“ J'avois cédé à la pitié que m'inspiroit l'amour de Thérèse: ne la comprend-il donc pas, cette pitié? Se croit-il certain de n'en avoir jamais besoin? Ma condescendance peut être blâmée, je le sais; mais pouvois-je aimer comme j'aimois Léonce, et n'avoir pas un coeur accessible à la compassion? L'amour et la bonté ne viennent-ils pas de la même source?Non, ce ne sont pas les motifs de mon action qu'il juge, c'est ce que les autres en ont dit; c'est leur opinion qu'il consulte, pour savoir ce qu'il doit penser de moi; jamais il ne m'auroit rendue heureuse, jamais. Ah! qu'ai-je dit, Louise? ”
Résumé
"Delphine", roman de Madame de Staël, explore les tensions entre amour, devoir et moralité à travers les destins de Delphine, Léonce et leurs proches. Publié au début du XIXe siècle, l'œuvre interroge les émotions humaines, la bienveillance et la souffrance, en mettant en scène des personnages confrontés à des dilemmes éthiques.
Les thèmes de la compassion, de la fierté et de l'abnégation résonnent dans des dialogues poétiques, tandis que les relations entre Delphine et Léonce incarnent une quête de bonheur parfois sacrifiée à l'opinion publique. L'œuvre, enrichie par des réflexions sur les passions et les pays, reste un témoignage percutant de la complexité des sentiments humains.
Citations de Delphine (Madame de Staël)
“ Ne va point, par de vaines subtilités, distinguer en toi-même ta conscience de ton cœur ; interroge-le ce cœur : repousse-t-il l’idée de me voir, comme il repousserait une action vile ou cruelle ? Non, il t’entraîne vers moi : c’est ton Dieu, c’est la nature, c’est ton amant qui te parle, écoute une de ces puissances protectrices de ta destinée ; écoute-les, car c’est au fond de ton âme qu’elles exercent leur empire ; oublie tout ce qui n’est pas nous ; nos âmes se suffisent, anéantissons l’univers dans notre pensée, et soyons heureux. Heureux ! — Sais-tu ce que j’appelle le bonheur ? ”
“ Considérez madame de Ternan, c’est la ressemblance de Léonce que je vois, c’est elle qui marche devant moi, puis-je me tromper en la suivant ? N’y a-t-il pas quelque chose de surnaturel dans cette ombre de lui qui me conduit à l’autel ? Ô mon Dieu ! continua-t-elle à voix basse, ce n’est pas à vous que je me sacrifie, ce n’est pas vous qui exigez l’engagement insensé que je vais prendre ; c’est l’amour qui m’entraîne, c’est l’injustice des hommes qui m’y condamne ; pardonnez si l’on me force à prononcer votre nom ; je ne cherche ici qu’un asile, c’est dans mon cœur qu’est votre culte. ”
“ Dans ce moment où je me condamne au sacrifice le plus cruel que le devoir puisse exiger, l’idée que je me suis faite de vous me soutient et me relève ; je souffre pour mériter votre estime ; peut-être ce motif a-t-il plus d’empire sur moi que je ne le crois encore. Vous sacrifieriez l’amour et son bonheur à l’opinion publique, Léonce, vous le feriez, je le sais ; et que penseriez-vous donc de moi, si Dieu et ma conscience avaient moins d’empire sur ma conduite que l’honneur du monde sur la vôtre ? Il me reste encore quelques forces, je dois m’en servir pour fuir le remords. ”
“ Je n'ai pu goûter un moment de repos, depuis qu'un homme que je n'aimois point a péri pour moi, et je serois destinée à donner la mort au plus aimable, au plus généreux des hommes! Non, la honte même, la honte, du moins celle qui n'est point unie aux remords, est plus facile à supporter que le désespoir de ce qu'on aime!Au fond de mon coeur, je ne me crois point coupable; mais tout m'annonce que je serai jugée ainsi, que j'offense l'opinion dans toute sa force, dans toute sa violence. Il suffira peut-être à Léonce de savoir que je n'ai pas repoussé un tel dessein, pour cesser de m'aimer. ”
“ « Adieu, Sophie, dis-je alors en versant beaucoup de larmes : je vais quitter pour jamais la France ; je n’en reverrai plus même les tombeaux ! Je romps avec tout ce qui me fut cher, pour accomplir le serment que je t’ai fait : les pleurs que je verse en ce moment t’attestent encore que je n’ai conservé de notre amitié qu’un souvenir doux. Adieu. » Alors, après m’être penchée quelques instants sur cette urne avec affection et regret, je me relevai, en répétant avec enthousiasme : « Oui, je tiendrai le serment que je t’ai fait ; oui, je me sacrifierai pour le bonheur de ta fille ! » ”
“ M. Barton était animé par l’enthousiasme en me parlant de Léonce ; il est vrai que, pendant toute cette nuit, ses paroles et ses actions avaient eu constamment le plus sublime caractère ; et c’était dans ce moment même qu’il fallait se séparer de lui ! J’en sentais la nécessité plus que jamais ; j’avais en horreur ce que je venais d’éprouver : et de tout ce qu’on peut souffrir sur la terre, ce qui me parait le plus terrible, c’est de craindre pour la vie de celui qu’on aime. Je n’étais point à l’abri de cette douleur, elle pouvait se renouveler ; M. de Valorbe m’en menaçait. ”
“ Léonce, lui répondis-je, ne faites désormais rien pour moi qui ne soit nécessaire à vous ; je ne suis plus à présent qu’un être qui vit pour celui qu’elle aime, et n’existe que dans l’intérêt et la gloire de l’objet qu’elle a choisi. Tant que vous m’aimerez, vous aurez assez fait pour mon bonheur ; mon amour-propre, mes penchants, mes désirs sont tous renfermés dans ma tendresse. Ne tourmentez ni ma conscience ni mon amour, et décidez de ma vie sous tous les autres rapports ; je me mets, avec fierté comme avec joie, dans la dépendance absolue de votre volonté. ”
“ Si tant d’amour est une excuse à vos yeux ; si, quand de tels sentiments peuvent exister, vous n’exigez pas des forces humaines de les combattre, suspendez cet effroi que j’éprouve encore pour un serment que je crois impie ! éloignez le remords de mon âme, et qu’oubliant tout ce que j’avais respecté, je fasse ma gloire, ma vertu, ma religion du bonheur de ce que j’aime. Mais si c’est un crime que ce serment demandé avec tant de fureur, ô mon Dieu ! ne me condamnez pas du moins à voir souffrir Léonce ; anéantissez-moi à l’instant, dans ce temple saint, tout rempli de votre présence ! ”
“ J’ai du dégoût de moi, puisque je ne peux penser à lui ; il n’y a rien dans mon âme, rien dans mon esprit qui m’intéresse. Je ne pars pas immédiatement, parce que Thérèse reste encore quelque temps chez moi, et que madame de Vernon est malade, peut-être ruinée ; je veux la consoler et réparer ainsi mes injustes soupçons contre elle. J’ai encore en ma puissance de la fortune et des soins, je veux faire de ce qui me reste du bien à quelqu’un, et, s’il se peut, surtout à madame de Vernon. Je m’étonne que je puisse servir à quoi que ce soit dans ce monde ; mais enfin si je puis, je le dois. ”
“ Ai-je respecté la morale et mes devoirs dans toute leur étendue ? Il n’y avait rien de vil dans mon cœur, mais n’y avait-il rien de coupable ? Devais-je revoir Léonce chaque jour, l’écouter, lui répondre, absorber pour moi seule toutes les affections de son cœur ? n’était-il pas l’époux de Mathilde ? m’était-il permis de l’aimer ? Ah Dieu ! mais tant d’êtres mille fois plus condamnables vivent heureux et tranquilles, et moi, la douleur ne me laisse pas respirer un seul instant ; l’ai-je donc mérité ? L’Être suprême mesure peut-être la conduite de chaque homme d’après sa conscience ! ”
“ « Non, vous n’aimez pas M. de Serbellane ; ce n’est pas pour lui que vous avez chanté, ce n’est pas lui que vous avez regardé. — Non, sans doute, m’écriai-je, j’en atteste le ciel et mon cœur ! » Madame de Vernon nous interrompit aussitôt ; je ne sus pas si elle avait entendu ce que je disais, mais j’étais résolue à lui tout avouer : je ne craignais plus rien. On rentra dans le salon : Léonce était d’une gaieté extraordinaire ; jamais je ne lui avais vu tant de liberté d’esprit ; il était impossible de ne pas reconnaître en lui la joie d’un homme échappé à une grande peine. ”
“ Connoissez-vous un sentiment qui poursuive le coeur avec une amertume si douloureuse! l'amour qui fait tout oublier, devoirs, craintes, sermens, l'amour même donne à la pitié une nouvelle force; ce sont des sentimens sortis de la même source, et qui ne peuvent jamais triompher l'un de l'autre. L'ambitieux perd aisément de vue les chagrins qu'il a fait éprouver pour arriver à son but; mais le bonheur de l'amour dispose tellement le coeur à la sympathie, qu'il est impossible de braver, pour l'obtenir, le spectacle ou le souvenir de la douleur. ”
“ Vous, Léonce, vous condamneriez au plus cruel isolement une femme aussi vertueuse que Mathilde ! Elle vient de perdre sa mère, et vous lui ôteriez son époux ! Vous lui laisseriez, dites-vous, votre nom et votre bien, c’est-à-dire que vous seriez sans reproches aux yeux, du monde, qui juge si différemment les devoirs des maris et des femmes. Mais que feriez-vous réellement pour Mathilde ? Avez-vous réfléchi au malheur d’une femme dont tous les liens naturels sont brisés ? Savez-vous que, par la dépendance de notre sort et la faiblesse de notre cœur, nous ne pouvons marcher seules dans la vie ? ”
“ Non, Louise, il ne reste aucune pensée sur laquelle mon coeur puisse se reposer.Madame de Vernon me parla ensuite de Matilde et de Léonce.—Il ne l'aime pas, me dit-elle; depuis leur mariage, il la voit à peine, mais elle lui convient mieux qu'aucune autre, parce qu'elle ne fera jamais parler d'elle, et que c'est ainsi que doit être la femme d'un homme si sensible au moindre blâme. Quant à Matilde, elle aimera Léonce de toutes les puissances de son âme; mais elle a une telle confiance dans l'ascendant du devoir, qu'elle ne forme pas un doute sur l'affection de son mari pour elle ”
“ Ô mon amie ! ne crois pas que ma passion pour toi se soit affaiblie dans cette lutte de mon caractère contre mon amour ; je n’ai pu les accorder que par le sacrifice de ma vie : ce n’est pas te moins aimer ; mais devais-je m’unir à toi sans t’honorer, sans pouvoir repousser loin de toi les traits cruels de la censure publique ! Fallait-il éprouver, au milieu du bonheur suprême, un sentiment d’amertume ? rougir de soi-même, parce qu’on n’a pas la force de dompter ce sentiment ? rougir devant les autres alors qu’ils le devinent ? aimer avec idolâtrie, et n’être pas heureux avec ce qu’on aime ? ”
“ Louise, quelle reconnoissance il m'exprima! quel sentiment délicieux le bonheur de ce qu'on aime ne fait-il pas éprouver! Je ne sais quelle terreur, créée par l'imagination, avoit effrayé, troublé mon esprit depuis quinze jours. Pourquoi donc, pourquoi voulois-je me séparer de Léonce? N'existe-t-il pas des soeurs qui passent leur vie avec leurs frères? des hommes dont l'amitié honore et console les femmes les plus respectables? Pourquoi m'estimois-je si peu que de ne pas me croire capable d'épurer tous les sentimens de mon coeur; et de goûter à la fois la tendresse et la vertu? ”
“ Léonce, est-ce ainsi que nous sommes faits pour nous aimer ? Ce sentiment qui, je le crois, ne s’éteindra jamais, ne devait-il pas servir à perfectionner notre âme ? Oh ! qu’est-ce que l’amour sans enthousiasme ? Et peut-il exister de l’enthousiasme, sans que le respect des idées morales soit mêlé de quelque manière à ce qu’on éprouve ? Si je cessais d’estimer votre caractère, que seriez-vous pour moi, Léonce ? le plus aimable, le plus séduisant des hommes ; mais ce n’est point par ces charmes seuls que mon cœur eût été subjugué. ”
“ Tout est révélé, tout est éclairci : madame de Vernon ! vous-même, vous n’auriez jamais pensé qu’elle pût en être capable ! elle a profité de tous les prétextes que lui fournissait ma confiance pour induire Léonce à croire que j’aimais M. de Serbellane, que je l’avais reçu chez moi pendant vingt-quatre heures, et que je partais pour l’épouser. Juste ciel ! vous croyez que c’est à moi que je pense, et que je goûterai quelque joie en apprenant que Léonce m’aime encore ! Non, je ne sens qu’une douleur, je n’ai qu’une idée : c’est l’amitié trahie, l’amitié la plus tendre, la plus fidèle. ”
“ J’ai le monde en horreur, mais la solitude aussi m’est pénible. Dans le silence qui m’environne, je suis poursuivie par l’idée que personne sur la terre ne s’intéresse à moi : personne ! ah ! pardonnez, c’est à Léonce seul que je pensais ; funeste sentiment, qui dévaste le cœur et n’y laisse plus subsister aucune des affections douces qui le remplissaient ! C’est pour vous, pour vous seule, ma sœur, que j’essaye de vivre. Madame de Vernon, que j’ai tant aimée, ne m’est plus qu’une pensée douloureuse ; je lui adresse, au fond de mon cœur, des reproches pleins d’amertume : hélas ! ”
“ Depuis qu’une expérience rapide m’a donné de bonne heure les qualités des vieillards, en me décourageant, comme eux, de l’espérance, je ne fatiguais plus le ciel par la diversité des vœux d’un jeune homme ; je ne lui demandais qu’une grâce, c’était de n’avoir jamais à me reprocher le malheur d’un autre ; car le remords est la seule douleur de l’âme que le temps et la réflexion n’adoucissent pas. Elle va me poursuivre, cette douleur ; c’est en vain que j’avais émoussé la vivacité de tous mes sentiments, la raison aura détruit mon illusion sur les plaisirs, sans adoucir l’âpreté de mes chagrins. ”
“ Ce jour, qui ne peut rien à mon sort, puisqu’il est impossible que je voie Léonce, ces froides heures qui m’attendent, et que je dois lentement traverser pour arriver jusqu’à la nuit, m’effrayent encore plus d’avance que pendant qu’elles s’écoulent. La nature nous a donné un immense pouvoir de souffrir. Où s’arrête ce pouvoir ? pourquoi ne connaissons-nous pas le degré de douleur que l’homme n’a jamais passé ? L’imagination verrait un terme à son effroi... Que d’idées, que de regrets, que de combats, que de remords ont occupé mon cœur depuis quelques jours ! ”
“ Non, ce n'est qu'au milieu de la guerre que je pouvois soutenir la douleur de te quitter; c'est là que la mort toujours facile, toujours présente, vous aide à supporter quelques derniers jours de vie, consacrés à la gloire; c'est là que j'éprouverai des mouvemens qui soulagent le désespoir même, le sang qu'on doit verser, le péril qui vous menace, l'horreur qui vous environne, et tous ces cris de haine qui suspendent pour un temps les douleurs de l'amour; je serai bien, tant que le glaive sera levé sur moi; je serai mieux encore, quand il aura pénétré jusqu'à mon coeur. ”
“ Quel éclat qu’une telle démarche ! quel tort envers votre femme, dont le bonheur, à plusieurs titres, doit m’être toujours sacré ! Et que gagneriez-vous, si vous persistiez dans cette résolution insensée ? Au milieu de la route, dans quelques lieux glacés par l’hiver, je vous reverrais encore, et je mourrais de douleur à vos pieds, si je ne me sentais pas la force de remplir mon devoir en vous quittant pour jamais. Léonce, il y a dans la destinée des événements dont jamais on ne se relève, et lutter contre leur pouvoir, c’est tomber plus bas encore dans l’abîme des douleurs. ”
“ Je te prends sous ma protection : s’il t’injurie, c’est moi qu’il offensera ; s’il ne prononce pas à tes pieds les paroles qui font du bien à l’âme, c’est mon cœur qu’il aliénera. Tu lui demandes de respecter le bonheur de ta fille ; eh bien, je réponds, moi, de ce bonheur, il me sera sacré, je le jure à sa mère expirante ; et si Léonce veut conserver mon estime de ce souvenir d’amour qui nous est cher encore au milieu de nos regrets, s’il le veut, il ne troublera point le repos de Mathilde, il n’altérera jamais le respect qu’elle doit à la mémoire de sa mère. ”
“ Il me semble que je lui dirais des paroles qui me vengeraient... ; mais à quoi me servirait-il de me venger ? la fierté Seule peut me conserver quelques restes de son estime. Cependant pourra-t-il éviter de me voir ? C’est à moi de m’y refuser, je le dois, je le veux. Louise, ce qui m’a perdu, c’est trop d’abandon dans le caractère ; je me sens de l’admiration pour les qualités, pour les défauts même qui préservent de l’ascendant des autres. J’aime, j’estime la froideur, le dédain, le ressentiment ; Léonce verra si moi aussi je ne puis pas lui ressembler... Que verra-t-il ? ”
“ Oh ! quel affreux souvenir ! et quel serait mon désespoir si la religion ne m’avait pas offert un sacrifice assez grand pour me réconcilier avec moi-même ! Il est fait, ce sacrifice, et Dieu m’a pardonné, je le sais, je le sens ; mes remords sont apaisés, la mélancolie des âmes tendres et douces est rentrée dans mon cœur ; je communique encore par elle avec l’Être suprême ; et si, dans un autre monde, mon malheureux époux a perdu son irritable orgueil, s’il lit au fond des cœurs, lui-même aussi, lui-même aura pitié de moi. ”
“ Oui, j'ose vous le répéter, quand j'aime mieux mourir qu'avoir à me reprocher vos douleurs, j'ai plus qu'expié mes fautes; je me crois supérieure à celles qui n'auroient point les sentimens dont je triomphe.Vous êtes la femme de Léonce, vous avez sur son coeur des droits que j'ai dû respecter; mais je l'aimois, mais vous n'avez pas su peut-être qu'avant de vous épouser.... Laissons les morts en paix. Vous m'avez adjurée de partir, au nom de la morale, au nom de la pitié même: pouvois-je résister, quand il devroit m'en coûter la vie! ”
“ Heureux enfant ! dispensé de l’épreuve ! pauvre enfant ! que va devenir ton père ? prieras-tu pour lui dans le ciel ? ta mère se réunira-t-elle à toi ? Oh ! quel est l’esprit assez fort pour ne pas appeler ceux qui ne sont plus au secours des vivants qu’ils ont aimés ! Quel est le cœur qui n’invoque pas ce qu’il ignore, quand il succombe à ce qu’il éprouve ! Hélas ! maintenant que je sais de quel sort Léonce est menacé, il me semble que l’expression de sa physionomie en était le présage : il y avait des rayons d’espoir qui l’illuminaient tout à coup ”
“ Laissez donc, mon cher Léonce, se terminer sans vous ce grand débat du monde. Il n'y a point encore de nation en France; il faut de longs malheurs, pour former dans ce pays un esprit public, qui trace à l'homme courageux sa route, et lui présente au moins les suffrages de l'opinion pour dédommagement des revers de la fortune. Maintenant, il y a parmi nous si peu d'élévation dans l'âme, et de justesse dans l'esprit, qu'on ne peut espérer d'autre sort dans la carrière politique, que du blâme sans pitié, si l'on est malheureux, et si l'on est puissant, de l'obéissance sans estime. ”
“ Pour moi, j’ai passé cette nuit sans fermer l’œil : infortunée que je suis ! un esprit éclairé, quand l’âme est passionnée, ne fait que du mal ; je ne puis, comme Thérèse, adopter aveuglément toutes les croyances qui remplissent son imagination, et mon cœur en aurait besoin. J’invoque une terreur, un fanatisme, une folie, un sentiment, quel qu’il soit, assez fort pour lutter contre l’amour. Quelquefois je suis prête à vous conjurer de venir ici ; je voudrais m’en remettre à vous sur mon sort : vous parleriez à Léonce, vous le verriez et vous me jugeriez. ”
“ De tous les vices humains, l’ingratitude n’est-elle pas le plus dur, celui qui suppose le plus de sécheresse dans l’âme, le plus d’oubli du passé, de ce temps qui ébranle si profondément les âmes sensibles ? et moi-même aussi, faut-il que je ne conserve plus aucune trace de ce passé qu’elle a trahi ? Si je cède à mon cœur, si je confirme tous les soupçons de Léonce, ne vais-je pas l’irriter mortellement contre la mère de sa femme ? Je connais sa véhémence, sa généreuse indignation, il défendra à Mathilde de voir sa mère. Je ne veux pas perdre madame de Vernon, je le dois à mes souvenirs ”
“ Je n’étais cependant alors qu’à la moitié de la carrière que la nature nous destine, et je ne voyais plus un avenir, ni une espérance, ni un but qui pût me concerner moi-même. Un homme, à l’âge que j’avais alors, aurait pu commencer une carrière nouvelle ; jusqu’à la dernière année de la plus longue vie, un homme peut espérer une occasion de gloire ; et la gloire, c’est, comme l’amour, une illusion délicieuse, un bonheur qui ne se compose pas, comme tous ceux que la simple raison nous offre, de sacrifices et d’efforts. Mais les femmes, grand Dieu ! les femmes ! que leur destinée est triste ! ”
“ Ma conversation avec madame de Vernon m’a bien prouvé qu’elle redoutait extrêmement, pour le repos de sa famille, que Léonce ne connût la vérité ; mais que dois-je à madame de Vernon ? mais quelle puissance sur la terre pourrait obtenir de moi que je consentisse une seconde fois à être méconnue de Léonce ? Eh ! que parlé-je de puissance ? il n’en est qu’une à craindre, c’est la voix de mon propre cœur ! Mais est-il vrai qu’elle me le demande ? Non, il faut aussi que je compte mon sort pour quelque chose, que la bonté m’inspire quelque compassion pour moi-même. ”
“ Oh ! de quel événement ma fatale complaisance est la première cause ! J’éprouve autant de remords que si j’étais coupable, et je n’échappe à ces réflexions que par une douleur plus vive encore, par le spectacle du désespoir de Thérèse. Et Léonce ! Léonce ! juste ciel ! quelle impression recevra-t-il de mon imprudente conduite ? Ma Louise, je me dis à chaque instant que si vous aviez été près de moi, aucun de ces malheurs ne me serait arrivé. Mais la bonté, mais la pitié naturelles à mon caractère m’égarent, loin d’un guide qui saurait joindre à ces qualités une raison plus ferme que la mienne. ”
“ Quand ma coupable et malheureuse amie, madame de Vernon, trompa Léonce pour l’unir à sa fille, Mathilde l’ignorait ; elle n’y aurait point consenti : elle s’est toujours conduite avec bonne foi ; c’est une personne peu aimable, mais vertueuse. Elle n’est tourmentée ni par son imagination ni par sa sensibilité ; elle n’observe ni avec un esprit ni avec un cœur inquiets la conduite de son époux ; mais elle éprouverait une douleur mortelle si on venait l’attaquer dans les idées où elle s’est retranchée, si l’on offensait à la fois sa fierté et sa religion. ”
“ Croyez-moi, les rapports continuels avec les hommes troublent les lumières de l'esprit, étouffent dans l'âme les principes de l'énergie et de l'élévation; le talent, l'amour, la morale, ces feux du ciel, ne s'enflamment que dans la solitude. Léonce, vous pouvez être heureux dans la retraite, vous le serez avec Delphine. Vous êtes tous les deux pleins de jeunesse, d'amour et de vertu, et vous formez le projet d'anéantir tous ces dons avec la vie! Dans les beaux jours de l'été, sous un ciel serein, la nature vous appelle, et la méchanceté des hommes vous rendroit sourds à sa voix! ”
“ Mon ami, mon amant, ange de ma vie ! ouvre les yeux ; n’entends-tu donc plus cette voix d’amour qui t’appelle, cette voix de ta Delphine ? Nous mourrons ensemble ; mais reviens à toi, pour me dire encore une fois que tu m’aimes : ne sens-tu pas mon cœur sur ton cœur, ma main qui presse la tienne ? Je ne sais ce que je suis, je ne sais quels liens m’enchaînent, mais mon âme est restée libre, et je t’adore : l’excès du sentiment que j’éprouve n’aurait-il donc aucune puissance ? La vie qui me dévore, ne puis-je la faire passer dans tes veines ? Léonce, Léonce ! ”
“ Léonce à Delphine.Delphine, dans le jardin de ta prison, non loin des lieux où tu n'as pas refusé un sombre asile même à ton ennemi, je veux te voir; ne sois pas effrayée, j'ai besoin de quelques momens doux avant le dernier, je ne veux pas cesser de vivre dans la disposition où je suis; il faut que ta voix m'ait attendri; il ne faut pas que mon âme s'exhale dans un moment de fureur; rends-la digne du ciel vers lequel elle va remonter. Infortunée! veux-tu mourir avec moi, le veux-tu? c'est quelque chose qui ressemble au bonheur, que de quitter la vie ensemble ”
“ Mathilde, dont l’esprit est borné, a des volontés positives sur les plus petites circonstances de la vie domestique ; Delphine n’a que deux intérêts au monde, le sentiment et la pensée : elle est sans désir comme sans avis sur les détails journaliers, et s’abandonne, avec joie à tous les goûts des autres ; elle n’attache du prix qu’à plaire et à être aimée. Vous serez l’objet continuel de ses soins les plus assidus : je la vois avec madame de Vernon ; jamais l’amour filial, l’amitié complaisante et dévouée ne pourraient inspirer une conduite plus aimable. ”
“ O Delphine! être que j'adore! ange de jeunesse et de beauté! relève-toi! ne te laisse plus abattre, comme si ma passion coupable avoit humilié l'âme sublime qui sut en triompher! Delphine! depuis que je t'ai vue prête à remonter dans le ciel, je te considère comme une divinité bienfaisante qui recevra mes voeux, mais dont je ne dois pas attendre des affections semblables aux miennes. Que se passe-t-il dans ton coeur? Tu parois indifférente à la vie, et cependant je suis là, près de toi; nous ne sommes pas séparés, nous nous voyons sans cesse, et tu veux mourir! Mon amie! ”
“ « Croyez-moi, lui dit-elle, ce cœur n’était pas si froid que vous le pensiez ! mais ne fallait-il pas l’habituer à la contrainte ? la vie religieuse est une œuvre d’efforts, et l’entraînement trop vif vers les penchants les plus purs détourne l’âme de son Dieu. » Trois jours après cette conversation, Mathilde, se sentant tout à fait mal, voulut causer seule avec Léonce pour lui confier tout ce qui s’était passé entre elle et madame d’Albémar ; elle remit à son mari la lettre qu’elle avait reçue de Delphine, et qui exprime si noblement tous les sentiments généreux de cette âme angélique. ”
“ Pourquoi vouloir que madame de Vernon le regrette profondément, qu’elle ne cherche, point un autre époux pour sa fille ? elle ne l’a jamais vu. Cependant n’est-il pas vrai, ma chère Louise, que c’est se consoler trop tôt de la perte d’un jeune, homme si distingué ? Ah ! s’il était possible qu’on le sauvât ! ce serait Mathilde qui goûterait le bonheur d’en être aimée ; elle n’aurait pas souffert de son danger ; il renaîtrait pour elle : le calme de son imagination et de son âme la préserve des peines les plus amères de la vie. Louise, votre Delphine ne lui ressemble pas. ”
“ Ô Léonce ! lui dis-je, ni ce ciel, ni cette nature, ni ma tendresse, ne peuvent rien pour ton bonheur ! — Rien, me répondit-il, rien ne peut affaiblir la passion que j’ai pour toi ; et cette passion, à présent, me fait mal, toujours mal ; tes yeux, qui s’élèvent vers le ciel comme vers ta patrie, tes yeux implorent la force de me résister. Delphine, dans ces étoiles que tu contemples, dans ces mondes peut-être habités, s’il y a des êtres qui s’aiment, ils se réunissent : les hommes, la société, leurs vertus mêmes ne les séparent point. ”
“ Delphine, vous n'en doutez pas, n'existera pas un jour après Léonce, et je laisserois périr ainsi ces deux nobles créatures! Non, que tous les préjugés de la terre s'arment contre moi, n'importe! je suis sûr que je fais une bonne action, en essayant de rendre à la vie deux êtres dignes du bonheur et de la vertu; je dédaigne ceux qui me blâmeront, ils ne m'atteindront pas dans l'asile de mon coeur, où je suis content de moi; ils n'ébranleront point cette parfaite conviction de l'esprit, qui est aussi une conscience pour l'homme éclairé. ”
