“ Ellénore gardait le silence. Que craignez-vous ? repris-je. Qu’est-ce que j’exige ? Ce que vous accordez à tous les indifférents. Est-ce le monde que vous redoutez ? Ce monde, absorbé dans ses frivolités solennelles, ne lira pas dans un cœur tel que le mien. Comment ne serais-je pas prudent ? n’y va-t-il pas de ma vie ? Ellénore, rendez-vous à ma prière : vous y trouverez quelque douceur. ”
Ellénore
Définition et enjeux
Le thème de “Ellénore” a été abordé par des auteurs tels que . Il est souvent associé à des termes comme l'amitié, l'amour, la rupture, l'explication ou le dévouement.
Citations sur “Ellénore”
“ Oh! mon Dieu! se disait Ellénore, à chaque pas que faisait M. de Rheinfeld pour arriver près d'elle, ne permettez pas qu'il voie mon trouble; ou plutôt armez-moi contre cet ascendant inexplicable; donnez-moi l'amertume de l'ironie, la mauvaise grâce du dédain, l'apparence de la profonde ingratitude; enfin, tout ce qui sépare irrévocablement une âme sensible d'un coeur sec, un esprit supérieur de la sottise vulgaire! ”
“ Ému de votre émotion, tremblant, n'osant approcher ni vous appeler de peur de vous tuer de joie.Et en se parlant ainsi, Ellénore, palpitante, égarée passait sa main sur ses yeux, comme pour se débarrasser d'un prestige. Vain effort!... l'image dont elle a peur reste là, immobile. Elle veut se lever pour la fuir: le tremblement de tous ses membres l'empêche de faire un pas. Un cri expire sur sa bouche glacée d'effroi: elle est prête à retomber, lorsque deux bras viennent à son secours, lorsqu'elle se sent presser sur le coeur d'Adolphe.—Ellénore! Ellénore! s'écrie-t-il; c'est moi! ”
“ Ellénore déplorait l'inutilité de sa peine à cacher sous de vains ornements les dévastations qu'opèrent en un instant les convulsions du désespoir. Elle s'affligeait de se montrer ainsi abattue, flétrie par les larmes, aux regards de celle qui lui enlevait plus que la vie, et dans l'excès d'humilité où plonge le malheur, elle ne s'apercevait pas du charme puissant que cette langueur divine répandait sur toute sa personne. ”
“ Et je serais assez folle, assez lâche pour aimer l'esclave de madame de Seldorf? Celui que tout le monde reconnaît pour l'heureux adorateur de cette femme célèbre, pensa Ellénore, et je me laisserais éblouir, entraîner par son éloquence perfide, par ses soins à m'obséder de son souvenir, par cet entêtement à me plaire, qui n'a peut-être pour but que le plaisir de tromper? ”
“ Ellénore, franchissant l'espace sans que nul objet, nul autre bruit que celui d'un roulement monotone, dérangeât sa rêverie, les yeux fixés sur les deux étoiles, éprouvait cette sorte de calme inséparable du plaisir de se trouver, pour ainsi dire, en tête-à-tête avec l'immensité. Quelle que soit l'énormité des maux qui vous accablent, la fatalité, la multiplicité des événements qui vous frappent, on se trouve un si petit personnage sur cette grande terre, un être si imperceptible auprès de toutes ces splendeurs du ciel, qu'il en résulte un véritable désintéressement pour soi-même. ”
Benjamin Constant,
Adolphe : Anecdote trouvée dans les papiers d'un inconnu
(1867)
“ Mes plaisanteries perpétuelles dissipaient ma propre mélancolie ; et les assurances de tendresse dont j'entretenais Ellénore, répandaient dans mon coeur une émotion douce qui ressemblait presque à l'amour. De temps en temps des souvenirs importuns venaient m'assiéger. Je me livrais, quand j'étais seul, à des accès d'inquiétude ; je formais mille plans bizarres pour m'élancer tout à coup hors de la sphère dans laquelle j'étais déplacé. Mais je repoussais ces impressions comme de mauvais rêves, Ellénore paraissait heureuse ; pouvais-je troubler son bonheur ? ”
“ Et puis Ellénore est si belle en ce moment! L'idée de risquer sa vie, pour sauver la femme qui lui ravit à jamais son bonheur, l'enflamme, la divinise à ses propres yeux; la fièvre d'une noble vengeance brille dans ses regards. Son attitude est fière, dédaigneuse, tout en elle révèle une exaltation sublime; un mépris de la mort qui désarme souvent les hommes les plus féroces. ”
“ O triste vérité! pensa Ellénore. Mais comment se priver volontairement de l'unique consolation accordée au malheur sans espoir! de ce charme d'être seule avec sa pensée, d'en faire l'espérance qui manque, le souvenir qui plaît, l'esprit qui séduit, la voix qui trouble! Comment se refuser le plaisir d'une illusion qui vous rapproche de ce que vous aimez qui vous le montre heureux de vous revoir! ”
“ Ah! monsieur, je n'ai plus d'espoir qu'en vous, dit Ellénore en suffoquant de larmes, menez-moi dans un couvent; là je serai la servante; là je supporterai toutes les humiliations qui honorent; mais vivre dans ce monde odieux, y souffrir l'insolence, la protection trompeuse, l'insulte, le mépris; non il vaut mieux mourir. ”
“ Je vous rends grâce de cette nouvelle preuve de bonté, dit Ellénore simplement; mais je n'en saurais profiter. Sans avoir une grande connaissance du monde, je sais qu'il sera toujours sévère pour moi, car le malheur m'a réduite à un éclat qu'il ne pardonne pas. Ma fuite de chez la duchesse de Montévreux ne peut être justifiée que par une accusation de ma part. Je n'aurai jamais ce tort envers celle que j'ai appelée pendant dix ans ma protectrice. Ainsi je vivrai sous le poids d'un mépris injuste, mais ce mépris, que mon orgueil peut seul braver, je ne le ferai partager à personne. ”
Benjamin Constant,
Adolphe : Anecdote trouvée dans les papiers d'un inconnu
(1867)
“ Je démêlai dans les traits d'Ellénore une impression de mécontentement et de tristesse. Chère Ellénore, lui dis-je en me radoucissant tout à coup, ne méritai-je donc pas d'être distingué des mille importuns qui vous assiègent ? l'amitié n'a-t-elle pas ses secrets ? n'est-elle pas ombrageuse et timide au milieu du bruit et de la foule ? Ellénore craignait, en se montrant inflexible, de voir se renouveler des imprudences qui l'alarmaient pour elle et pour moi. L'idée de rompre n'approchait plus de son coeur, elle consentit à me recevoir quelquefois seule. ”
“ Ellénore était d'autant plus en garde contre sa faiblesse, qu'elle était poursuivie du souvenir de ses fautes: et mon imagination, mes désirs, une théorie de fatuité dont je ne m'apercevais pas moi-même, se révoltaient contre un tel amour. Toujours timide, souvent irrité, je me plaignais, je m'emportais, j'accablais Ellénore de reproches. Plus d'une fois elle forma le projet de briser un lien qui ne répandait sur sa vie que de l'inquiétude et du trouble; plus d'une fois je l'apaisai par mes supplications, mes désaveux et mes pleurs. ”
Benjamin Constant,
Adolphe
(1931)
“ Un seul sentiment ne varia jamais dans le cœur d'Ellénore : ce fut sa tendresse pour moi. Sa faiblesse lui permettait rarement de me parler; mais elle fixait sur moi ses yeux en silence, et il me semblait alors que ses regards me demandaient la vie que je ne pouvais plus lui donner. Je craignais de lui causer une émotion violente ”
“ Ce n'était plus un songe, ce bonheur qu'Ellénore n'eût osé désirer, il allait s'accomplir... Cette vie qu'elle rêvait, cette vie douce et pure, fruit de l'amour chaste allait être la sienne... Tant de félicité lui semblait impossible; elle éprouvait cette sorte d'effroi qu'inspire un bonheur trop parfait. Quelque chose nous avertit qu'il n'est pas de ce monde et que, plus il nous approche des cieux, plus sera cruel le retour sur la terre. ”
Sophie Gay,
Ellénore
(1846)
“ En cédant aux nombreuses sollicitations des lecteurs, curieux de savoir la fin de l’histoire d’Ellénore, de cette vie commencée sous l’influence de tant d’événements romanesques, de tant de sentiments passionnés, je ne me dissimule pas l’impossibilité d’en soutenir l’intérêt. Comment le récit des sensations d’un cœur déjà flétri par de longues souffrances, des rêves d’une imagination tant de fois déçue aurait-il l’attrait de la peinture exacte des tourments d’un cœur naïf, ignorant du mal, dupe par la loyauté, victime par innocence ? ”
“ Offerte à mes regards dans un moment où mon cœur avait besoin d’amour, ma vanité, de succès, Ellénore me parut une conquête digne de moi. Elle-même trouva du plaisir dans la société d’un homme différent de ceux qu’elle avait vus jusqu’alors. Son cercle s’était composé de quelques amis ou parents de son amant et de leurs femmes, que l’ascendant du comte de P*** avait forcés à recevoir sa maîtresse. ”
“ M. de Rosmond, curieux de voir l'impression que ces nouvelles produisent sur Ellénore, fixe ses yeux sur elle. Il la voit calme, mais son regard brille, son attitude est fière; elle prévoit des événements funestes, de prochaines révolutions, des dangers à braver; son caractère romanesque et courageux s'en réjouit en secret; là où les grandes vertus peuvent agir, les convenances disparaissent. Elle est sûre de sa place le jour du péril, elle s'enorgueillit d'avance du dévouement dont elle se sent capable. ”
Benjamin Constant,
Adolphe : Anecdote trouvée dans les papiers d'un inconnu
(1867)
“ Ellénore vit dans ma lettre ce qu'il était naturel d'y voir, le transport passager d'un homme qui avait dix ans de moins qu'elle, dont le coeur s'ouvrait à des sentiments qui lui étaient encore inconnus, et qui méritait plus de pitié que de colère. Elle me répondit avec bonté, me donna des conseils affectueux, m'offrit une amitié sincère, mais me déclara que, jusqu'au retour du comte de P***, elle ne pourrait me recevoir. Cette réponse me bouleversa. Mon imagination, s'irritant de l'obstacle, s'empara de toute mon existence. ”
“ Je ne compte que sur vous, dit Ellénore en tendant la main au prince, votre amitié, vos conseils soutiendront mon courage; et lorsque j'aurai à subir les mépris de gens moins innocents que moi, je penserai qu'il y a une âme noble, compatissante, dont je suis connue, qui sait si je mérite tant d'outrages, et dont l'estime me venge. ”
Benjamin Constant,
Adolphe
(1931)
“ Des circonstances malheureuses ont pu disposer des premières années d'Ellénore; on peut la juger défavorablement sur des apparences mensongères : mais je la connais depuis trois ans, et il n'existe pas sur la terre une âme plus élevée, un caractère plus noble, un cœur plus pur et plus généreux. — Comme vous voudrez, répliqua-t-il; mais ce sont des nuances que l'opinion n'approfondit pas. Les faits sont positifs, ils sont publics; en m'empêchant de les rappeler, pensez-vous les détruire ? Écoutez, poursuivit-il, il faut dans ce monde savoir ce qu'on veut. ”
Benjamin Constant,
Adolphe
(1931)
“ « Comme tout est calme, me dit Ellénore; comme la nature se résigne! Le cœur aussi ne doit-il pas apprendre à se résigner? » Elle s'assit sur une pierre; tout à coup elle se mit à genoux, et, baissant la tête, elle l'appuya sur ses deux mains. ”
“ On me remit, de la part d'Ellénore, une lettre en présence du baron de T***. Je vis dans les yeux de ce dernier une sorte de pitié de ma servitude. La lettre d'Ellénore était pleine d'amertume. Quoi! me dis-je, je ne puis passer un jour libre! je ne puis respirer une heure en paix! Elle me poursuit partout, comme un esclave qu'on doit ramener à ses pieds; et, d'autant plus violent que je me sentais plus faible: Oui, m'écriai-je, je le prends, l'engagement de rompre avec Ellénore, j'oserai le lui déclarer moi-même; vous pouvez d'avance en instruire mon père. ”
“ Avec quelle innocente coquetterie Ellénore revêtit cette jolie robe blanche, choisie, commandée par Frédérik sur un modèle dérobé furtivement par mademoiselle Rosalie, et confié à son maître. Combien Ellénore était charmée de se trouver belle. «Je lui plairai ainsi,» pensait-elle; et, fière de cette idée, elle se mirait avec complaisance; elle s'abandonnait à cette présomption délirante qui ne dure qu'un instant, celui qui précède l'abdication. Une fois soumises aux lois d'un amant ou d'un mari, les femmes deviennent si humbles! ”
Benjamin Constant,
Adolphe
(1931)
“ « Ellé-nore, m'écriai-je, revenez à vous, revenez à moi; je vous aime d'amour, de l'amour le plus tendre, je vous avais trompée pour que vous fussiez plus libre dans votre choix. » Crédulités du cœur, vous êtes inexplicables! Ces simples paroles, démenties par tant de paroles précédentes, rendirent Ellénore à la vie et à la confiance; elle me les fit répéter plusieurs fois : elle semblait respirer avec avidité. Elle me crut : elle s'enivra de son amour, qu'elle prenait pour le nôtre; elle confirma sa réponse au comte de P***, et je me vis plus engagé que jamais. ”
“ Et, oubliant jusqu'à la souffrance d'Ellénore, il l'appelle à grands cris, la supplie de vivre; lui adresse une foule de mots incohérents dictés tour à tour par la joie et la terreur, puis voyant la pâleur d'Ellénore disparaître, ses beaux yeux se remplir de larmes, et sa bouche sourire, il embrasse sa vieille amie, il baise la main de madame de Condorcet, il serre celle de Maillat avec toute l'effusion d'une vive amitié, il les remercie tous de leur intérêt pour lui et s'excuse de les avoir tant inquiétés pour rien. ”
“ Vous ne vous appartenez plus, la France réclame vos talents, madame de Seldorf restera éternellement maîtresse de votre esprit; et votre coeur faible, indécis, passionné par accès, mais froid par nature, ne sera jamais assez fort pour triompher de votre caractère. Vous pleurez, je le vois, et vos larmes sont sincères; mais vous en répandriez bientôt de plus amères, si, cédant au sentiment généreux qui vous amène, je vous laissais abuser Ellénore sur le sort qui vous attend tous deux. Non, vous ne pouvez sans crime lui promettre une félicité qu'il ne dépend pas de vous de lui donner. ”
“ Madame Delmer accompagna cette recommandation de toutes les preuves d'un vif intérêt pour Ellénore.—Vous le voyez, dit M. de Savernon d'une voix attendrie, tout le monde ne partage pas l'opinion qui vous révolte; et peut-être de semblables amitiés devraient-elles vous rendre plus forte contre les injures des indifférents.—Vous avez raison, reprit Ellénore en serrant la main de madame Delmer. Mais ces injures, j'y serais moins sensible, si vous n'en aviez pas votre part; car c'est mettre votre dévouement à une trop grande épreuve que de vous obliger à combattre sans cesse pour ma cause. ”
“ Frédérik, ivre d'espérance et d'amour, se jette aux pieds d'Ellénore. Ce n'est pas un amant qui veut la séduire, dit-il, c'est un époux qui réclame ses droits... Ellénore, frappée tout à coup d'une vive terreur, le repousse en s'écriant:—Oh! mon Dieu!... lui aussi me trompait!... Il ne veut que mon déshonneur!... Et des larmes abondantes couvrent le visage d'Ellénore. Mais, reprenant aussitôt courage, elle déclare à M. de Rosmond qu'il n'est pas de puissance au monde qui puisse la faire survivre à sa honte. ”
“ Sans être aussi crédule, Ellénore était trop innocente pour concevoir aucun soupçon alarmant; cependant, lorsqu'elle se vit seule, livrée aux soins d'une personne étrangère, sa tristesse redoubla.—Que vais-je devenir, pensa-t-elle? Quels seront mes moyens d'existence? Me faudra-t-il retomber encore dans le malheur d'une protection sans cesse reprochée?... Ah! maudite soit cette éducation fastueuse qui ne m'a rien appris d'utile; je ne sais pas même assez bien coudre pour vivre de mon travail. ”
“ Ah! pourquoi faut-il tant de talent, de célébrité pour lui plaire? Pourquoi les agitations de l'incertitude, la crainte d'une trahison, les prévisions d'un malheur humiliant, sont-ils nécessaires à la vie de son âme! à cette fièvre qu'on ne peut ni donner, ni éteindre, qui n'ait d'un regard, qui vit d'obstacles, de tourments, d'injures, et qui, jouet de la fatalité, n'obéit qu'à elle. Mais cette fatalité qui soumet aujourd'hui Ellénore à une fascination complète ne peut-elle l'en affranchir demain? ”
“ La noblesse, la sagesse de ces idées doivent vous rassurer sur sa résignation; ainsi n'y pensez plus, et croyez que la princesse vous saura bon gré d'avoir aussi nettement découragé les projets de son infidèle.En écoutant le prince, Ellénore s'étonnait de ne pas partager sa confiance dans la sagesse résignée de M. de Savernon. Les femmes qu'une sotte vanité n'aveugle pas, pèsent si juste la valeur des sentiments qu'elles inspirent! Celui de M. de Savernon pour Ellénore était si soutenu, si discret, si respectueux, qu'on pouvait le supposer très-profond, et, partant, difficile à vaincre. ”
