“ Pouvant à peine soutenir ma tête qui retombait sur ma poitrine malade, je vaguais un soir dans ma cellule en tremblant de fièvre. Tout à coup, j’entendis derrière ma porte la voix de tonnerre du directeur : — Dépêche-toi de les apporter, racaille ! La porte s’ouvre avec fracas et le directeur, tout rayonnant, m’annonce que je vais être mis en liberté. — Tout de suite, à l’instant même ? fais-je d’une voix telle que mon geôlier se met à sourire avec condescendance. ”
Citations de Isaac Pavlovsky
“ Pendant le jour, je courais de côté et d’autre dans ma cellule ; mes pantoufles criaient : ce bruit, par une bizarrerie inexplicable, me rappelait les refrains de chansons obscènes que j’avais entendu vociférer par des ivrognes attardés dans la rue. Je m’efforce de penser à autre chose... En vain ! Je tâche de faire cesser le dégoût que j’éprouve ; je veux me persuader que ces chants ne sont que grotesques, naïfs peut-être... Mais tout à coup une voix de fausset, aiguë et fêlée en même temps, me les crie aux oreilles en accentuant avec ironie les passages les plus ignobles... ”
“ Cette pensée me transperce le cœur. « Ah ! que de cruauté, que de cruauté ! » Je jette ce cri avec indignation et douleur et je m’éveille à demi. J’appuie la tête contre le mur glacé, cherchant inconsciemment à rafraîchir mon cerveau en feu. Mais le pâle visage de ma sœur perdue pour moi, morte peut-être, continue à me poursuivre. La lueur verdâtre grandit, elle éclaire une face pâle, des lèvres sévèrement serrées, un front pur ombragé d’une épaisse chevelure noire et bouclée que j’aimais tant à caresser jadis... J’ai peur, je veux crier d’angoisse... « Ce sont eux, eux qui ont tout fait ! » ”
“ Je restais étendu sur ma couchette tout le long du jour sans mouvement, sans pensée. Ma bouche était si aride que j’avais de la peine à remuer les lèvres pour répondre aux questions sans fin de Gratchef. Il s’occupait toute la journée de moi. Même le soir, après dix heures, dès que la ronde de nuit était terminée, il venait se coucher par terre à la porte même de ma cellule pour dormir auprès de moi. Je n’avais qu’à faire un mouvement pour qu’il fût debout. J’étais très exigeant, capricieux même ; si quelque chose ne se faisait pas d’après ma volonté, je me mettais à pleurer comme un enfant. ”
“ La matinée se passait à compter les rayures du papier de la tapisserie, à calculer le nombre de minutes passées en prison, à inspecter mes bas et mes pantoufles, à me chausser et à me déchausser, ce qui me causait infiniment de plaisir. Vers onze heures, j’avais faim. Alors j’avais quelquefois recours à mes cartes pour savoir d’avance ce qu’il y aurait à dîner. Mais la faim devenait de plus en plus forte, par moment je cessais d’en avoir conscience et ne sentais plus qu’une sorte d’inquiétude physique qui m’obligeait à courir dans ma cellule comme une bête fauve en cage. ”
“ On ne m’avait jamais fait subir d’interrogatoire aussi tard dans la soirée. J’endossais mes habits sans quitter le linge de la prison mais le staroj m’arrêta en me disant : — Changez tout, mettez votre cravate ! Il sortit. Je m’habillai à la hâte et me mis à courir d’un bout à l’autre de la cellule comme une bête en cage. Des pensées sans nombre sillonnaient mon cerveau, et toutes me causaient un sentiment de souffrance. L’idée qu’on allait peut-être me remettre en liberté me saisissait le cœur avec tant de force que je le comprimais de la main pour en affaiblir les battements douloureux. ”
“ Avez-vous vu comme par une chaude journée d’été apparaît sur le pur azur du ciel un petit nuage blanc, puis un autre, un troisième... ils se rencontrent, se joignent et se fondent enfin en un tout fantastique. Vous vous efforcez de vous rendre compte de sa forme, mais elle vous échappe à chaque instant en ébauchant des contours nouveaux, capricieux, grandioses ou grotesques... jusqu’à ce que le ciel se couvre entièrement de nuages et qu’une demi-nuit grise assombrisse tout de ses teintes lugubres. Il en était de même avec mon pauvre cerveau. ”
“ Un oiseau passe... un point noir sur un fond d’azur... il disparaît. Un papillon blanc voltige, un autre le suit... les voilà réunis ; ils se reposent sur un brin d’herbe venu dans un interstice entre deux pierres... ils remuent lentement les ailes. — Voulez-vous prendre une douche ? me dit le banschik se préparant à m’inonder d’eau fraîche. Je m’approche de l’appareil et me voilà ruisselant de la tête aux pieds. Et mon estomac qui crie famine pendant tout cela ! Ah ! si je pouvais assouvir la faim qui me ronge les entrailles ! Je suis de nouveau rentré dans ma cellule. ”
“ J’entends pleurer quelqu’un doucement, puis sangloter à fendre le cœur. — Il nous faudrait le docteur, eh ? C’est Pakhomof qui parle, et sa face n’est plus de pierre ; elle a pris une expression toute humaine. Je me jette de côté en apercevant son visage qui se penche sur moi... — À l’échafaud ! veux-je crier ; mais ma voix n’est plus qu’un sourd chuchotement. Je veux me lever, fuir ; mais je n’en ai pas la force... ”
“ Hé, hé, hé ! nous ramenâmes tant de provisions au gîte, que tout le bataillon eut de quoi manger au réveillon de la nuit de Pâques. Ah oui ! ton pays est un beau pays, Ivan : C’est vraiment un glorieux pays, va ! — Tes rêves se sont-ils réalisés, mon bon ami Gratchef ? As-tu revu ce pays enchanté où il y a tant, tant de pain qu’il y en a pour chacun ! Ou bien as-tu eu encore une fois le malheur de perdre ta baïonnette et l’expies-tu à nouveau dans une infirmerie de prison, pauvre ami, toi, que nous, détenus, ne nommions pas autrement que « bonne mère » ! ”
“ Je fais des efforts surhumains pour m’arracher à la boue qui menace de m’engloutir, tant elle devient épaisse et profonde. Je sais que si je perds Ivan de vue, je suis irrévocablement voué à une mort cruelle. Encore un effort et je m’éveille... Une sueur froide m’inonde, mon cœur bat tumultueusement, je me sens comme un poids immense sur la poitrine, je puis à peine respirer... Je saute à bas de ma couchette et je regarde autour de moi. La veilleuse continue de fumer et remplit toute la cellule d’une vapeur nauséabonde. J’entends le pas cadencé de la sentinelle dans le couloir ”
“ Il y en a pourtant de ces gens qui meurent du typhus, du choléra, de la phtisie, qui meurent en voulant vivre... et moi qui considère la mort comme ce qui pourrait m’arriver de plus heureux, je vis ! Je commençais à me haïr moi-même, me considérant comme étant d’accord avec ceux qui voulaient me garder en prison... je ne peux même pas mourir pour la quitter ! On chauffait mon ancienne cellule, et, bien que dans l’espace d’une heure ou deux le froid y redevînt aussi rigoureux qu’auparavant, j’étais heureux de ne pas grelotter au moins pendant quelque temps. ”
“ Je pensais apathiquement à ce qui m’attendait ; je me disais qu’une nuit le sang viendrait m’étouffer en bouillonnant et que je n’aurais plus la force de le rendre, étant trop affaibli. Puis je voyais les mains rouges me tendant en vain mon écuelle pleine au matin. Puis c’était un grand tumulte : le directeur et les soldats de service arrivent ; le factionnaire à la porte abaisse sa baïonnette, tout danger de ma part étant passé ; puis on me roule dans un drap pour m’emporter dans la cellule des morts... ”
“ Un jour, comme je revenais d’un interrogatoire, ni le staroj, ni le factionnaire n’entrèrent dans ma cellule. Je profitai de cela, et en ôtant mes habits pour les échanger contre l’uniforme de la prison, je jetai mon cache-nez derrière la couchette, espérant que personne n’y prendrait garde. C’est ce qui arriva. Quand la porte se referma sur mes geôliers je saisis le cache-nez et le pressai sur mes lèvres. C’est de lui que me viendra la délivrance que j’attends et désire de toutes les forces de mon âme. ”
“ J’étais curieux de savoir ce qui avait pu encolérer à tel point mon geôlier en chef — je ne vis que quelques gouttes d’eau que le staroj avait répandues en m’apportant de l’eau le matin. Je fus tout étonné de l’esprit d’observation du directeur. C’est étrange que maintenant lorsque je m’efforce de me rappeler ses traits — je ne le puis pas. Je me souviens seulement d’une petite tête couverte de cheveux crépus, qui formaient un véritable chignon sur la nuque. La face du directeur était d’un rouge-ponceau et il produisait l’impression d’un homme qui serait constamment en colère. ”
“ Tout à coup, tout ce qui me rattachait si fortement à la vie, ce qui me la faisait aimer avec passion fut brisé pour toujours, — j’en étais sûr que c’était pour toujours, rien ne m’aurait alors pu faire croire le contraire. Celui-là seul qui a souffert ce que j’ai eu à supporter, moi qui au début de la vie ai dû dire adieu à mes rêves les plus aimés, celui-là seul peut comprendre l’intensité du désespoir qui me saisissait par moments. Là, tout près de moi, à deux pas des murs de ma prison, la vie continue son cours ordinaire ”
“ Les plaintes lugubres du vent d’automne s’engouffrant dans la cheminée me jetaient dans des accès d’une horrible tristesse ; ces hurlements me semblaient être des gémissements et des pleurs, et je croyais reconnaître les voix de mes compagnons d’infortune. Une fois j’entendis un véritable gémissement, je me mis à trembler de tout mon corps ; mon imagination surexcitée me retraçait les horreurs des tortures du moyen âge, je me sentais pâlir... Je pouvais à peine supporter l’espionnage constant du factionnaire qui me fixait sans relâche à travers le judas. ”
“ Tout à coup je vois entrer Pakhomof dans la cellule ; mais ce n’est plus la même, c’est une autre plus grande et dont le plancher est en terre battue. Pakhomof m’apporte mes habits en me disant : — Habillez-vous ; il est temps de marcher à l’échafaud ! — Est-il vraiment temps ?... veux-je demander ; mais mon cœur s’arrête soudain... Je jette un regard autour : ma cellule n’est pas changée ; la porte en est close comme de coutume. Ai-je rêvé ? ”
“ Au plafond de la cellule était appendue à un fort crochet une grande lampe à pétrole. La vue de cette lampe me fit du bien : pendant la nuit, quand tout reposera, pensai-je, je pourrai décrocher la lampe, enduire de pétrole le matelas, le linge et mes cheveux et y mettre le feu... la fin viendra rapidement. On peut aussi se pendre au crochet ou à l’un des barreaux de la grille à la fenêtre. Mes pensées furent interrompues par le bruit de petits coups brefs et rapides comme on pourrait en frapper avec les doigts pour imiter le roulement d’un tambour. ”
“ Qu’il est haut ! Personne n’a jamais contemplé un ciel pareil. Dans ma cellule, si je mettais mon tabouret sur le lit et si je montais dessus, j’atteindrais au plafond avec la main. Comme il est haut ce ciel ! Comme il fait bon dehors... La salle de bain est obscure et remplie d’une buée chaude et épaisse qui m’oblige à fermer les yeux en entrant. Quand je les rouvre, je vois à travers la vapeur le banschik [19] qui m’apporte une cuvette remplie d’eau tiède ; il y plonge la main pour s’assurer qu’elle n’est pas trop chaude — car si je m’échaudais — gare au directeur ! ”
“ Des têtes défigurées se détachent de troncs qui se tordent dans les convulsions de l’agonie... ces têtes hideuses roulent au bas du rocher en bondissant... les bouches sont ouvertes, des langues tuméfiées balbutient des paroles que je ne puis comprendre. Un sang rouge et chaud ruisselle et s’éparpille autour en gouttes menues qui m’éclaboussent et me brûlent jusqu’au cœur. Dans ce grouillement d’horreurs, dans ce concert de gémissements, parmi ces cadavres encore chauds et ces têtes vivantes qui lancent des regards muets et navrants, je reconnais des voix et des traits connus et aimés. ”
“ Mes pensées s’embrouillaient tantôt — parce que j’avais mal à la tête et à la poitrine. Les maux de tête proviennent de la stagnation du sang dans le cerveau... cela est plus que prouvé par tout ce que l’on trouve dans les cerveaux de certains morts dont on a fait les autopsies. J’ai vu cela avec Andreief, il y a quelque temps : il s’agissait d’un homme mort par strangulation. ”
“ Des milliers de créatures humaines aux faces crispées par une terreur muette, aux yeux saillants, aux cheveux hérissés, se cramponnent avec désespoir aux saillies du rocher... Mais une force hostile et fatale les repousse pour les précipiter et les briser sur les pierres aiguës. ”
“ Quelle nécessité cependant y a-t-il de prolonger ce temps de douleurs qui n’auront jamais ni fin ni limites ? Ne vaut-il pas mieux souffrir beaucoup pendant quelques jours, quelques heures ou quelques instants, et mettre un terme à tout, en être quitte à jamais ? Oui, cela vaut mille fois mieux ! Mais comment faire cependant ? Les murs de ma cellule sont lisses et unis — pas un crochet, pas un clou qui puisse m’aider à accomplir mon dessein. On ne donne pas de couteau à dîner, pas même de fourchette... Je pourrais me pendre à l’espagnolette de la fenêtre ”
“ La nourriture que l’on me donnait dans cette nouvelle prison était des plus mauvaises. Le gouvernement fixait dix copecks [8] par jour à chaque détenu, mais l’administration en dépensait moins. À midi, on m’apportait quelque chose d’extrêmement liquide qui devait être du chtchi [9] . Une livre et demie de pain de seigle tout à fait noir et rempli de grains de sable ; une petite écuelle de gruau bouilli de sarrasin tout rempli de déjections de souris, voilà de quoi se composait mon menu. Je ne touchais que rarement à cette pitance et me contentais du pain seul. ”
“ Un vieillard tout pareil au did est peint sur la pieuse image devant laquelle ma mère me fait agenouiller tous les soirs pour réciter mes prières avant d’aller me coucher. Je le contemple avec respect, ce bon vieux did, je vois les milliers de rides qui sillonnent son front et le tour de ses yeux, je vois son long fouet et les bœufs qui cheminent lentement. ”
“ Cela se fait de jour pour s’assurer de la présence du prisonnier, de nuit pour voir s’il dort. Il est rare qu’un détenu, surtout dans les premiers temps de sa captivité, ne s’approche ou au moins ne se retourne du côté de la porte quand le factionnaire se met à y frapper à petits coups. Même plus tard, tout habitué qu’il est à cette manœuvre, le prisonnier se retourne ou s’approche de la porte dès qu’il entend du bruit. Un jour je me suis mis à la fenêtre. ”
“ Devant moi, à peu de distance, j’aperçois mon bon Ivan Stépanitsch. Je vois ses larges épaules et ses coudes qui se meuvent en cadence à chaque pas qu’il fait. Comme sa marche est rapide et puissante ! Quelquefois, quand la boue monte jusqu’au-dessus de mes genoux, je vois le beau visage de mon ami se tourner vers moi ”
“ Va parler au directeur ! — C’est bien, je vais lui faire mon rapport. Pakhomof était parfaitement impassible en me tournant le dos. J’attends, j’attends, j’attends... La fumée pénètre dans ma bouche, elle me saisit à la gorge, elle envahit et me serre la poitrine. Je m’efforce de ne plus respirer, puis, instinctivement j’aspire l’air avec force, ce qui est aussitôt suivi d’une toux déchirante. Je me jette à terre près de la porte et je tâche d’aspirer par-dessous un peu de l’air frais du couloir. Personne ne vient. ”
“ Des années se passeront ainsi : mes parents, mes amis oublieront que j’existe, et moi je serai toujours enfermé ici ou dans quelque tombeau pareil, pour me souvenir, pour sentir à tout instant que je m’abrutis, que je perds tout sentiment, toute pensée humaine. ”

