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Enthousiasme ou mépris, les deux aveuglements du spectateur devant une révolution lointaine
En Bref
- Kant ne se trompe pas sur les effets d'une révolution lointaine : il les tient délibérément pour indifférents, ce qui rend son enthousiasme irréfutable mais incapable d'apprendre des faits.
- Le même Kant qui loue l'émotion des spectateurs nie qu'aucune circonstance puisse justifier l'auteur d'une révolution.
- Burke juge 1789 selon le modèle anglais de 1688, et Jaurès y voit le prototype de l'erreur qui mesure un peuple à une histoire qui n'est pas la sienne.
- Les chroniqueurs qui réduisent la révolution persane à un tempérament national décrivent eux-mêmes la circulation des exemples japonais, russe et français qui la contredit.
Une révolution qui se déroule ailleurs place celui qui la regarde dans une position singulière : il n'en subit ni les violences ni les espérances immédiates, et pourtant il la juge. Deux attitudes qui se croient opposées se partagent ce regard. La première, que la tradition rattache à Kant, voit dans le soulèvement d'un peuple lointain un signe qui concerne l'humanité entière, au point que l'émotion du témoin devient elle-même une preuve [1, 2]. La seconde, celle du voyageur, du diplomate ou du chroniqueur de revue, ramène le même soulèvement aux mœurs d'une nation, à son « tempérament » ou à sa religion, et n'y voit qu'un épisode de plus dans une longue suite de troubles [3, 4]. Entre les deux, la querelle ouverte par Burke en 1790 rappelle qu'on peut aussi refuser l'enthousiasme au nom d'une histoire nationale érigée en modèle [5, 6].
Ces regards se laissent suivre sur plus d'un siècle, depuis la solitude d'un philosophe que le fracas de 1789 vient troubler [7] jusqu'à la révolution persane commentée, au début du XXe siècle, par les chroniqueurs anonymes de la Revue des Deux Mondes et par des voyageurs comme Victor Bérard ou Claude Anet [8, 9]. Leur confrontation fait apparaître une symétrie troublante. L'enthousiaste détient un sens sans se soucier des effets ; l'expert détaille les effets en refusant tout sens. Chacun voit ce que l'autre manque, et aucun ne voit ce que vivent ceux qui font la révolution.
L'enthousiasme sans illusion, le spectateur selon Kant
Le point de départ est un retentissement plutôt qu'un événement. Charles de Mazade décrit le bruit de l'explosion de la société française pénétrant jusque dans la retraite du philosophe, et ce qui le frappe n'est pas l'effondrement d'un monde d'abus mais la mise en question des principes moraux eux-mêmes . Kant ne s'attarde pas sur ce qui se passe à Paris ; il s'intéresse à ce qui se passe chez ceux qui regardent. La sympathie voisine de l'enthousiasme qu'éprouvent les spectateurs tenus à l'écart de la scène devient pour lui la donnée décisive .
Ses commentateurs français en ont tiré une philosophie de l'histoire. Pour Henri Bois, en 1916, le phénomène révèle dans la nature humaine une capacité de tendre vers le mieux qu'aucune politique n'avait soupçonnée, et met un sentiment irrésistible au service d'une idée . Émile Boutroux, en 1897, va plus loin encore : la Révolution devient l'effort pour fonder l'État rationnel, l'irruption de l'éternel dans le temps . Mais le texte de Kant qu'il rapporte, daté de 1798, contient une précision essentielle : cette sympathie vaut que l'entreprise réussisse ou qu'elle échoue . Jean Jaurès, plus d'un siècle après Kant, y reconnaît un optimisme réaliste, rebelle aux fièvres mais immunisé contre le désespoir, qui ne se laisse pas décourager par l'insuccès partiel ou total des entreprises de liberté [10].
Il faut donc nuancer l'idée que l'enthousiaste se tromperait sur les effets. Kant ne prétend pas les prédire ; il dissocie délibérément le signe et le résultat. Le risque est ailleurs : un enthousiasme que les faits ne peuvent réfuter ne peut pas davantage en apprendre. La révolution observée n'est plus un objet de connaissance, elle devient le miroir d'une disposition morale, et ce qui se passe réellement dans le pays lointain cesse, au fond, d'importer.
Cette indifférence aux effets s'accompagne d'une méfiance profonde envers l'acte révolutionnaire. Kant écrit qu'une révolution peut abattre un despote, jamais réformer la façon de penser, et que de nouveaux préjugés conduiront les masses aussi bien que les anciens [11]. Jaurès en tire la leçon : les révolutions qui changent seulement la forme du pouvoir sont des accidents superficiels, les véritables s'accomplissent du dedans au dehors, et celles qui ne reposent pas sur une préparation des esprits ne valent pas le sang qu'elles coûtent [12, 13]. La Biographie universelle de 1843 rappelle enfin que Kant niait qu'aucune circonstance pût justifier l'auteur d'une révolution, au nom de l'intérêt de la civilisation [14]. Le paradoxe est complet : l'enthousiasme est permis au spectateur, la condamnation réservée à l'acteur.
Ce partage dessine une figure, celle du témoin qui tire avantage de ne pas être engagé. Arthur de Boissieu, en 1869, en livre une version ironique avec le portrait d'un homme qui regarde la dernière révolution française en spectateur indulgent, séduit par la grandeur du spectacle mais assez prudent pour ne jamais se compromettre [15]. Kant lui-même n'échappe pas tout à fait à la projection : lorsqu'il voit l'esprit de liberté se répandre hors des frontières, c'est son propre gouvernement qu'il donne en preuve que la liberté ne menace pas la paix publique [16]. Le spectateur lointain juge l'événement étranger à la lumière de sa propre situation.
Burke ou le refus de l'enthousiasme au nom d'une histoire nationale
Face à 1789, Edmund Burke incarne un autre spectateur, qui refuse d'être ému. Dans ses Réflexions sur la Révolution de France, en 1790, il oppose à l'événement parisien la révolution anglaise de 1688, dont la Déclaration des droits, rédigée par des juristes et des hommes d'État plutôt que par des enthousiastes sans expérience, ne contient aucun droit général de choisir ou de déposer les gouvernants . L'enthousiasme n'est plus ici le signe d'une disposition morale, il devient le vice de ceux qui n'ont pas appris de l'histoire.
La réplique de Thomas Paine, dès 1791, déplace la querelle sur le terrain du mépris. Il reproche à Burke de considérer le genre humain comme un troupeau qu'on gouverne par l'astuce, les illusions et le faste, et d'avoir conçu pour lui un dédain que le genre humain lui rend . Le refus de l'enthousiasme bascule ainsi, aux yeux de son adversaire, en refus de reconnaître aux peuples la capacité de se gouverner. La ligne de partage entre prudence et mépris apparaît d'emblée comme l'enjeu véritable du débat.
Jaurès, au tournant du XXe siècle, formule contre Burke une objection qui touche au cœur du problème. Burke manque de sens historique lorsqu'il prétend que la France de 1789 possédait des éléments de liberté traditionnelle qu'elle aurait pu faire fructifier à l'anglaise [17]. Après deux siècles d'absolutisme croissant et d'États généraux tombés en sommeil, la France ne pouvait suivre le type anglais d'accumulation lente ; elle était condamnée à être, selon la formule de Jaurès, le « parvenu de la liberté » [18].
L'objection dépasse le cas français. Burke juge une révolution étrangère selon une grille nationale, la sienne, et conclut à l'erreur de ceux qui n'y entrent pas. Ce geste préfigure la seconde forme d'aveuglement : mesurer un soulèvement à un type d'histoire qui ne lui convient pas, puis imputer l'écart au caractère du peuple. Jaurès lui-même n'est pourtant pas exempt d'une lecture orientée, puisqu'il fait de la Révolution la révélation sublime des richesses accumulées par la bourgeoisie industrieuse et les penseurs hardis : la querelle oppose moins un regard aveugle à un regard lucide que deux récits qui cherchent chacun dans l'événement la confirmation de leur propre philosophie de l'histoire.
Le tempérament et le fanatisme, la Perse sous le regard des experts
La révolution persane offre à ce second regard un terrain d'exercice. Un chroniqueur anonyme de la Revue des Deux Mondes, qui en suit les développements, la trouve rapide sans être violente, et l'explique par un tempérament national qu'il dit froid et rusé, plus enclin aux assassinats discrets qu'aux émeutes ; le critère qui lui permet d'en juger est la sécurité des Européens, jamais menacée . Ailleurs, il souligne que les troubles sont habituels en Perse et que la révolution n'a fait qu'appliquer aux grandes questions les méthodes de la vie quotidienne : le refuge dans les tombeaux saints, dans les consulats étrangers ou même dans les bureaux du télégraphe, procédure destinée à amener le pouvoir à composition .
Ce regard n'est pas ignorant ; il est même remarquablement informé. Mais son savoir sert à dissoudre la nouveauté dans la coutume. Le même auteur affirme que les Persans ont plus d'intelligence que de caractère, qu'ils oscillent entre les deux diplomaties rivales et que le Parlement sert inconsciemment de jouet à la légation d'Angleterre tandis que le shah cherche appui auprès de celle de Russie [19]. Les jugements de ce type forment un fonds commun : un commentateur des quatrains d'Omar Khayyâm prête aux Iraniens un esprit vif mais dépourvu de logique [20], A.-L.-M. Nicolas dénonce en 1905 la vanité des savants musulmans de Perse [21], et Octave Pesle, près de trente ans plus tard, décrit l'islam comme un moule qui uniformise les esprits et éteint la curiosité [22]. Le vocabulaire du caractère, de la mentalité et du fanatisme appartient à ces auteurs ; il dit leur manière de classer plus qu'il ne décrit les hommes classés.
Le voyageur hésite entre deux registres. Claude Anet, en 1906, rapporte sur la foi d'observateurs qu'il dit éclairés que Téhéran est devenu plus fanatique qu'un demi-siècle plus tôt, la présence d'une colonie européenne ayant attisé la haine de l'étranger ; puis, sans transition, il contemple des Persans allongés à l'ombre et leur trouve plus de paix sur le visage qu'aux Européens . Fanatisme et pittoresque sont les deux faces d'une même extériorité. Jules Lemaître, sur un ton de badinage, prétend qu'une semaine à Téhéran en apprendrait davantage que trois voyages du shah à Paris [23] : la boutade révèle la confiance du passant dans son propre coup d'œil.
Le regard de l'expert devient enfin celui des chancelleries. Le chroniqueur redoute qu'un succès des réformes persanes ne serve de dangereux exemple au Caucase et à l'Inde, et juge que l'accord anglo-russe offre aux peuples de l'Iran une chance excellente, à l'image du Siam découpé en zones d'influence [24]. La révolution n'a de signification qu'en tant que problème pour les empires. La symétrie avec Kant est alors manifeste : l'un cherchait un sens indépendant des effets, l'autre compte les effets — sur la sécurité des Européens, sur l'équilibre des puissances — en refusant à l'événement tout sens pour ceux qui le font.
Ce que les témoins ont vu malgré eux, la circulation des exemples
Les mêmes chroniques contiennent pourtant de quoi ruiner la thèse du tempérament. Elles rapportent que les victoires japonaises ont tiré l'Iran de sa torpeur en lui apprenant que les peuples s'élèvent par le travail et non par une sélection préétablie, et que la population a réclamé la diffusion des lumières, des écoles et des hôpitaux [25]. Elles notent que l'agitation révolutionnaire russe a franchi la frontière, de Tiflis et Bakou jusqu'à Tauris et Téhéran [26]. Elles observent encore que les voyages du shah en Europe ont mis la domesticité royale au contact d'habitudes d'indépendance, et que le séjour à Paris a ravivé, au souvenir de la Révolution française, les espoirs de régénération de la Perse [27].
Ces notations décrivent exactement le mécanisme que Kant avait placé au centre de sa réflexion, plus d'un siècle auparavant : l'esprit de liberté qui se répand hors des frontières où il est né . Les Persans ont été, eux aussi, des spectateurs lointains — du Japon, de la Russie, de Paris — et leur émotion s'est faite action. Le chroniqueur consigne ce renversement sans en tirer la conséquence : le peuple qu'il réduit à un caractère immuable est celui-là même qu'il montre transformé par des exemples étrangers.
Victor Bérard, en 1910, esquisse une autre voie lorsqu'il refuse d'assimiler la révolution persane au modèle japonais : elle n'est ni une victoire du pouvoir civil ou religieux sur le sabre, ni la restauration d'un souverain sacré . Le refus d'une analogie empruntée est la condition d'une compréhension. Il rompt à la fois avec le spectateur qui plaque sur l'événement un signe universel et avec l'expert qui le ramène à une psychologie nationale ; il demande que la révolution soit lue dans sa grammaire propre.
Les auteurs qui ont réfléchi au théâtre éclairent, par analogie, la limite commune des deux regards. Benjamin Constant observe dans Adolphe qu'une nation réduite au rôle de spectateurs forcés au silence réclame des coups de théâtre pour seulement continuer à regarder [28]. Georges Montorgueil, en 1896, note que le spectateur pris dans une salle cesse d'être une unité libre et subit la tyrannie des moyennes [29]. Edith Wharton rappelle que le public peut subir l'illusion, tandis que les acteurs savent que la vie réelle se trouve de l'autre côté de la rampe [30]. L'enthousiaste comme le dédaigneux appartiennent à la salle ; ceux qui font la révolution savent ce qu'elle coûte et ce qu'elle cherche.
Les deux aveuglements sont symétriques plus qu'opposés. L'enthousiasme kantien, délibérément indifférent au succès, renseigne davantage sur la disposition du témoin que sur l'événement, et il s'accompagne d'une condamnation de principe de ceux qui agissent . Le regard de l'expert, armé de détails précis, dissout l'événement dans le tempérament et le calcul impérial . Burke montre la jointure entre les deux : refuser l'enthousiasme au nom d'une histoire nationale qu'on projette sur les autres, c'est déjà réduire leur révolution à un défaut de caractère .
Les sources suggèrent pourtant une troisième attitude, qu'elles pratiquent sans la théoriser : suivre la circulation réelle des exemples, du Japon à la Russie et à Paris, et refuser les analogies toutes faites . Reste une limite que Kant lui-même, lu par Jaurès, avait reconnue : si les révolutions véritables s'accomplissent du dedans au dehors, dans la préparation des esprits , le spectateur lointain n'en voit jamais que la surface, et la seule lucidité qui lui soit accessible consiste peut-être à savoir ce que son regard, ému ou méprisant, ne peut atteindre.
