“ Nul de ceux qui contemplaient l’empreinte des pas ne pensait avec peine à la fuite de Grendel dans la mer des niceras et à sa mort. Les flots étaient tout imprégnés du sang du monstre. C’est dans son asile des marais que Grendel, mortellement blessé, alla expirer et livrer son âme à l’enfer. — Les guerriers revinrent à cheval de la mer. La renommée des hauts faits de Beowulf se répandit alors : on répéta dans toute l’étendue du royaume que nul guerrier n’était plus excellent ni plus digne que lui de régner. Mais ils ne blâmaient pas Hrothgar, car c’était un excellent roi. ”
Anonyme
Citations de Beowulf/Botkine (Anonyme)
“ Je ne pus lui procurer le salut dans le combat et cependant je l’aidai au delà même de mes forces. Mais j’étais toujours trop faible quand je frappais le dragon de mon épée ; le feu s’échappait alors plus rapidement de sa poitrine. Trop peu d’hommes se pressèrent autour de leur roi en ce moment. Maintenant votre race sera privée entièrement des plaisirs du foyer, des ressources de l’existence ainsi que de la part au trésor ; vous serez dépouillés de vos privilèges quand les chefs de votre pays connaîtront votre fuite, votre indigne action. Mieux vaut la mort qu’une vie ignominieuse ! ”
“ La désolation est générale, tout le peuple est rempli d’effroi ; cependant Beowulf, fidèle à ses traditions de bravoure, n’hésite pas à attaquer le monstre. Il se fait montrer le chemin de la grotte par le fugitif et il s’avance seul dans les rochers à la rencontre du dragon. Aux cris que pousse le héros celui-ci s’avance en serpentant ; un combat terrible s’engage, mais Beowulf, hélas ! n’est pas le plus fort ; la flamme le brûle, le réduit à l’impuissance ; son épée lui refuse encore le service dans cette cruelle nécessité. ”
“ Je ne porterais pas mon épée contre le dragon si je savais comme jadis pour Grendel qu’il existât une autre manière de remplir l’engagement que j’ai pris contre le monstre, mais je m’attends à affronter une flamme brûlante et c’est pourquoi je me suis muni de mon bouclier et de ma cotte de mailles. Je ne reculerai pas d’un seul pas devant lui, mais il arrivera de cela ce que voudra le destin. Mon âme est vaillante, mais je ne veux pas jeter de défi à l’ennemi. Quant à vous, restez sur la montagne, voyez qui de nous deux pourra mieux résister aux blessures ”
“ Beowulf en tua un d’une flèche : le trait atteignit la bête au cœur ; ses mouvements dans les flots devinrent plus lents, car la mort la frappait. Elle fut bientôt achevée avec des épieux et des crocs et tirée sur le cap ; les guerriers se mirent à contempler l’esprit malfaisant. Beowulf se couvrit de ses vêtements de chevalier. — Avant d’entrer dans la mer il revêtit sa large cotte de mailles qui devait protéger sa poitrine contre toute agression ; sa tête était défendue par son casque, objet richement orné et rendu si solide par le forgeron que ni le feu ni les épées n’auraient pu l’entamer. ”
“ J’ai entendu dire que le monstre, dans son assurance, ne faisait aucun cas des armes, mais je t’affirme, par la faveur de Hygelac, mon seigneur, dont je jouis, que je dédaignerai de porter l’épée ou le large bouclier contre Grendel : c’est avec mon poing que je veux saisir l’ennemi et combattre l’implacable combat. Celui que la mort enlèvera croira à la puissance de Dieu. Je pense que si Grendel est vainqueur il voudra dévorer les hommes de Gothie comme il a dévoré souvent l’élite des Hrethmen. ”
“ Un autre lui succède qui distribue joyeusement ses trésors. — Garde toi des passions mauvaises, ô Beowulf, le meilleur des hommes ; choisis la vie éternelle ; ne sois point orgueilleux, illustre guerrier ! Ta force n’est que pour un temps et bientôt elle te sera ravie par la maladie ou par l’épée, par le feu ou par les flots, ou par le javelot, ou par les rigueurs de l’âge, ou bien la clarté de tes yeux se troublera et la mort te prendra soudain. ”
“ Nous ne ferons brûler la propriété de personne avec lui, mais il y a ici un trésor, des bracelets, une masse d’or immense qui sont le prix6 de sa vie : il faut que le feu les consume. Aucun homme ne portera ces parures, aucune femme n’attachera ces colliers sur son sein, car maint d’entre eux devra prendre le chemin de l’exil, maintenant que le roi est mort. Le fer se croisera ; le son de la harpe n’éveillera plus les guerriers morts, mais le corbeau noir et avide prendra son copieux repas et dira à l’aigle qu’il a fait un grand festin pendant qu’il dévorait les cadavres avec le loup. ”
“ Je te le dis en vérité, fils d’Ecglaf, jamais Grendel n’eut fait tant de maux à ton roi dans Heort si ton caractère était aussi belliqueux que tu le dis toi-même. Mais il a vu qu’il n’avait pas besoin de craindre trop les épées de votre peuple ; il prend son tribut, il ne fait grâce à aucun Danois, il combat, dort et se gorge à plaisir sans redouter rien de vous. Bientôt cependant il aura affaire à la force et à l’héroïsme des Goths2. — Que celui qui le pourra aille de nouveau prendre l’hydromel quand la lumière se fera demain sur les hommes et que le soleil brillera dans le sud ! ”
“ Qui êtes-vous donc, vous qui conduisez ainsi, couverts de cottes de mailles et de parures guerrières, ce haut navire par dessus le détroit de la mer ? Je suis le gardien de la côte et je dois veiller à ce qu’aucune flotte ennemie ne vienne ravager le pays des Danois. Jamais troupe guerrière n’est encore venue ici plus librement ; cependant vous ignorez complètement si vous pouvez obtenir la permission de nos guerriers. — Jamais je n’ai vu un plus puissant chevalier que celui qui est au milieu de vous avec ses habits de guerre ; un homme vulgaire ne porterait pas de pareilles armes ”
“ Tout le monde se leva. Hrothgar salua alors Beowulf ; il lui délégua le pouvoir sur la salle et lui adressa ces paroles : « Jamais depuis que j’ai pu lever la main et le bouclier je n’ai confié à un homme la salle des Danois, si ce n’est à toi. Garde maintenant le plus beau des édifices ; montre-toi soucieux de la gloire ; fais des preuves de bravoure ; veille sur l’ennemi ! Tu ne manqueras pas de trésors si tu échappes la vie sauve à cette action ! » ”
“ Dieu sait que je préfère de beaucoup voir mon corps entouré par la flamme à abandonner mon souverain dans la nécessité. Il ne me semble pas convenable que nous reportions nos boucliers dans nos maisons sans avoir tué l’ennemi et défendu la vie du prince des Wederas. Un si brave guerrier a droit à être secouru dans l’infortune : c’est pourquoi je vais aller affronter avec lui le combat. ”
“ Celui qui avait, de gaîté de cœur, fait tant de mal à la race humaine, — il haïssait le bien — vit alors que la vie lui échappait, car Beowulf le tenait par la main. Le monstre reçut une blessure dont il porta la trace ineffaçable sur son épaule ; ses muscles se brisèrent ; son corps se rompit. Beowulf était victorieux. Grendel irrémédiablement blessé, dut s’enfuir vers sa triste demeure sous les montagnes des marais ; il comprit parfaitement que sa vie touchait à son terme. — Cette victoire réalisait les vœux de toute la nation danoise. Beowulf avait nettoyé la salle de Hrothgar ”
“ Personne n’est resté debout pour manier l’épée ou pour porter la coupe. Le casque doré va se dépouiller de son éclat, car ceux qui l’ont couvert de ses riches ornements ne sont plus ; la cotte de mailles qui avait résisté à la lame pénétrante des épées va maintenant se corrompre. Après la mort des guerriers la cuirasse cesse de couvrir leur sein dans les expéditions lointaines, la harpe joyeuse devient muette, le faucon ne vole plus dans la salle et le coursier rapide cesse de battre le sol de ses pieds. La mort a enlevé de nombreuses races d’hommes ! ”
“ Hygelac, le roi des Goths, étant mort dans une expédition guerrière, Beowulf consent, à la prière de sa veuve, à administrer le royaume comme tuteur du jeune Heardred (le fils de Hygelac) ; la mort de celui-ci, qui paraît avoir été amenée par la trahison d’un réfugié suédois, livre ensuite à notre héros le trône de Gothie. Beowulf, parvenu ainsi à l’apogée de sa gloire et de sa puissance, règne pendant cinquante ans sur les Goths et tout pourrait faire espérer une fin paisible au héros, quand soudain un voile passe sur cette longue prospérité et le plonge derechef dans l’affliction. ”
“ Leur demeure est une terre cachée, des collines de loups, des caps venteux, d’horribles sentiers des marais où les torrents de montagnes se précipitent à l’ombre des promontoires ; c’est non loin d’ici que se trouve la mer ; des bois au feuillage bruissant1 ombragent ses eaux. Chaque nuit on peut voir des prodiges en ce lieu : le feu brille sur les eaux ; aucun homme, si instruit qu’il puisse être, ne sait où se trouve l’abîme. Le cerf aux fortes ramures harassé par les chiens et cherchant le couvert des bois, aime mieux livrer sa vie sur le bord que de se réfugier dans ses flots. ”
“ Parfois il laisse l’esprit du prince se porter sur l’amour des biens et il lui donne l’empire et la joie en ce monde ; il étend ses possessions à ce point que rien ne vient le troubler, ni la maladie, ni l’âge, ni les embûches, ni les attaques, mais que tout le monde lui est soumis ; il ne connaît donc pas l’infortune et, dans sa folie, il ne peut croire que sa fin arrivera ; mais l’orgueil s’élève en lui pendant que le gardien de son âme dort — ce sommeil au milieu de l’orage est profond, mais le meurtrier qui décoche traîtreusement ses flèches est proche. ”
“ Jamais je n’ai entendu homme aussi jeune parler avec plus de sagesse ; tu es à la fois indomptable et sage. — Je crois que si la guerre ou la maladie prenait le fils de Hrethel ton roi, et que tu sois en vie et consentant à administrer le royaume, les Goths de la mer ne pourraient choisir un meilleur monarque que toi. Plus je connais ton caractère, plus il me plaît, ô cher Beowulf ”
“ Hrothgar sauta de joie à ces paroles ; il remercia Dieu de ce que Beowulf venait de dire. On brida son cheval à la crinière frisée. Il partit ; la troupe des guerriers se mit en marche. On distinguait au loin les empreintes des pas le long des sentiers de la forêt ; ils cheminaient à travers les marais obscurs et portaient le corps inanimé du meilleur des chevaliers qui avaient partagé le pouvoir avec Hrothgar. Le prince traversa alors des rochers escarpés, un sentier inconnu, des promontoires abrupts et les nombreuses maisons des niceras. ”
“ Le héros n’hésite pas ; il se met en marche vers la mer qui sert de demeure à l’engeance de Grendel. Ce lieu est terrible : les flots, sous le souffle de la rafale, s’y élèvent jusqu’au ciel ; des caps nus et venteux bordent cette mer au sein de laquelle nagent les dragons. Le cerf, forcé par les chasseurs, aime mieux se rendre que d’y chercher un refuge. Beowulf laisse ses compagnons sur la côte et entre dans les flots. Il est emporté, au milieu de circonstances assez singulières, dans l’habitation de Grendel et commence l’attaque contre la mère du monstre ”
“ Autour de lui se couchèrent de nombreux guerriers. Ils croyaient ne devoir jamais retourner dans leur patrie, car ils avaient appris que beaucoup de Danois avaient péri dans cette salle. — Mais le Seigneur leur donna la fortune des combats ; il assista les Goths de manière qu’ils purent vaincre tous leurs ennemis par la force de leur chef. — Grendel vint à travers la nuit ténébreuse. Les guerriers, à qui était dévolue la garde de la salle, dormaient, à l’exception de l’un d’entre eux : Beowulf veillait à l’ennemi, il attendait avec irritation l’issue du combat. ”
“ À l’aurore du jour l’attaque de Grendel fut découverte : des clameurs et un grand bruit matinal se firent alors entendre. — Hrothgar était maintenant tout rempli de tristesse ; les soucis que lui causait le sort de ses chevaliers le tourmentait depuis que les traces de l’esprit infernal étaient apparues : cette guerre était trop terrible et trop longue. — La nuit suivante (et sans attendre davantage) Grendel commit de nouveaux meurtres et ne recula ni devant le combat ni devant les crimes : cette affliction s’était terriblement appesantie sur eux. ”
“ Celui qui veut parler d’une manière véridique peut bien dire que le roi qui vous donna les parures que vous portez sur vous (quand, au banc de la bière, il distribua aux chevaliers des casques et des cottes de mailles) a tout à fait gaspillé les équipements de guerre. Il n’a pas eu à se vanter de ses compagnons d’armes, pendant le combat, mais Dieu lui a accordé, comme il manquait de monde, de se venger seul avec la pointe de l’épée. ”
“ Hrothgar est l’un de ses descendants, il fait construire une salle (heal, bâtiment composé d’une seule salle) dans laquelle il distribue des trésors à tous ses sujets. Les guerriers se réunissent dans cette salle et y passent leur temps en festins ; la harpe et le chant du poëte y retentissent. Mais Grendel, un esprit des marais issu de la race de Caïn, s’irrite d’entendre dans ses ténèbres les échos joyeux du festin et jure une longue guerre à Hrothgar. Il s’introduit dans la salle pendant la nuit et s’empare de trente guerriers en repos. ”
“ Je n’ai pas une plus mauvaise idée de ma force guerrière que Grendel n’a de la sienne, c’est pourquoi je ne le tuerai pas avec mon épée bien que j’en aie la puissance. Quoique redoutable dans les combats il ne saurait se battre avec des armes courtoises2 ; c’est pourquoi nous ne nous servirons ni l’un ni l’autre de l’épée s’il ose venir m’affronter, et Dieu décidera comme il le jugera convenable auquel de nous deux devra revenir la gloire. ”
“ Ainsi brillait par ses actes héroïques le fils d’Ecgtheow ; il vivait honorablement et ne tuait pas ses compagnons de festin ; son esprit n’était pas rude quoiqu’il possédât — don inappréciable qu’il tenait de Dieu — plus de force qu’aucun homme au monde. Il avait été longtemps méprisé ; les Goths ne le croyaient pas solide et le roi ne lui faisait pas grand honneur au banc de l’hydromel : bien souvent on disait de lui qu’il était mou et incapable, mais les épreuves de ce héros eurent une fin glorieuse. — Hygelac fit ensuite apporter l’épée de Hrethel ”
“ Ainsi ce n’était pas la première fois que Hrunting allait accomplir des prouesses. Le fils d’Ecglaf ne se rappelait plus en remettant cette arme à un guerrier plus valeureux que lui, les paroles qu’il avait prononcées étant ivre ; quant à lui il n’osait risquer sa vie sur la mer ni faire des preuves de bravoure, (il perdit pour ce fait son renom de vaillance.) Il ne ressemblait pas à Beowulf qui était préparé au combat. ”
“ Le prince des Heathobeard, ainsi que tous les chevaliers de son peuple, a droit de ne pas être satisfait quand il va dans la salle avec son épouse ; un noble rejeton de la race danoise y présente la bière aux guerriers ; sur lui brille l’héritage des Heathobeard, les parures prises après le combat. Le vieux guerrier qui se rappelle le trépas des hommes de sa nation s’assombrit en voyant ces parures ”
“ C’est ainsi qu’en interprétant les poètes latins ou grecs nous ne nous efforçons pas autant de conserver les tournures de leur style que de reproduire le fond de leur pensée avec le plus d’exactitude possible. Il est vrai qu’il y a une bien grande différence entre la poésie correcte des classiques, et les mètres anglo-saxons dans lesquels les agréments de la périphrase et les synonymes jouent le rôle principal. Le Poëme de Beowulf De tous les monuments de la littérature anglo-saxonne qui sont parvenus jusqu’à nous le plus curieux est sans contredit le poëme épique de Beowulf. ”
Termes fréquents
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