“ Zermah, six ans après, était encore dans toute la maturité de sa beauté de métisse. Nature énergique, cœur dévoué à ses maîtres, elle avait eu plus d’une fois l’occasion — elle devait l’avoir dans la suite — de leur prouver son dévouement. Mars était digne de la femme à laquelle l’acte charitable de James Burbank l’avait pour jamais rattaché. ”
Citations sur “Zermah”
“ Oui, Zermah, oui, vous avez été créée et mise au monde pour être esclave ! reprit le régisseur, réenfourchant son dada favori. Oui ! esclave, et nullement pour être une créature libre. — Ce n’est pas mon avis, répondit Zermah d’un ton calme, sans y mettre aucune animation, tant elle était faite à ces discussions avec le régisseur de Camdless-Bay. — C’est possible, Zermah ! Quoi qu’il en soit, vous finirez par vous ranger à cette opinion qu’il n’y a aucune égalité qui puisse raisonnablement s’établir entre les blancs et les noirs. ”
Jules Verne,
Nord contre sud
(1887)
“ En effet, si jusqu'alors, pendant son séjour à la Crique-Noire et depuis son arrivée à l'île Carneral, les mauvais traitements avaient été épargnés à l'enfant comme à Zermah, elle avait tout à craindre d'un tel homme. Il suffisait d'un accès de fureur pour qu'il se laissât emporter aux dernières violences. Aucune pitié ne pouvait sortir de cette âme perverse, et, puisque son intérêt ne l'avait pas emporté sur sa haine, Zermah devait renoncer à tout espoir dans l'avenir. Quant aux compagnons de l'Espagnol, Squambô, les esclaves, comment leur demander d'être plus humains que leur maître? ”
“ Prisonniers ou morts dans la lutte, Zermah ne pouvait plus attendre aucune assistance de leur part. Quand même les nordistes seraient devenus maîtres du Saint-John, elle était perdue. Gilbert Burbank ni Mars n’apprendraient, l’un que sa « Que veut-on faire de nous ? » sœur, l’autre que sa femme, étaient gardées dans cet îlot de la Crique-Noire ! Eh bien, si cela était, si Zermah ne devait plus compter que sur elle, son énergie ne l’abandonnerait pas. Elle ferait tout pour sauver cette enfant, qui n’avait peut-être plus qu’elle au monde. Sa vie se concentrerait sur cette idée : fuir ! ”
“ Que l’on juge de ce qu’avaient dû souffrir une femme et une enfant ! Zermah était forte, cependant, courageuse et dévouée. Pendant tout ce trajet, elle portait Dy, qui eût vite usé ses petites jambes à faire ces longues étapes. Zermah se fût traînée sur les genoux pour lui épargner une fatigue. Aussi était-elle à bout de forces, quand elle arriva à l’île Carneral. Et maintenant, après ce qui s’était passé au moment où Texar et Squambô l’entraînaient hors de la Crique-Noire, comment n’eût-elle pas désespéré ? ”
“ Zermah avait donc de qui tenir, Mars aussi. C’était un heureux ménage, que, pendant les premières années, l’odieux trafic de l’esclavage avait menacé plus d’une fois de briser. C’est même au moment où Mars et Zermah allaient être séparés l’un de l’autre par les hasards d’une vente, qu’ils étaient entrés à Camdless-Bay dans le personnel de la plantation. ”
“ Certes, la courageuse métisse l’aurait frappé comme une bête fauve au risque d’être massacrée par Squambô et ses compagnons, si elle avait eu une arme. Mais elle ne pouvait rien. Immobile, elle regardait les noirs travaillant sur la berge. Nulle part un visage ami, rien que des faces farouches de brutes qui ne semblaient plus appartenir à l’humanité. Elle rentra dans le wigwam pour reprendre son rôle de mère près de l’enfant qui l’appelait d’une voix faible. Zermah essaya de consoler la pauvre petite créature qu’elle prit dans ses bras. ”
“ Et, ses deux victimes, il les a conduites ou fait conduire au vieux fortin de la Crique-Noire ! C’est là qu’il demeurait à l’insu de tous. Un pauvre esclave, auquel Zermah avait confié ce papier, afin qu’il le fît parvenir à Castle-House, et de qui elle a sans doute appris que Texar allait partir pour l’île Carneral, a payé de sa vie d’avoir voulu se dévouer pour elle. Nous l’avons trouvé mourant, frappé de la main de Texar, et maintenant il est mort. Mais, si Dy et Zermah ne sont plus à la Crique-Noire, nous savons, du moins, dans quelle partie de la Floride on les a entraînées. ”
“ Non, Zermah, reprit-il, non ! La majorité, assurée aux noirs, n’eût rien changé à l’état des choses. Et, je dis plus, quels que soient les résultats de la guerre, on en reviendra toujours à l’esclavage, parce qu’il faut des esclaves pour le service des plantations. — Ce n’est pas le sentiment de monsieur Burbank, vous le savez bien, répondit Zermah. — Je le sais, mais j’ose dire que monsieur Burbank se trompe, sauf le respect que j’ai pour lui. Un noir doit faire partie du domaine au même titre que les animaux ou les instruments de culture. ”
“ En ce moment, Zermah put constater que l’embarcation se rapprochait de la rive gauche du fleuve. Cela pouvait-il lui servir d’indice ? Non, car elle ignorait que l’Espagnol demeurât au fond de la Crique-Noire, dans un des îlots de cette lagune, comme l’ignoraient même les partisans de Texar, puisque personne n’avait jamais été reçu au blockhaus qu’il occupait avec Squambô et ses noirs. C’était là, en effet, que l’Indien allait déposer Dy et Zermah. Dans les profondeurs de cette région mystérieuse, elles seraient à l’abri de toutes recherches. ”
“ Ce que tu hais, je le hais ! Tous deux, nous ne faisons qu’un... — Oui !... un ! » répondit Texar. La conversation fut interrompue un instant. Le choc des verres apprit à Zermah que l’Espagnol et « l’autre » buvaient ensemble. Zermah était atterrée. À les entendre, il semblait que ces deux hommes eussent une part égale dans tous les crimes commis dernièrement en Floride, et plus particulièrement contre la famille Burbank. Elle le comprit bien davantage, en les écoutant pendant une demi-heure encore. Elle connut alors quelques détails de cette vie étrange de l’Espagnol. ”
“ Zermah les vit descendre par petits groupes. exploration ne serait faite qu’avec la possibilité de résister au détachement fédéral, si on le rencontrait. Texar se ferait donc accompagner, avec tout son personnel, des partisans amenés par son frère. Celui-ci resterait sur l’île, sans doute, autant pour n’être point reconnu que pour veiller sur le wigwam. C’est alors que Zermah tenterait de s’enfuir. Peut-être parviendrait-elle à trouver une arme quelconque, et, en cas de surprise, elle n’hésiterait pas à s’en servir. La barge était sur l’autre rive. ”
“ Que ma femme, Alice et Dy, que Zermah, à laquelle je les confie toutes trois, ne quittent pas Castle-House sans mon ordre. Au cas où nous nous y sentirions trop menacés, tout est préparé pour qu’elles puissent se sauver par le tunnel qui communique avec la petite anse Marino sur le Saint-John. Là, une embarcation sera cachée dans les herbes avec deux de nos hommes, et, dans ce cas, Zermah, tu remonterais le fleuve pour chercher un abri au pavillon du Roc-des-Cèdres. ”
“ L’Espagnol, qui venait d’allumer une cigarette, ne répondit pas. Aussi Zermah, après avoir attendu quelques instants, reprit-elle en ces termes : « Texar, voulez-vous me dire enfin ce que vous comptez faire de Dy Burbank ? » Nulle réponse. « Je ne chercherai pas, ajouta la métisse, à vous apitoyer sur mon propre sort. Il ne s’agit que de cette enfant dont la vie est compromise, et qui vous échappera bientôt... » Devant cette affirmation, Texar fit un geste qui trahissait la plus absolue incrédulité. « Oui, bientôt, reprit Zermah. Si ce n’est pas par la fuite, ce sera par la mort ! » ”
“ Du matin au soir, Zermah et Dy avaient toute liberté d’aller et venir. La nuit, bien que Squambô ne les enfermât pas dans leur chambre, elles n’auraient pu quitter le réduit central. L’Indien ne leur parlait jamais. Aussi Zermah avait-elle dû renoncer à l’interroger. Pas un seul instant il ne quittait l’îlot. ”
“ Une femme et un enfant ne pourraient donc que très difficilement s’en échapper. Au cas même où Zermah eût pu s’emparer d’une embarcation, comment fût-elle sortie de ces interminables détours ? Ce qu’elle ignorait aussi, c’est que Texar et Squambô en connaissaient seuls les passes. Les noirs, au service de l’Espagnol, ne quittaient pas le fortin. Ils n’en étaient jamais sortis. Ils ne savaient même pas où les gardait leur maître. Pour retrouver la rive du Saint-John, comme pour atteindre les marais qui confinent à la crique dans l’ouest, il eût fallu se fier au hasard. ”
“ On dit que son influence grandit chaque jour. Quand vous serez à Jacksonville, défiez-vous de Texar, maître... — Oui, Zermah, comme d’un reptile venimeux ! Mais je suis sur mes gardes. Pendant mon absence, s’il tentait quelque coup contre Castle-House... — Ne craignez que pour vous, maître, pour vous seul, et ne craignez rien pour nous. Vos esclaves sauraient défendre la plantation, et s’il le fallait, se faire tuer jusqu’au dernier. Ils vous sont tous dévoués. Ils vous aiment. ”
“ Cet enchaînement de faits se fit instantanément dans l'esprit de Zermah. Elle fut pénétrée d'un espoir immense — espoir qui s'évanouit presque aussitôt, quand elle entendit l'Espagnol répondre:«Oui! Qu'ils cherchent, ils ne trouveront pas! Dans quelques jours, du reste, James Burbank ne sera plus à craindre!»Ce que signifiaient ces paroles, la métisse ne pouvait le comprendre. En tout cas de la part de l'homme, auquel obéissait le Comité de Jacksonville, ce devait être une redoutable menace. ”
Jules Verne,
Nord contre sud
(1887)
“ Se saisir de ce papier, l'ouvrir, le lire à la lueur de la résine, cela fut fait en un instant. Quelques mots y étaient tracés au charbon, et les voici : « Enlevées par Texar à la Crique Marino. Entraînées aux Everglades. à l'île Carneral.. Billet confié à ce jeune esclave. pour M. Burbank » C'était d'une écriture que Mars connaissait bien. « Zermah !. » s'écria-t-il. A ce nom, le mourant rouvrit les yeux, et sa tête s'abaissa comme pour faire un signe affirmatif. Gilbert le souleva à demi, et, l'interrogeant : Zermah! ”
“ Assurément, Texar, répondit Zermah en s’animant. La plantation de Camdless-Bay a été dévastée, Mme Burbank est mourante, peut-être morte au moment où je vous parle, sa fille a disparu, et son père chercherait vainement à retrouver ses traces. Tous ces crimes, Texar, ont été commis par vous, je le sais, moi ! J’ai le droit de vous le dire en face. Mais prenez garde ! Ces crimes se découvriront un jour. Eh bien, pensez au châtiment qui vous atteindra. Oui ! Votre intérêt vous commande d’avoir pitié. ”
“ Cette marque ne devait plus s’effacer du bras sur lequel Squambô venait de l’imprimer. Zermah avait tout vu, et, comme il a été dit, sans y rien comprendre. Quel intérêt pouvait avoir Texar à s’orner de ce tatouage ? Pourquoi ce « signe particulier », pour emprunter un mot au libellé des passeports ? Voulait-il donc passer pour un Indien ? Ni son teint ni le caractère de sa personne ne l’eussent permis. ”
“ S’il était impossible que Zermah sortît du wigwam par la porte de la grande chambre, peut-être ne lui serait-il pas difficile de faire un trou dans le mur de paillis, de passer par ce trou, d’attirer Dy après elle. Une fois au-dehors, elle aviserait. Vers dix heures, on n’entendait plus à l’extérieur que les sifflements de la rafale. Texar et Squambô dormaient. Les chiens, blottis sous quelque fourré, ne rôdaient même pas autour de l’habitation. ”
Jules Verne,
Nord contre sud
(1887)
“ Combien le voyage avait dû être pénible entre le lac Washington et les Everglades! Plus de fleuve pour épargner de si longues fatigues à une femme, et à une enfant. Dy, portée dans les bras de la métisse, Zermah, forcée de suivre des hommes accoutumés à de pareilles marches à travers cette contrée difficile, les insultes, les violences, les coups qui ne lui étaient pas épargnés pour hâter son pas, les chutes dont elle essayait de préserver la petite fille sans songer à elle-même, tous eurent dans l'esprit la vision de ces lamentables scènes. ”
“ Comme leur ancien maître, décidés à la résistance, de quel droit puisqu’ils étaient libres, les chasserait-on de leur pays d’adoption ? Sur ce point, Zermah fit à sa maîtresse le rapport le plus rassurant. On pouvait compter sur le personnel de Camdless-Bay. « Oui, dit-elle, tous mes compagnons reviendraient à la condition d’esclaves, comme je l’ai fait moi-même, plutôt que d’abandonner la plantation et les maîtres de Castle-House ! Et si l’on veut les y obliger, ils sauront défendre leurs droits ! » Il n’y avait plus qu’à attendre le retour de James Burbank et d’Edward Carrol. ”
“ Sur un geste de son maître, l’autre limier revint vers le wigwam, comme s’il eût été seul chargé de veiller à sa porte. Un instant après, Zermah aperçut Texar qui gravissait la berge opposée et s’arrêtait un instant pour reformer sa troupe. Puis, tous, Squambô en tête, accompagné du chien, disparurent derrière les gigantesques roseaux sous les premiers arbres de la forêt. Sans doute, un des noirs avait dû ramener la barge, afin que personne ne pût passer dans l’île. Cependant la métisse ne put le voir, et pensa qu’il avait dû suivre les bords du canal. Elle n’hésita plus. ”
“ Les divers sujets, qui venaient d’être traités dans cette conversation, étaient du plus grand intérêt pour Zermah. Si Texar se décidait à quitter l’île emmènerait-il ses prisonnières ou les laisserait-il au wigwam sous la garde de Squambô ? Dans ce dernier cas, il conviendrait de ne tenter l’évasion qu’après le départ de l’Espagnol. Peut-être, alors, la métisse pourrait-elle agir avec plus de chances de succès. Et puis, ne pouvait-il se faire que le détachement fédéral, qui parcourait en ce moment la Basse-Floride, arrivât sur les bords du lac Okee-cho-bee, en vue de l’île Carneral ? ”
Jules Verne,
Nord contre sud
(1887)
“ Il l'aurait déjà fait, répondit Zermah, si les circonstances le lui eussent permis, vous ne l'ignorez pas, monsieur Perry. Et voulez-vous savoir ce qui serait arrivé si l'affranchissement des esclaves avait été proclamé à Camdless-Bay? Pas un seul noir n'eût quitté la plantation, et rien n'aurait été changé, si ce n'est le droit de les traiter comme des bêtes de somme. ”
“ Dans cette affaire, miss Alice devait être le principal témoin à charge. En effet, elle se trouvait à la crique Marino au moment où Zermah jetait le nom de Texar, et elle avait parfaitement reconnu ce misérable dans le canot qui l’emportait. La jeune fille se prépara donc à partir pour Saint-Augustine. Son père voulut l’y accompagner ainsi que ses amis James et Gilbert Burbank, cités à la requête du rapporteur près le Conseil de guerre. Mars avait demandé à se joindre à eux. Le mari de Zermah voulait être là, quand on arracherait à l’Espagnol ce secret que lui seul pouvait dire. ”
“ Zermah s’arrêta alors, et, à travers les roseaux, elle regarda du côté du wigwam, puis du côté de la forêt. Personne sous les hautes futaies de l’île. Sur l’autre rive, aucun indice de la présence de Texar et de ses compagnons, qui devaient être alors à un ou deux milles dans l’intérieur. À moins de rencontre avec les nordistes, ils ne seraient pas de retour avant quelques heures. ”
“ Les partisans, qui n’avaient point cherché un abri sous les arbres, occupaient alors les abords du wigwam. On les entendait aller et venir sur la berge, fumant ou causant. Or, sa tentative manquée, son projet découvert, Zermah se fût mise dans une situation pire, et eût peut-être attiré sur elle les violences de Texar. D’ailleurs, le lendemain, ne se présenterait-il pas quelque meilleure occasion de fuir ? L’Espagnol n’avait-il pas dit que ses compagnons, ses esclaves, même l’Indien Squambô, l’accompagneraient, afin d’observer la marche du détachement fédéral ? ”
