“ Parmi tous les poëmes épiques, la Henriade seule a un but moral ; non qu’on puisse dire qu’elle soit le développement d’une seule vérité, idée pédantesque à laquelle un poëte ne peut assujettir sa marche, mais parce qu’elle respire partout la haine de la guerre et du fanatisme, la tolérance, et l’amour de l’humanité. Chaque poëme prend nécessairement la teinte du siècle qui l’a vu naître, et la Henriade est née dans le siècle de la raison. Aussi plus la raison fera de progrès parmi les hommes, plus ce poëme aura d’admirateurs. ”
Vie de Voltaire
Résumé
“Condorcet”, est une œuvre de Vie de Voltaire. Des thèmes tels que l'Europe, préjugés ou le fanatisme y sont abordés.
Citations de Condorcet (Vie de Voltaire)
“ Qui croirait, en lisant ces détails, que c’est ici la vie d’un grand poëte, d’un écrivain fécond et infatigable ? Nous avons oublié sa gloire littéraire, comme il l’avait oubliée lui-même. Il semblait n’en plus connaître qu’une seule, celle de venger l’humanité, et d’arracher des victimes à l’oppression. Cependant son génie, incapable de souffrir le repos, s’exerçait dans tous les genres qu’il avait embrassés, et même osait en essayer de nouveaux. ”
“ Une femme sensible et pieuse pleure sur Zaïre qui a sacrifié à son Dieu son amour et sa vie, tandis qu’un homme étranger au christianisme pleure Zaïre, dont le cœur, égaré par sa tendresse pour son père, s’immole au préjugé superstitieux qui lui défend d’aimer un homme d’une secte étrangère : et c’est là le chef-d’œuvre de l’art. Pour quiconque ne croit point aux livres juifs, Athalie n’est que l’école du fanatisme, de l’assassinat et du mensonge. Zaïre est, dans toutes les opinions, comme pour tous les pays, la tragédie des cœurs tendres et des âmes pures. ”
“ Que des hommes qui, s’il n’avait pas écrit, seraient encore les esclaves des préjugés, ou trembleraient d’avouer qu’ils en ont secoué le joug, accusent Voltaire d’avoir trahi la cause de la liberté, parce qu’il l’a défendue sans fanatisme et sans imprudence ; qu’ils le jugent d’après une disposition des esprits, postérieure de dix ans à sa mort, et d’un demi-siècle à sa philosophie, d’après des opinions qui sans lui n’auraient jamais été qu’un secret entre les sages ; qu’ils le condamnent pour avoir distingué le bien qui peut exister sans la liberté, du bonheur qui naît de la liberté même ”
“ Il est affligeant sans doute d’être obligé de placer dans cette liste des hommes d’un mérite réel : le poëte Rousseau, les deux Pompignan [232] , Larcher, et même Rousseau de Genève. Mais n’est-il pas plus excusable de porter trop loin, dans sa vengeance, les droits de la défense naturelle, et d’être injuste en cédant à une colère dont le motif est légitime, que de violer les lois de l’humanité en compromettant les droits, la liberté, la sûreté d’un citoyen, pour satisfaire son orgueil, ses projets d’hypocrisie, ou son attachement opiniâtre à ses opinions ? ”
“ On peut regretter sans doute que Voltaire, qui a mis tant d’action dans ses tragédies, qui y fait parler aux passions un langage si naturel et si vrai, qui a su également les peindre, et par l’analyse des sentiments qu’elles font éprouver, et par les traits qui leur échappent, n’ait point déployé dans la Henriade ces talents que nul homme n’a encore réunis au même degré ; mais un sujet si connu, si près de nous, laissait peu de liberté à l’imagination du poëte. La passion sombre et cruelle du fanatisme, s’exerçant sur les personnages subalternes, ne pouvait exciter que l’horreur. ”
“ C’est par les hommes éclairés qu’il doit être jugé, par ceux qui savent distinguer, dans une suite d’ouvrages différents par leur forme, par leur style, par leurs principes mêmes, le plan secret d’un philosophe qui fait aux préjugés une guerre courageuse, mais adroite ; plus occupé de les vaincre que de montrer son génie, trop grand pour tirer vanité de ses opinions, trop ami des hommes pour ne pas mettre sa première gloire à leur être utile. ”
“ C’est en éclairant les hommes, c’est en les adoucissant qu’on peut espérer de les conduire à la liberté par un chemin sûr et facile. Mais on ne peut espérer ni de répandre les lumières ni d’adoucir les mœurs, si des guerres fréquentes accoutument à verser le sang humain sans remords, et à mépriser la gloire des talents paisibles ; si, toujours occupés d’opprimer ou de se défendre, les hommes mesurent leur vertu par le mal qu’ils ont pu faire, et font de l’art de détruire le premier des arts utiles. ”
“ Il est vrai qu’il haïssait davantage le despotisme aristocratique, qui joint l’austérité à l’hypocrisie, et une tyrannie plus dure à une morale plus perverse ; il est vrai qu’il n’a jamais été la dupe des corps de magistrature de France, des nobles suédois et polonais, qui appelaient liberté le joug sous lequel ils voulaient écraser le peuple : et cette opinion de Voltaire a été celle de tous les philosophes qui ont cherché la définition d’un état libre dans leur cœur et dans leur raison, et non, comme le pédant Mably, dans les exemples des anarchies tyranniques de l’Italie et de la Grèce. ”
“ Ne les avertissons pas qu’ils peuvent avoir un intérêt plus éloigné à laisser les hommes dans l’abrutissement ; ne les obligeons pas à choisir entre l’intérêt de leur orgueil, et celui de leur repos et de leur gloire. Pour leur faire aimer la raison, il faut qu’elle se montre à eux toujours douce, toujours paisible ; qu’en demandant leur appui, elle leur offre le sien, loin de les effrayer par des menaces imprudentes. En attaquant les oppresseurs avant d’avoir éclairé les citoyens, on risquera de perdre la liberté et d’étouffer la raison. ”
“ Le secret avait été gardé ; la haine n’avait pas eu le temps de préparer ses poisons, et l’enthousiasme public ne lui permit pas de se montrer. Une foule d’hommes, de femmes de tous les rangs, de toutes les professions, à qui ses vers avaient fait verser de douces larmes, qui avaient tant de fois admiré son génie sur la scène et dans ses ouvrages, qui lui devaient leur instruction, dont il avait guéri les préjugés, à qui il avait inspiré une partie de ce zèle contre le fanatisme dont il était dévoré, brûlaient du désir de voir le grand homme qu’ils admiraient. ”
“ Il faut être philosophe, et ne point le paraître. En même temps peu de livres de philosophie sont plus utiles ; ils sont lus par des hommes frivoles que le nom seul de philosophe rebute ou attriste, et que cependant il est important d’arracher aux préjugés, et d’opposer au grand nombre de ceux qui sont intéressés à les défendre. Le genre humain serait condamné à d’éternelles erreurs si, pour l’en affranchir, il fallait étudier ou méditer les preuves de la vérité. Heureusement la justesse naturelle de l’esprit y peut suppléer pour les vérités simples, qui sont aussi les plus nécessaires. ”
“ Exagéré ou commun, il paraît froid lorsqu’il est dévoré de l’amour le plus vrai et le plus ardent. Le talent de peindre les passions sur le théâtre est même un des derniers qui se développe dans les poëtes. Racine n’en avait pas même montré le germe dans les Frères ennemis et dans Alexandre ; et Brutus a précédé Zaïre : c’est que, pour peindre les passions, il faut non-seulement les avoir éprouvées, mais avoir pu les observer, en juger les mouvements et les effets dans un temps où, cessant de dominer notre âme, elles n’existent plus que dans nos souvenirs. ”
“ Mais l’Essai de Voltaire sera toujours, pour les hommes qui exercent leur raison, une lecture délicieuse par le choix des objets que l’auteur a présentés, par la rapidité du style, par l’amour de la vérité et de l’humanité qui en anime toutes les pages, par cet art de présenter des contrastes piquants, des rapprochements inattendus, sans cesser d’être naturel et facile ; d’offrir, dans un style toujours simple, de grands résultats et des idées profondes. ”
“ On a parlé de l’injustice d’une guerre contre les Turcs. Peut-on être injuste envers une horde de brigands qui tiennent dans les fers un peuple esclave, à qui leur avide férocité prodigue les outrages ? Qu’ils rentrent dans ces déserts dont la faiblesse de l’Europe leur a permis de sortir, puisque dans leur brutal orgueil ils ont continué à former une race de tyrans, et qu’enfin la patrie de ceux à qui nous devons nos lumières, nos arts, nos vertus même, cesse d’être déshonorée par la présence d’un peuple qui unit les vices infâmes de la mollesse à la férocité des peuples sauvages. ”
“ Une foule d’ouvrages où il emploie tour à tour l’éloquence, la discussion, et surtout la plaisanterie, se répandirent dans l’Europe sous toutes les formes que la nécessité de voiler la vérité, ou de la rendre piquante, a pu faire inventer. Son zèle contre une religion qu’il regardait comme la cause du fanatisme qui avait désolé l’Europe depuis sa naissance, de la superstition qui l’avait abrutie, et comme la source des maux que ces ennemis de l’humanité continuaient de faire encore, semblait doubler son activité et ses forces. ”
“ D’ailleurs son empire sur l’esprit de la populace n’est pas encore détruit ; un chrétien privé de la sépulture est encore, aux yeux du petit peuple, un homme digne d’horreur et de mépris, et cette horreur dans les âmes soumises aux préjugés s’étend jusque sur sa famille. Sans doute si la haine des prêtres ne poursuivait que des hommes immortalisés par des chefs-d’œuvre, dont le nom a fatigué la renommée, dont la gloire doit embrasser tous les siècles, on pourrait leur pardonner leurs impuissants efforts ; mais leur haine peut s’attacher à des victimes moins illustres ”
“ Les philosophes anciens vantaient la pauvreté comme la sauvegarde de l’indépendance. Voltaire voulut devenir riche pour être indépendant ; et il eut également raison. On ne connaissait point chez les anciens ces richesses secrètes qu’on peut s’assurer à la fois dans différents pays, et mettre à l’abri de tous les orages. L’abus des confiscations y rendait les richesses aussi dangereuses par elles-mêmes que la gloire ou la faveur populaire. L’immensité de l’empire romain, et la petitesse des républiques grecques, empêchaient également de soustraire à ses ennemis ses richesses et sa personne. ”
“ Voltaire lui-même, en parlant de La Fontaine, a remarqué [145] avec raison que des ouvrages où la volupté est mêlée à la plaisanterie amusent l’imagination sans l’échauffer et sans la séduire ; et si des images voluptueuses et gaies sont pour l’imagination une source de plaisirs qui allègent le poids de l’ennui, diminuent le malheur des privations, délassent un esprit fatigué par le travail, remplissent des moments que l’âme abattue ou épuisée ne peut donner ni à l’action ni à une méditation utile, pourquoi priver les hommes d’une ressource que leur offre la nature ? ”
“ Ce genre a le malheur de paraître facile ; mais il exige un talent rare, celui de savoir exprimer par une plaisanterie, par un trait d’imagination, ou par les événements mêmes du roman, les résultats d’une philosophie profonde, sans cesser d’être naturelle et piquante, sans cesser d’être vraie. Il faut donc choisir ceux de ces résultats qui n’ont besoin ni de développements ni de preuves ; éviter à la fois et ce qui étant commun ne vaut pas la peine d’être répété, et ce qui, étant ou trop abstrait ou trop neuf encore, n’est fait que pour un petit nombre d’esprits. ”
“ Voltaire voyait avec plaisir la destruction de la vénalité, celle des épices, la diminution du ressort immense du parlement de Paris, abus qu’il combattait par le raisonnement et le ridicule depuis plus de quarante années. Il préférait un seul maître à plusieurs ; un souverain dont on ne peut craindre que les préjugés, à une troupe de despotes dont les préjugés sont encore plus dangereux, mais dont on doit craindre de plus les intérêts et les petites passions, et qui, plus redoutables aux hommes ordinaires, le sont surtout à ceux dont les lumières les effrayent, et dont la gloire les irrite. ”
“ C’est ainsi qu’un grand poëte peut quelquefois décider les esprits flottants entre d’anciennes erreurs et les vérités qui, pour en prendre la place, attendent qu’un dernier coup achève de renverser la barrière chancelante que le préjugé leur oppose. Les hommes n’osent souvent s’avouer à eux-mêmes les progrès lents que la raison a faits dans leur esprit, mais ils sont prêts à la suivre si, en la leur présentant d’une manière vive et frappante, on les force à la reconnaître. Aussi ces mêmes vers n’ont plus été entendus qu’avec transport, et Voltaire eut le plaisir d’avoir vengé la nature. ”
“ Occupé d’instruire et la jeunesse française et ceux des étrangers qui cultivent notre littérature, il ne pardonne point aux vices du langage, à l’exagération, aux fautes contre la bienséance ou contre le goût ; mais il apprend en même temps à reconnaître les progrès que l’art doit à Corneille, l’élévation extraordinaire de son esprit, la beauté presque inimitable de sa poésie dans les morceaux que son génie lui a inspirés, et ces mots profonds ou sublimes qui naissent subitement du fond des situations, ou qui peignent d’un trait de grands caractères. ”
“ Jamais homme n’a reçu des marques plus touchantes de l’admiration, de la tendresse publique ; jamais le génie n’a été honoré par un hommage plus flatteur. Ce n’était point à sa puissance, c’était au bien qu’il avait fait, que s’adressait cet hommage. Un grand poëte n’aurait eu que des applaudissements ; les larmes coulaient sur le philosophe qui avait brisé les fers de la raison et vengé la cause de l’humanité. L’âme sublime et passionnée de Voltaire fut attendrie de ces tributs de respect et de zèle. ”
“ Les spectacles forment en quelque sorte un lien entre la classe des hommes qui pensent et celle des hommes qui ne pensent point. Ils adoucissent l’austérité des uns, et tempèrent dans les autres la dureté qui naît de l’orgueil et de la légèreté. Mais, par une fatalité singulière, dans le pays où l’art du théâtre a été porté au plus haut degré de perfection, les acteurs, à qui le public doit le plus noble de ses plaisirs, condamnés par la religion, sont flétris par un préjugé ridicule. Voltaire osa le combattre. ”
“ Cette vie paisible, rarement troublée par des menaces de persécution plutôt que par des persécutions réelles, sera embellie, non seulement comme ses premières années, par l’exercice de cette bienfaisance particulière, qualité commune à tous les hommes dont le malheur ou la vanité n’ont point endurci l’âme et corrompu la raison, mais par des actions de cette bienfaisance courageuse et éclairée qui, en adoucissant les maux de quelques individus, sert en même temps l’humanité entière. ”
“ Elle aima mieux étouffer son ressentiment, instruire le roi de Prusse des propositions du cardinal, le déterminer à la paix par cette confidence, et acheter, par le sacrifice de la Silésie, la neutralité de l’ennemi le plus à craindre pour elle. La guerre n’avait pas interrompu la correspondance du roi de Prusse et de Voltaire. Le roi lui envoyait des vers du milieu de son camp, en se préparant à une bataille, ou pendant le tumulte d’une victoire [97] ; et Voltaire, en louant ses exploits, en caressant sa gloire militaire, lui prêchait toujours l’humanité et la paix [98] . ”
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