“ Mais avant tout Dieu est amour. Avant tout Dieu s’aime soi-même. Cet amour, cette amitié en Dieu, c’est la Trinité. Entre les termes unis par cette relation d’amour divin, il y a plus que proximité ; il y a proximité infinie, identité. Mais par la Création, l’Incarnation, la Passion, il y a aussi une distance infinie. La totalité de l’espace, la totalité du temps, interposant leur épaisseur, mettent une distance infinie entre Dieu et Dieu. Les amants, les amis ont deux désirs. L’un de s’aimer tant qu’ils entrent l’un dans l’autre et ne fassent qu’un seul être. ”
Simone Weil
Élements biographiques
Simone Weil (1909-1943), philosophe et mystique chrétienne, incarne une pensée à la croisée de la raison, de la spiritualité et de la politique. Née dans une famille juive agnostique, elle explore les enjeux de la condition ouvrière, de la justice sociale et de la spiritualité, mêlant intuitions religieuses, analyses politiques et réflexions sur le travail.
Son œuvre, marquée par des textes comme La Pesanteur et la Grâce ou Attente de Dieu, interroge la vérité, la charité et la liberté, affirmant un idéal de vie où la philosophie devient un chemin vers une vérité absolue. Son héritage, à l’intersection de l’anarchisme chrétien et de la pensée grecque, continue d’inspirer les débats contemporains.
Citations de Simone Weil
Simone Weil,
La Connaissance surnaturelle
“ Le grand crime de Dieu envers nous, c’est de nous avoir créés ; c’est que nous existions. Notre grand crime envers Dieu, c’est notre existence. Quand nous pardonnons à Dieu notre existence, notre existence est pardonnée par Dieu. Il faut savoir qu’on n’est rien, que l’impression d’être quelqu’un n’est qu’une illusion, et pousser la soumission jusqu’à consentir, non seulement à n’être rien, mais aussi, en même temps, à être dans l’illusion. Alors la boucle de l’obéissance est fermée : on est revenu en apparence au point initial, au point où sont ceux qui n’aiment pas Dieu. ”
Simone Weil,
Poèmes, suivis de Venise sauvée
“ Cela que j’ai rêvé, je n’en aurai rien accompli. Mon rêve est donc fini, puisqu’on va venir me tuer. J’ai porté dans mon cœur, en secret, l’empire du monde ; Il n’y a plus en moi que du néant ; je ne suis rien. Là, dans cette prison, avant le jour, dans un moment, Les deux mains d’un bourreau vont devenir mon univers. Pourquoi, pourquoi cela ? Je n’en peux plus. Je suis glacé. Tout ce que j’ai voulu va s’évanouir pour toujours. PIERRE S’il était avec moi, je serais fort pour tout souffrir. ”
Simone Weil,
La Pesanteur et la Grâce
(1947)
“ Il s’agit du niveau de l’amour. L’amour est-il situé au niveau des brebis, des champs de blé, des nombreux enfants ? Ou plus loin, dans la troisième dimension, derrière ? Si profond que soit cet amour, il y a un moment de rupture où il succombe, et c’est le moment qui transforme, qui arrache du fini vers l’infini, qui rend transcendant dans l’âme l’amour de l’âme pour Dieu. C’est la mort de l’âme. Malheur à celui pour qui la mort du corps précède celle de l’âme ! L’âme qui n’est pas pleine d’amour meurt d’une mauvaise mort. ”
“ Ma propre existence que je ressens est une illusion ; ma propre existence que je connais, je ne la ressens pas, je la fais. Exister, penser, connaître, ne sont que des aspects d’une seule réalité : pouvoir. Je connais ce que je fais, et ce que je fais, c’est penser et c’est exister ; car du moment que je fais, je fais que j’existe. Je suis une chose qui pense. Dira-t-on que, sans le savoir, je suis, je fais peut-être autre chose encore, en dehors de la pensée ? Qu’est-ce à dire ? Que serait une puissance que je n’exerce pas ? ”
Simone Weil,
Intuitions pré-chrétiennes
“ Le narcisse est la fleur qui représente Narcisse, cet être si beau qu’il ne pouvait être amoureux que de lui-même. La seule beauté qui puisse être un objet d’amour pour elle-même, qui puisse être son propre objet, est la beauté divine, qui apparaît ici-bas sous la forme de la beauté du monde, comme un piège pour l’âme. À la faveur de ce piège, Dieu saisit l’âme malgré elle. C’est la conception même du Phèdre de Platon. Dieu doit laisser l’âme revenir dans la nature ; mais auparavant, par surprise, il lui fait furtivement manger un grain de grenade. Si elle mange, elle est prise pour toujours. ”
“ « L’amitié est une égalité faite d’harmonie », disaient les pythagoriciens. Il y a harmonie parce qu’il y a unité surnaturelle entre deux contraires qui sont la nécessité et la liberté, ces deux contraires que Dieu a combinés en créant le monde et les hommes. Il y a égalité parce qu’on désire la conservation de la faculté de libre consentement soi-même et chez l’autre. Quand quelqu’un désire se subordonner à un être humain ou accepte de se subordonner à lui, il n’y a pas trace d’amitié. Le Pylade de Racine n’est pas l’ami d’Oreste. Il n’y a pas d’amitié dans l’inégalité. ”
Simone Weil,
La Connaissance surnaturelle
“ La cruauté des Juifs et des Romains a eu tant de pouvoir sur le Christ que par son effet il s’est senti abandonné de Dieu. La miséricorde comble cet abîme que la création a établi entre Dieu et la créature. C’est l’arc-en-ciel. La miséricorde doit être de la même dimension que l’acte créateur. Nulle créature ne peut en être exceptée. Ne s’aimer soi-même que d’un amour de compassion. Toute chose créée est objet de compassion parce qu’elle passe. Toute chose créée est objet de compassion parce qu’elle est limitée. La compassion tournée vers soi-même, c’est l’humilité. ”
Simone Weil,
La Source grecque
“ De même le monde par sa beauté inspire un amour qui ne peut pas avoir pour objet la matière. Cela revient au même : la preuve de Dieu par l’amour. Il ne peut pas y en avoir d’autres, car Dieu n’est pas autre chose que du bien et il n’y a pas d’autre organe pour entrer en contact avec lui que l’amour. Comme par la vue on ne reconnaît pas les sons, de même nulle autre faculté que l’amour ne peut reconnaître Dieu. Ce bien pur a deux reflets, l’un dans notre âme, qui est la notion du bien, l’autre dans le monde, qui est la beauté. ”
Simone Weil,
Intuitions pré-chrétiennes
“ Dieu est médiation entre Dieu et Dieu, entre Dieu et l’homme, entre l’homme et l’homme, entre Dieu et les choses, entre les choses et les choses, et même entre chaque âme et elle-même. On ne peut passer de rien à rien sans passer par Dieu. Dieu est l’unique chemin. Il est la voie. Voie était son nom dans la Chine antique. L’homme ne peut concevoir cette opération divine de la médiation, il peut seulement l’aimer. Mais son intelligence en conçoit d’une manière parfaitement claire une image dégradée, qui est le rapport. Il n’y a jamais autre chose dans la pensée, humaine que des rapports. ”
“ Mais pour qu’il y ait là une véritable image du regard que l’homme voudrait pouvoir abaisser sur le monde, et non un mensonge vide et froid, il faut que cet acte soit difficile, qu’il semble sur le point de s’achever et ne s’achève jamais, que la nécessité du temps et de l’espace qui s’y oppose soit plus douloureusement ressentie que dans les moments mêmes les plus malheureux de la vie. Un juste mélange de l’unité et de ce qui s’oppose à l’unité, c’est la condition du beau et le secret de l’art, secret mystérieux pour l’artiste aussi. ”
Simone Weil,
La Connaissance surnaturelle
“ C’est à cause de l’ordre du monde, à cause de cette nécessité qui les domine souverainement, qui les réduit à être conditionnées, que les choses que nous aimons ne méritent pas d’être aimées. La nécessité enlève tout objet à notre amour. Elle est notre unique ennemie. C’est pourquoi c’est sur elle qu’il faut reporter cet amour. Notre amour a deux objets. D’une part ce qui est digne d’être aimé, mais qui, au sens qu’a l’existence pour nous, n’existe pas. C’est Dieu. D’autre part ce qui existe, mais ne contient rien qu’il soit possible d’aimer. C’est la nécessité. Il faut aimer les deux. ”
“ Il est donc vrai en un sens qu’il faut concevoir Dieu comme impersonnel, en ce sens qu’il est le modèle divin d’une personne qui se dépasse elle-même en se renonçant. Le concevoir comme une personne toute-puissante, ou bien, sous le nom du Christ, comme une personne humaine, c’est s’exclure du véritable amour de Dieu. C’est pourquoi il faut aimer la perfection du Père céleste dans la diffusion égale de la lumière du soleil. Le modèle divin, absolu, de ce renoncement en nous qui est l’obéissance, tel est le principe créateur et ordonnateur de l’univers, telle est la plénitude de l’être. ”
Simone Weil,
Intuitions pré-chrétiennes
“ La nécessité mathématique est un intermédiaire entre toute la partie naturelle de l’homme, qui est matière corporelle et psychique, et la parcelle infiniment petite de lui-même qui n’appartient pas à ce monde. L’homme, bien qu’il s’efforce, mais souvent vainement, d’entretenir en lui-même l’illusion contraire, est ici-bas l’esclave des forces de la nature qui le dépassent infiniment. Cette force qui gouverne le monde et fait obéir tout homme, comme un maître armé d’un fouet fait obéir à coup sûr un esclave, cette force est la même chose que l’esprit humain conçoit sous le nom de nécessité. ”
“ Tout le monde sent le mal en soi, en a horreur et voudrait s’en débarrasser. Hors de nous nous voyons le mal sous deux formes distinctes, souffrance et péché. Mais dans le sentiment que nous avons de nous-mêmes cette distinction n’apparaît pas, sinon abstraitement et par réflexion. Nous sentons en nous-mêmes quelque chose qui n’est ni souffrance ni péché, qui est l’un et l’autre à la fois, la racine commune aux deux, un mélange indistinct des deux, en même temps souillure et douleur. C’est le mal en nous. C’est la laideur en nous. Pour autant que nous la sentons, elle nous fait horreur. ”
Simone Weil,
La Connaissance surnaturelle
“ C’est cela, aimer les êtres humains en Dieu. En enfer, par définition, il n’y a plus de désir du bien. Dès lors il est impossible qu’on y souffre. Chez les êtres humains, nous aimons la satisfaction espérée de notre désir. Nous n’aimons pas en eux leur désir. Aimer en eux leur désir, c’est les aimer comme sol. En soi on n’aime pas un bien, on adhère à un désir. Le désir est toujours souffrance, parce qu’insatisfait. Réciproquement toute souffrance est insatisfaction d’un désir. L’amour qui adhère au désir d’autrui, c’est la compassion. ”
Simone Weil,
Intuitions pré-chrétiennes
“ N’user d’aucune espèce de contrainte ni envers autrui ni envers soi-même hors du domaine de l’obligation stricte, et ne souhaiter aucune espèce de puissance ou de prestige, même en vue du bien, c’est aussi une forme de la vertu d’obéissance. Hors de ce qui est strictement obligatoire, il faut seulement que ce qu’il y a de meilleur dans un être humain, le reflet de Dieu en lui, ou plutôt l’orientation de son désir vers Dieu, agisse par rayonnement, comme une inspiration, sur lui-même et ceux qui l’approchent. Telle est la manière propre d’agir de l’Amour divin, que nous devons imiter. ”
“ Si nous croyons avoir un Père ici-bas, ce n’est pas lui, c’est un faux Dieu. Nous ne pouvons pas faire un seul pas vers lui. On ne marche pas verticalement. Nous ne pouvons diriger vers lui que notre regard. Il n’y a pas à le chercher, il faut seulement changer la direction du regard. C’est à lui de nous chercher. Il faut être heureux de savoir qu’il est infiniment hors de notre atteinte. Nous avons ainsi la certitude que le mal en nous, même s’il submerge tout notre être, ne souille aucunement la pureté, la félicité, la perfection divines. ”
Simone Weil,
La Connaissance surnaturelle
“ Nous devons donner notre âme à manger à ce germe. Après quoi il mange lui-même, directement, tout ce qu’auparavant notre âme mangeait. Notre âme est un œuf où ce germe divin devient oiseau. L’embryon d’oiseau se nourrit de l’œuf ; devenu oiseau, il brise la coquille, sort, et picore des grains. Notre âme est séparée de toute réalité par une pellicule d’égoïsme, de subjectivité, d’illusion ; le germe du Christ déposé par Dieu dans notre âme se nourrit d’elle ; quand il est assez développé, il brise l’âme, la fait éclater, et entre en contact avec la réalité. C’est l’Amour dans le microcosme. ”
Simone Weil,
Intuitions pré-chrétiennes
“ L’Amour surnaturel en est l’inspiration et la source immédiate, et elles ne peuvent procéder d’ailleurs. L’intelligence, là où elle est créatrice, dans la véritable poésie et même dans la technique, lorsqu’elle découvre des choses vraiment nouvelles, procède immédiatement de l’amour surnaturel. C’est là une vérité capitale. Ce n’est pas la capacité naturelle, le don congénital, ce n’est pas non plus l’effort, la volonté, le travail, qui influent dans l’intelligence, l’énergie susceptible de la rendre pleinement efficace. C’est uniquement le désir, à savoir le désir du beau. ”
“ Quand une âme est parvenue à un amour qui emplisse également tout l’univers, cet amour devient ce poussin aux ailes d’or qui perce l’œuf du monde. Après cela il aime l’univers non du dedans, mais du dehors, du lieu où siège la Sagesse de Dieu qui est notre frère premier-né. Un tel amour n’aime pas les êtres et les choses en Dieu, mais de chez Dieu. Étant auprès de Dieu il abaisse de là son regard, confondu avec le regard de Dieu, sur tous les êtres et sur toutes les choses. Il faut être catholique, c’est-à-dire n’être relié par un fil à rien qui soit créé, sinon la totalité de la création. ”
Simone Weil,
La Connaissance surnaturelle
“ Dieu n’a pas envoyé son fils dans le monde pour qu’il juge le monde, mais pour que le monde soit sauvé à travers lui. Celui qui a confiance en lui n’est pas jugé. Celui qui n’a pas confiance est déjà jugé, parce qu’il n’a pas eu confiance dans le nom du fils unique de Dieu. C’est là le jugement, que la lumière est venue dans le monde, et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière ; car leurs œuvres étaient mauvaises. Quiconque fait des choses médiocres hait la lumière, et ne va pas vers la lumière, pour que ses œuvres ne soient pas confondues. ”
Simone Weil,
Intuitions pré-chrétiennes
“ Si l’Amour divin est le modèle parfait de la justice, et cela parce qu’il est soustrait à tout contact avec la force, l’homme ne peut être juste qu’en se préservant pareillement du contact avec la force, et il ne peut se préserver que par amour. Par amour, il doit imiter l’Amour qui ne souffre jamais rien sans avoir consenti à le souffrir. Il est possible à l’homme aussi d’être ainsi. Il lui suffit de consentir pleinement, à tout instant, par amour pour l’ordre du monde créé par Dieu, à toutes les blessures que pourront lui apporter le cours des événements, sans aucune exception. ”
“ Tout se passe comme si, par l’effet d’une faveur miraculeuse, il était devenu manifeste à la sensibilité elle-même que le silence n’est pas absence de sons, mais une chose infiniment plus réelle que les sons, et le siège d’une harmonie plus parfaite que la plus belle dont les sons combinés soient susceptibles. Encore y a-t-il des degrés dans le silence. Il y a un silence dans la beauté de l’univers qui est comme un bruit par rapport au silence de Dieu. Dieu est aussi le véritable prochain. Le terme de personne ne s’applique avec propriété qu’à Dieu, et aussi le terme d’impersonnel. ”
Simone Weil,
La Connaissance surnaturelle
“ Croire que le désir du bien est toujours rétribué — c’est là la foi, et quiconque l’a n’est pas athée. Croire en un Dieu qui peut laisser dans les ténèbres ceux qui désirent la lumière, et réciproquement, c’est n’avoir pas la foi. La foi, c’est la certitude d’un domaine autre que ce mélange inextricable de bien et de mal qui constitue ce monde, un domaine où le bien ne produit que du bien, où le mal ne produit que du mal. Reconnaître du bien comme bien, et lui assigner comme origine le mal, c’est le péché contre l’Esprit, non pardonné. ”
Simone Weil,
Intuitions pré-chrétiennes
“ De plus, ce qui est un rêve pour tout sculpteur, le rêve de sculpter une statue qui soit faite d’âme et de chair, Dieu le réalise. Il a donné une âme à sa statue et cette âme est identique à lui-même. Quand on voit un être humain véritablement beau, ce qui est très rare, ou quand on entend le chant d’une voix vraiment belle, on ne peut pas se défendre de la croyance que derrière cette beauté sensible il y a une âme faite du plus pur amour. Très souvent c’est faux, et de telles erreurs causent souvent de grands malheurs. Mais pour l’univers, c’est vrai. ”
“ Un même événement peut précipiter un être humain dans le malheur et non un autre. La grande énigme de la vie humaine, ce n’est pas la souffrance, c’est le malheur. Il n’est pas étonnant que des innocents soient tués, torturés, chassés de leur pays, réduits à la misère ou à l’esclavage, enfermés dans des camps ou des cachots, puisqu’il se trouve des criminels pour accomplir ces actions. Il n’est pas étonnant non plus que la maladie impose de longues souffrances qui paralysent la vie et en font une image de la mort, puisque la nature est soumise à un jeu aveugle de nécessités mécaniques. ”
Simone Weil,
La Connaissance surnaturelle
“ Pour le Père, Dieu est le Fils. Pour le Fils, Dieu est le Père. Tous deux ont raison, et cela fait une seule vérité. Ainsi Ils sont deux Personnes et un seul Dieu. Le Père est création de l’être, le Fils est renoncement à être ; cette double pulsation est un unique acte qui est Amour ou Esprit. Quand l’humilité nous y donne part, la Trinité est en nous. Cet échange d’amour entre le Père et le Fils passe par la création. Il ne nous est rien demandé d’autre ni de plus que de consentir à ce passage. Nous ne sommes que ce consentement. Louange à Dieu et compassion pour les créatures. ”
Simone Weil,
Intuitions pré-chrétiennes
“ Tout cet univers est vide de finalité. L’âme qui, parce qu’elle est déchirée par le malheur, crie continuellement après cette finalité, touche ce vide. Si elle ne renonce pas à aimer, il lui arrive un jour d’entendre, non pas une réponse à la question qu’elle crie, car il n’y en a pas, mais le silence même comme quelque chose d’infiniment plus plein de signification qu’aucune réponse, comme la parole même de Dieu. Elle sait alors que l’absence de Dieu ici-bas est la même chose que la présence secrète ici-bas du Dieu qui est aux cieux. ”
“ Dans l’amour vrai, ce n’est pas nous qui aimons les malheureux en Dieu, c’est Dieu en nous qui aime les malheureux. Quand nous sommes dans le malheur, c’est Dieu en nous qui aime ceux qui nous veulent du bien. La compassion et la gratitude descendent de Dieu, et quand elles s’échangent en un regard, Dieu est présent au point où les regards se rencontrent. Le malheureux et l’autre s’aiment à partir de Dieu, à travers Dieu, mais non pas pour l’amour de Dieu ; ils s’aiment pour l’amour l’un de l’autre. ”
Simone Weil,
La Connaissance surnaturelle
“ Mais le consentement est entier et sans réserve, donné d’un mouvement unique de tout l’être. Est-ce de là que vient la métaphore du mariage ? Ce rapport entre Dieu et l’âme ressemble à celui de l’époux avec l’épouse encore vierge, la nuit des noces. Le mariage est un viol consenti. Ainsi l’union de l’âme avec Dieu. L’âme a froid et ne sent pas qu’elle aime Dieu. Elle ne sait pas elle-même que si elle n’aimait pas elle ne consentirait pas. L’union conjugale se prépare, elle qui va faire de la personne d’un homme un simple intermédiaire entre sa chair et Dieu. ”
Simone Weil,
Intuitions pré-chrétiennes
“ Ce beau n’est pas modifié quand les belles choses naissent et périssent, quoiqu’elles soient belles seulement par participation à lui. C’est là la suprême consolation de tout mal. Aucun mal ne fait de mal à Dieu. Celui qui voit le beau absolu par le seul organe auquel il soit visible, c’est-à-dire l’amour surnaturel, met son trésor et son cœur hors d’atteinte de tout mal. L’ordre des étapes énumérées par Platon peut surprendre. De la beauté sensible il passe à la beauté des âmes, c’est-à-dire la beauté morale, l’éclat de la vertu. ”
“ Nous ne pouvons pas faire un pas vers les cieux. Dieu traverse l’univers et vient jusqu’à nous. Par-dessus l’infinité de l’espace et du temps, l’amour infiniment plus infini de Dieu vient nous saisir. Il vient à son heure. Nous avons le pouvoir de consentir à l’accueillir ou de refuser. Si nous restons sourds il revient et revient encore comme un mendiant, mais aussi, comme un mendiant, un jour ne revient plus. Si nous consentons, Dieu met en nous une petite graine et s’en va. À partir de ce moment, Dieu n’a plus rien à faire ni nous non plus, sinon attendre. ”
Simone Weil,
La Connaissance surnaturelle
“ Pour Dieu, le sacrifice, c’est laisser un homme croire qu’il est. Pour un homme, le sacrifice, c’est reconnaître qu’il n’est pas. Dieu charge le mal de nous apprendre que nous ne sommes pas. Le désir et l’illusion d’être, de la part des créatures, suscitent le mal, et le mal leur apprend qu’elles ne sont pas. Dieu ne se mêle pas de cette première pédagogie. Ceux qui ont pleinement reconnu qu’ils ne sont pas sont passés du côté de Dieu. Loin d’apprendre aux autres créatures qu’elles ne sont pas, ils les traitent selon la fiction qu’elles sont. La création est une fiction de Dieu. ”
Simone Weil,
Intuitions pré-chrétiennes
“ Mais l’Amour est le désir essentiel, infini, absolu, qu’aucune joie ne peut remplir jusqu’à déborder. Même en Dieu, la joie infinie qui comble infiniment et le désir infiniment insatiable de l’Amour existent ensemble. Quant à nous, nous n’avons d’infini en nous que ce désir central. Nos joies ne peuvent être que finies, et le désir de l’Amour en nous les consume et les brûle à mesure qu’elles se produisent. Nous ne pouvons être intempérants que par erreur, quand nous croyons que pour nous rassasier il suffirait de joies un peu plus grandes que celles que nous avons connues jusqu’ici. ”
“ C’est cela la Parole de Dieu. La création tout entière n’en est que la vibration. Quand la musique humaine dans sa plus grande pureté nous perce l’âme, c’est cela que nous entendons à travers elle. Quand nous avons appris à entendre le silence, c’est cela que nous saisissons, plus distinctement, à travers lui. Ceux qui persévèrent dans l’amour entendent cette note tout au fond de la déchéance où les a mis le malheur. À partir de ce moment ils ne peuvent plus avoir aucun doute. Les hommes frappés de malheur sont au pied de la Croix, presque à la plus grande distance possible de Dieu. ”
Simone Weil,
La Connaissance surnaturelle
“ Ne pas trop le croire, car c’est une pensée guérisseuse d’amertume, combleuse de vide, comme la croyance à l’immortalité ou à l’ordre providentiel des événements. Le vide est la plénitude suprême, mais l’homme n’a pas le droit de le savoir, et la preuve, c’est que le Christ lui-même, un moment, l’a complètement ignoré. Une partie de l’homme doit le savoir, mais les autres non, car elles ne le sauraient que bassement, d’une manière imaginaire, et ainsi le détruiraient. Les parties basses de moi-même doivent aimer Dieu, mais non pas trop, ou ce ne serait pas le même Dieu. ”
“ Si parfois, dans une œuvre d’art, elle apparaît presque aussi belle que dans la mer, les montagnes ou les fleurs, c’est que la lumière de Dieu a empli l’artiste. Pour trouver belles des choses fabriquées par des hommes non éclairés de Dieu, il faut avoir compris avec toute l’âme que ces hommes eux-mêmes ne sont que de la matière qui obéit sans le savoir. Pour celui qui en est là, absolument tout ici-bas est parfaitement beau. En tout ce qui existe, en tout ce qui se produit, il discerne le mécanisme de la nécessité, et il savoure dans la nécessité la douceur infinie de l’obéissance. ”
“ Mais cette distance n’est séparation que pour ceux qui aiment. Pour ceux qui aiment, la séparation, quoique douloureuse, est un bien, parce qu’elle est amour. La détresse même du Christ abandonné est un bien. Il ne peut pas y avoir pour nous ici-bas de plus grand bien que d’y avoir part. Dieu ici-bas ne peut pas nous être parfaitement présent, à cause de la chair. Mais il peut nous être dans l’extrême malheur presque parfaitement absent. C’est pour nous, sur terre, l’unique possibilité de perfection. C’est pourquoi la Croix est notre unique espoir. ”
“ Quand on veut le dissimuler, on ment, C’est dans le malheur lui-même que resplendit la miséricorde de Dieu. Tout au fond, au centre de son amertume inconsolable. Si on tombe en persévérant dans l’amour jusqu’au point où l’âme ne peut plus retenir le cri « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné », si on demeure en ce point sans cesser d’aimer, on finit par toucher quelque chose qui n’est plus le malheur, qui n’est pas la joie, qui est l’essence centrale, essentielle, pure, non sensible, commune à la joie et à la souffrance, et qui est l’amour même de Dieu. ”
