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Faire donner la troupe, ou comment la République apprit à retirer ses soldats de la rue

En Bref

  • La garde nationale, milice de citoyens célébrée en 1830 comme une force « jamais oppressive », devait rendre la troupe inutile dans la rue ; elle a porté les conflits sociaux dans ses rangs, jusqu’à voir des fabricants en uniforme tirer sur des ouvriers.
  • En juin 1848, pour écraser l’insurrection parisienne, l’Assemblée remet le pouvoir au général Cavaignac et charge l’armée régulière de la répression, à la demande même de la garde nationale.
  • Une armée formée contre l’ennemi et tenue à l’écart des populations traite la foule en adversaire : de juin 1848 aux fusillades ouvrières de la fin du XIXe siècle, chaque intervention a laissé une rancune plus durable que l’ordre rétabli.
  • La police de métier qui devait relever le soldat est née de programmes d’ordre autant que de scrupules, et la frontière entre police et armée n’a jamais été étanche.

Le 1er mai 1891, à Fourmies, la troupe tire sur des ouvriers. Parmi les premières victimes, rapporte l’Encyclopédie anarchiste, on compte des femmes, des enfants et « une fillette de huit mois » [1]. La scène pèse plus lourd que son bilan. Elle a lieu sous un régime qui se réclame des barricades et se dit gardien des libertés. Jean Jaurès en tire la leçon la plus amère : c’est un gouvernement de défense républicaine qui a fait feu, et sous la République comme sous l’Empire, à la Ricamarie, les travailleurs restent exposés aux balles des soldats [2].

Derrière Fourmies se tient une question que le XIXe siècle français n’a cessé de reposer : à qui confier la rue quand la foule s’y rassemble ? La réponse ne fut pas d’abord une doctrine. Elle s’est dégagée d’une suite de fusillades, dont chacune laissait une blessure politique plus longue que l’émeute elle-même. Cette leçon apprise dans le sang n’a pourtant rien d’un progrès linéaire. La force spécialisée qui devait relever le soldat est née de programmes d’ordre autant que de scrupules, et ses adversaires n’y virent qu’une armée de plus [3, 4].

La garde nationale, ou le citoyen chargé de l’ordre

Au lendemain de 1830, le premier rêve est de rendre la rue aux citoyens eux-mêmes. Hippolyte Rumilly célèbre cette année-là la force armée qu’une nation s’est donnée avant même que la loi l’organise. Elle plaît à tous, écrit-il, parce qu’elle protège toujours et n’est « jamais oppressive » ; elle partage avec l’armée ses fatigues, ses armes et ses couleurs [5]. L’image est celle d’un double de l’armée, purgé de sa menace. Le fusil reste ; c’est la main qui le tient qui change, et avec elle, croit-on, l’usage qu’il en fera.

Ce rêve repose sur un dogme. Étienne Lamy le prête au parti démocratique : la force d’une nation n’est pas dans les armées de métier, et « pour avoir un soldat, il suffit d’armer le citoyen » [6]. Les milices s’opposent aux troupes permanentes, l’enthousiasme patriotique à l’obéissance passive. Joseph Déjacque pousse la logique jusqu’au bout. La police, comme l’armée, ne se délègue pas : c’est un devoir que chacun acquitte à son tour, désigné par le sort comme le juré [7]. Plus de corps spéciaux, donc ; tout le peuple fait sa police, et nul ne la fait à sa place.

La pratique dément vite l’utopie. Loin de se fondre dans la population, la garde nationale de Paris devient un corps d’ordre à part entière. Une revue britannique, traduite par la Revue des Deux Mondes, la décrit au terme de six années agitées : 80 000 hommes équipés et exercés, qui manœuvrent comme la troupe de ligne et que les émeutes ont aguerris [8]. Ce témoin admiratif l’élève au rang de quatrième pouvoir de l’État, toujours prête à prêter main-forte à la loi. Le citoyen en armes s’est fait gendarme.

Encore faut-il savoir quel citoyen porte l’arme. Dans l’Histoire socialiste, Eugène Fournière raconte une révolte ouvrière où deux gardes nationales se succèdent. La première accomplit sa tâche avec répugnance et tente de la réduire à une simple police urbaine ; la foule la désarme sans peine. La seconde est faite de fabricants, que l’auteur nomme les soldats de l’ordre, pressés de dompter leurs ouvriers. Ils tirent sur la foule, blessent huit personnes, et la fureur embrase la cité ouvrière [9]. La milice ne neutralise pas les conflits sociaux. Elle les arme.

Juin 1848, Cavaignac et l’armée dans la ville

Juin 1848 marque une rupture. Dans Heur et malheur des Français, Jacques Bainville en mesure la nouveauté : ni en 1789, ni en 1830, ni en février, on n’avait vu un gouvernement résolu à se défendre, muni d’un plan de combat arrêté d’avance, et qui chargeait l’armée régulière de la répression [10]. L’Assemblée écarte les civils de la Commission exécutive et délègue le pouvoir au général Cavaignac, en qui l’historien voit un dictateur républicain. En trois jours, l’insurrection, d’abord maîtresse de près de la moitié de Paris, est écrasée. La troupe de ligne n’est plus un renfort ; elle devient l’instrument principal.

Le paradoxe tient à ceux qui l’ont réclamée. Selon Marie d’Agoult, l’argument décisif vint de la garde nationale elle-même. Sans confiance dans la Commission exécutive, elle refusait de marcher si l’on ne déclarait pas Paris en état de siège et si l’on ne remettait pas tous les pouvoirs à Cavaignac [11]. La milice née pour rendre le soldat inutile appelle le général. Les effectifs disent la mutation : contre les insurgés des 23, 24 et 25 juin, Victorine Brocher dénombre 20 000 hommes de troupes de ligne, 24 bataillons de mobile, et la garde nationale seulement en troisième lieu [12].

La doctrine suit, et elle dit tout du problème. Dans Insurrections et guerre des barricades dans les grandes villes, le comte Roguet pense la cité comme un théâtre d’opérations. Un quartier qu’il qualifie d’ennemi, s’il domine la ville et se prête mal à l’assaut, appelle selon lui un établissement militaire permanent [13]. Surtout, les devoirs du soldat sont d’autant plus faciles, écrit-il, qu’il est resté « plus étranger aux populations agitées » et à leurs passions [14]. L’efficacité exige la distance. Or cette distance est précisément ce qui rend possible le feu sur la foule : qui ne connaît pas la ville n’y voit que des positions.

Ce soldat étranger à la ville ne veut pas pour autant de missions ambiguës. Eugène Forcade, dans la Revue des Deux Mondes, parle au nom de l’armée. Sa sécurité et sa dignité exigent un pouvoir permanent et un exécutif prompt, car elle ne peut plus subir, faute d’ordres nets, une humiliation comme celle du 24 février [15]. L’armée ne refuse pas la rue ; elle refuse d’y être exposée sans commandement clair. Une autre pratique existait pourtant. Théophile Lavallée rapporte une grève parisienne où, après le meurtre de deux sergents de ville, le gouvernement fit occuper rues et places par la ligne, la garde municipale et la garde nationale : l’émeute n’éclata pas [16]. Montrée, la troupe peut dissuader ; lancée, elle tue.

Décembre 1851 pousse cette logique jusqu’à la caricature. La dépêche officielle que Victor Hugo recopie du Moniteur dans Napoléon le Petit exclut toute sommation : qui résiste doit être fusillé « au nom de la société en légitime défense » [17]. Le pamphlétaire retourne l’argument. Avec une ironie glacée, il évoque le factionnaire de la rue Richelieu, à qui il resterait huit citoyens à tuer avant de passer en conseil de guerre ; il fait bon être soldat, conclut-il, et mauvais être citoyen [18]. Mais Hugo ajoute que cette malheureuse armée en sort déshonorée. La fracture ne passe pas seulement entre la troupe et le peuple. Elle traverse l’armée elle-même.

De la Semaine de mai à Fourmies, le soldat devant la loi

Après la Commune, la critique change de terrain : elle passe de la politique au droit. Dans La Détenue de Versailles en 1871, Céleste Hardouin refuse qu’on puisse « transformer le soldat en juge », faire de l’embastillement des villes un état durable et appeler les armes à tout propos ; ce n’est pas, dit-elle, sauver la société [19]. Camille Pelletan, dans La Semaine de Mai, va plus loin. Soldat ou agent de police, cause légale ou insurrection, peu importe : les lois qui protègent la vie humaine valent contre celui qui tue [20]. L’uniforme ne suspend pas le droit commun.

Le problème est structurel, et il survit au changement de régime. Une armée est formée contre un ennemi ; lancée dans la rue, elle en trouve un dans la foule. Élisée Reclus le dit sans détour. Même quand on ne l’emploie pas comme « grande gendarmerie » contre les agitations politiques ou les grèves, elle reste dressée à l’hostilité envers les citoyens sans armes [21]. Fourmies en donne la mesure : la République, constate Jaurès, y a fait ce que l’Empire avait fait à la Ricamarie .

La conscription rend ces fusillades plus insupportables encore. Étienne Lamy observe qu’un pays où coexistent service obligatoire et suffrage universel adoucit sans cesse la rigueur militaire. Les excès n’y restent pas ignorés, car ils frappent des soldats qui seront citoyens demain [22]. Lamy parle de la discipline des casernes, non de la rue. Sa logique éclaire pourtant le malaise républicain : quand le soldat est un électeur en uniforme, la balle tirée sur la foule atteint aussi le corps civique dont il sort.

La blessure, surtout, dure. Louis de Casamajor l’écrit en 1907, à propos de la crise viticole du Midi. Le calme renaîtra peut-être, mais les victimes garderont longtemps des dispositions haineuses envers ceux qui ignorèrent leur misère, puis ne reculèrent pas devant les répressions les plus terribles [23]. Le texte ne détaille pas ces répressions ; il en dit l’effet politique, un ressentiment qui survit à l’ordre rétabli. C’est cette mémoire, plus que la victoire d’un jour, qui fait le vrai bilan de la force dans la rue.

Le malaise n’est pas le monopole des vaincus de la rue. Dans Commandement et obéissance, Raoul Marie Donop déplore qu’on ait pris l’habitude, depuis le siège de Frigolet, de lancer l’armée, réduite à l’état de domestique, dans toutes les opérations qui troublent la paix publique [24]. Couvents, écoles, chapelles et séminaires lui ont été désignés comme objectifs. Sa colère défend les congrégations, non les grévistes ; elle rejoint pourtant celle des socialistes sur un point. Employée à des besognes intérieures, l’armée se dégrade autant qu’elle blesse.

Des sergents de ville plutôt que des régiments

Le remède qui s’esquisse après la Commune est une force spécialisée. Il naît pourtant d’un programme d’ordre plus que de compassion. En 1871, Épigny réclame d’un même mouvement l’abolition de la garde nationale, le désarmement complet de la population et la suppression de toute garnison à Paris . À leur place, il veut un corps de police de 12 000 sergents de ville et de 26 000 gardes municipaux, à pied et à cheval. Sa priorité est sans fard : avant les institutions libérales, la France aurait « un plus urgent besoin de gendarmerie ». Le soldat quitte la rue ; le citoyen armé aussi.

La promesse de cette force nouvelle tient en un mot : le métier. En 1881, Achille Dalsème constate que la politique s’efface de la police, qui n’invente plus de complots et ne fomente plus ni émeutes ni grèves [25]. En 1912, Pierre Famin imagine pour les grèves des spécialistes si bien préparés qu’ils n’auraient presque jamais à se servir de leurs armes [26]. Le rêve est plus ancien. Bien avant eux, Victor Hugo voyait la force publique réduite, un jour, à une police de la rue et du chemin, pavant les routes et « allumant les réverbères » [27].

L’objection vient de ceux que cette force vise. Les rédacteurs de l’Encyclopédie anarchiste additionnent l’armée de métier, une gendarmerie mobile et une police bientôt étatisée : près de 500 000 hommes outillés pour la répression, plus forts que l’armée de conscription . Ils y voient un militarisme revenu à l’ancienne armée de métier, une gendarmerie colossale chargée de tenir le peuple assujetti. Leur vocabulaire est celui du combat. L’argument porte néanmoins : spécialiser la force ne la désarme pas, cela la rend permanente.

La frontière entre police et armée, enfin, ne fut jamais étanche. En 1951 encore, Louis Marlio cite comme une évidence la police qui réclame la troupe en cas d’émeute, ou pour faire fonctionner un service public [28]. Au siècle précédent, Louis Blanc avait déjà dressé l’inventaire de la force parisienne : garde nationale, 15 000 hommes de garnison, 3 000 gardes municipaux, des nuées de commissaires et d’agents [29]. Son constat déborde la querelle des uniformes : la répression a beau grandir, le mal grandit plus vite. Changer l’uniforme ne dit pas ce qu’on attend de lui.

✻

Pendant un siècle, la France a cherché à qui confier la rue : à la milice des citoyens, puis à l’armée régulière, enfin à une police de métier. La garde nationale a porté dans ses rangs les divisions sociales qu’elle devait apaiser, jusqu’à voir des fabricants en uniforme tirer sur leurs ouvriers. L’armée, formée pour l’ennemi et tenue à distance des populations, a fait couler le sang des insurgés de juin 1848, des Parisiens de la Semaine de mai, des ouvriers de Fourmies. Chaque fusillade a laissé un ressentiment plus durable que l’ordre qu’elle rétablissait. La leçon fut empirique, non doctrinale ; et la police spécialisée qui en sortit répondait autant à la peur du désordre qu’au respect de la vie.

Le refus de l’armée de police a fini par entrer dans l’idéal national lui-même. En 1944, le Front national de lutte pour la libération de la France, appelant à reconstruire une grande armée pour la guerre, ne veut d’elle « ni une armée de parade, ni une armée de police » [30]. Le vœu condense ce que les barricades avaient enseigné. Un soldat qui fait la police cesse d’être tout à fait un soldat ; le citoyen qui le voit venir cesse d’être tout à fait un citoyen.