Mais c’est l’élément tragique de notre destinée, que de telles vérités il n’y en ait pas ; notre tête et notre cœur sont désormais trop imprégnés du désir de la vérité pour croire à la religion et à la métaphysique, et d’autre part notre désir de vérité ne sert qu’à tarir en nous toutes les sources de satisfaction. ”
“ Mais dans le domaine de l’art comme dans tous les autres, c’est à la désillusion que mènent tous les chemins. « Il en est des œuvres d’art comme du vin. Et pour le vin, il vaut mieux n’en avoir pas besoin, boire de l’eau, et trouver toujours dans son âme le secret de changer l’eau en vin. » Ai-je besoin, après cela, d’analyser la politique de Nietsche, ou plutôt de dire la valeur et l’intérêt qu’il attache aux diverses doctrines politiques ? L’humanité prise en masse, d’ailleurs, ne lui inspire pas grande confiance. ”
“ Il avait lui-même remarqué, dans un de ses livres, que la civilisation moderne, en multipliant les objets de la connaissance, affinait jusqu’à le déséquilibrer le système nerveux : « de sorte, disait-il, qu’il viendra un jour où l’œuvre du progrès sera enfin achevée, mais ce jour-là aucun homme n’en jouira, car tous les hommes seront fous. » Personne d’ailleurs n’a autant exalté la folie, personne ne la aussi constamment invoquée, comme le seul refuge contre la terrible vision du néant universel. ”
“ « On ne risque guère de se tromper en attribuant les actions extrêmes à la vanité, les actions moyennes à l’habitude, les petites actions à la peur. » On devine qu’une pareille conception de la nature de l’homme ne devait pas conduire Nietsche à respecter beaucoup l’amitié ni l’amour. ”
“ Si l’humanité avait cru un seul jour aux dogmes religieux, à la justice de Dieu, au péché, à la possibilité d’une damnation éternelle, tous les hommes seraient aussitôt devenus prêtres, apôtres, ou ermites... ”
“ « Un matin les prisonniers entrèrent dans le préau où on les faisait travailler ; le gardien n’y était pas. Les uns se mirent au travail malgré cela, par habitude ; les autres restèrent immobiles et embarrassés. Alors il y en eut un qui s’avança et qui dit : « Travaillez ou ne faites rien, c’est tout de même : le gardien de la prison connaît vos crimes secrets et va bientôt vous châtier. Mais écoutez : je ne suis pas l’un de vous, je suis le fils du gardien de la prison. Je puis, je veux vous sauver, mais seulement ceux d’entre vous qui croiront que je suis le fils du gardien de la prison ». ”
“ La véritable amitié suppose qu’on estime son ami plus que soi-même, qu’on l’aime moins que soi-même ; et encore faut-il se garder de l’excès d’intimité, car alors cet équilibre se rompt et l’amitié est en péril. ”
“ Et si vous demandez à un Allemand un peu instruit, serait-ce à un médecin ou à un pasteur ou à un professeur d’université, de vous nommer l’homme le plus remarquable de la littérature allemande contemporaine, il ne manquera pas de vous nommer Nietsche. ”
“ Nietsche n’est pas un philosophe de métier : jusqu’à trente ans, il n’a connu de la philosophie que ce qu’il en a trouve dans les auteurs grecs, dont il avait fait son unique étude. Sous prétexte d’apprendre, puis d’enseigner la philologie, il a passé toute sa jeunesse à s’imprégner du génie grec. Platon et les épicuriens surtout l’ont passionné : Platon a répondu à son besoin naturel d’images et de poésie ; les épicuriens ont achevé de tarir en lui les sources de l’illusion. Wagner et Schopenhauer sont venus ensuite ”
“ La métaphysique est une illusion : elle a pour origine « un malentendu sur le rêve, où nous croyons découvrir la possibilité d’un monde différent de celui de la veille ». Mais elle est une illusion nécessaire, inévitable. « Le jeune homme a besoin de la métaphysique pour se sentir irresponsable, et pour trouver le courage de s’intéresser aux choses... » La métaphysique est une illusion : la science en est une autre, plus misérable encore. Les diverses parties de la science peuvent paraître sérieuses et utiles : l’ensemble s’appuie sur l’absurde, et personne ne peut dire à quoi il sert. ”
“ La soi-disant création de caractères, la soi-disant nécessité dans une œuvre d’art, la soi-disant perfection, autant de notions que nous avons imaginées pour nous tromper nous-mêmes sur l’origine tout égoïste et toute conventionnelle du sentiment artistique. ”
“ « L’homme qui s’est délivré de ses passions ressemble à un colon qui a arraché du sol les mauvaises racines : mais il n’a rien à semer, sur le terrain qu’il a défriché, et aussitôt y poussent les herbes folles et les chardons... Celui qui renonce aux biens de la terre s’aperçoit tôt ou tard qu’il a fait un marché de dupe : au lieu d’avoir été sage, il a simplement laissé prendre par son voisin la part de jouissances qui lui revenait dans la vie. » VIII.VIII. Rien, il n’y a jamais rien eu, il n’y a rien, et jamais il n’y aura rien : telle est en une phrase la philosophie de Nietsche. ”
“ Comme Bazarof, il est né désenchanté de tout, avec un impérieux besoin de détruire, et un impérieux besoin de rire et de pleurer tout ensemble sur ce qu’il a détruit. Jamais il n’y a eu dans toute l’histoire de la pensée humaine un aussi parfait tempérament de démolisseur. ”
“ L’égoïsme est la seule loi de la nature humaine. C’est lui qui est le fondement de tous les préjugés moraux. La véracité, par exemple, ne nous apparaît comme une vertu que parce qu’elle est plus facile à pratiquer que le mensonge. ”
“ « Le monde est une île qu’habitent des anthropophages. Si tu vis seul, il te faudra te manger toi-même ; si tu vas parmi les hommes, les hommes te mangeront. Choisis. » Et voici le choix le plus sage : « De rester immobile à l’écart de tous et de penser le moins possible ; c’est le meilleur remède pour toutes les maladies de l’âme : c’est dur au début, mais on s’y fait. » ”
“ Parfois seulement des idées se trouvent avoir été longtemps retenues au fond de l’esprit, et tout d’un coup elles jaillissent en un flot abondant : la même chose arrive pour les vices et les vertus, qui ont aussi de ces élans après une contrainte. ”
“ Le christianisme a voulu empêcher les hommes de se mépriser les uns les autres en leur enseignant que tous étaient également pleins de péché ; mais chaque homme en a simplement tiré la conclusion qu’il n’était pas plus pécheur que les autres. ”
“ Le sentiment artistique, d’après lui, naît parfois du plaisir de comprendre la pensée d’autrui ; d’autres fois, l’œuvre d’art rappelle aux hommes des impressions agréables, ou encore des impressions pénibles heureusement écartées. ”
“ Ce n’est pas le monde en soi, c’est le monde en tant que représentation, donc en tant qu’erreur, qui a de l’intérêt pour nous. Connaître la chose en soi nous importe aussi peu qu’il importe peu à des passagers qui se noient de connaître la composition chimique de l’eau de mer. ”
“ Mais toujours le plaisir de l’art est un plaisir tout égoïste et motivé par des raisons qui n’ont rien d’artistique... Il y a d’ailleurs, dit Nietsche, deux espèces de besoins d’art, et, par suite, deux sortes d’art. Certains hommes demandent à l’art d’accentuer en eux le sentiment de leur existence ”
“ Wagner a exalté chez le jeune philologue la sensibilité nerveuse ; Schopenhauer a fortifié sa méfiance à l’égard des hommes et des choses. Et, peut-être à la suite de Schopenhauer, Nietsche s’est mis alors à explorer la littérature française du XVIIe et du XVIIIe siècle. Tout de suite il s’y est senti chez lui. Son éducation grecque l’avait initié à la sobriété et à la pureté de notre esprit classique. Racine, Pascal, La Rochefoucauld et Voltaire sont apparus à cet Allemand comme des parents enfin retrouvés. Il les a lus, relus, appris par cœur ”
