“ L’Abbesse. Que dites-vous, ma Sœur ? vous résisteriez au pouvoir de la grace ? Julie. Non, Madame, aucune voix intérieure ne m’appelle à l’état que l’on veut me faire embrasser : j’offenserois la religion même, si j’osois prononcer des vœux démentis par mon cœur. L’Abbesse. Cette irrésolution est un piège de l’Ange de ténèbres ; ayez le courage, ma chère fille, de la surmonter, marchez à l’autel avec une fermeté digne des faveurs que le Ciel vous réserve ; prenez exemple sur nos Sœurs, voyez-les s’applaudir elles-mêmes des chastes liens qui les séparent d’un monde corrompu. ”
Résumé
“Le Couvent”, est une œuvre de Olympe de Gouges. Des thèmes tels que Julie, vœux ou Madame l'Abbesse y sont abordés.
Citations de Le Couvent (Olympe de Gouges)
“ LES PRÉCÉDENS, JULIE.L’Abbesse. Approchez, jeune infortunée que le Ciel protège encore ; venez, ma fille, venez & cessez de redouter notre présence. Nous ne voulons que votre bien. Julie, dans la douleur & à part. Ciel ! M. de Leuville ! Malheureuse, que vais-je devenir ! L’Abbesse. Je suis assurée que vous n’avez point engagé le fils de Monsieur dans une démarche qui le perd si vous ne consentez à le sauver. Julie. Eh ! que puis-je, Madame ; Monsieur n’a-t-il pas livré lui-même son fils entre les mains de la Justice ? ”
“ L’Abbesse. Oui, Monsieur, je vous le permets, il faut un exemple. Vous le devez au culte, à la religion, au ciel même. Le Curé. Ah ! Monsieur, qu’allez-vous faire ? La fureur vous aveugle, c’est votre fils que vous voulez perdre. Son crime est excusable. La jeunesse, la beauté, le malheur de Julie, l’ont égaré. Ecoutez des conseils plus doux. Il se soumettra si l’on retarde la cérémonie. L’Abbesse. Quel langage pour un Pasteur ! est-ce ainsi que vous défendez ces Vierges de Dieu des passions mondaines ? Le Chevalier. ”
“ Julie. Affermissez mon ame contre la persécution qu’on lui prépare : dites-moi que le Ciel ne blâme point ma résistance, & que je ne peux l’offenser en me refusant à des vœux contre lesquels mon cœur se révolte. Sœur Angélique. Hélas ! vous n’êtes pas la première victime qui se soit sacrifiée aux caprices de parens injustes. Julie. Des parens ! & quels sont les miens ? inconnue à moi-même, abandonnée dès mon enfance, sais-je quelle est ma famille ? pourquoi m’a-t-elle rejettée de son sein ? Sont-ce mes parens qui me tyrannisent ? Ne dois-je les connoître qu’à leur persécution ? ”
“ Sœur Agathe. Non, ma Sœur, mais bientôt ils n’auront pas besoin de se cacher, ils entreront librement dans les Cloîtres ; on ne prononcera plus de vœux, & chacune deviendra ce qu’elle voudra, ou ce qu’elle pourra ; car enfin vous conviendrez, ma Sœur, que nous sommes attachées à nos habitudes, & nous dissoudre sans prévoir les suites, c’est nous exposer à d’étranges tentations. Sœur Félicité, d’un ton hypocrite. Ah ! ma Sœur, que m’avez-vous appris ? je me sens mourir de frayeur. Et nous sera-t-il permis aussi de nous marier ? J’en frémis ! Les hommes sont épouvantables. ”
“ Julie. Qu’il est pénible de s’avouer coupable ! Le Chevalier. Eh ! de quoi seriez-vous coupable ? penseriez-vous que le Ciel pût condamner des sentimens dont il mit le germe dans notre ame ? Ah ! croyez que la nature n’est jamais en contradiction avec le Créateur, & qu’en se développant elle ne fait qu’obéir aux loix éternelles qu’il lui prescrivit. O sagesse suprême ! quelle étrange opinion on ose concevoir de ta justice. Tu tendrois un piège inévitable à la foiblesse humaine pour l’en punir éternellement ! ”
“ LES PRÉCÉDENS, PLUSIEURS RELIGIEUSES.L’Abbesse. Approchez, mes Sœurs, portez le drap mortuaire, & qu’on sonne l’agonie. On n’ouvrira l’église au peuple que quand la cérémonie sera achevée, de crainte qu’elle ne soit interrompue. (Aux religieuses, tandis que Sœur Agathe étend le drap mortuaire au milieu du Théâtre et au pied de l’Autel.) Voyez, mes Sœurs, l’exemple que Julie vous donne. Satan lui avait tendu un piège, Dieu l’en retire par sa grace divine. Julie, à part. Hélas ! puisse ce Dieu clément éteindre le feu qui brûle dans mon cœur ! ”
“ Blasphémateurs d’un Dieu de bonté, vous seuls méritez les supplices dont vous épouvantez les esprits égarés par votre doctrine... Julie, rassurez-vous, le Ciel ne s’irrita jamais contre la vertu cédant aux plus doux sentimens de la nature. ”
“ Mais à seize ans, à cette époque de la vie, où le cœur incertain cherche à se connoître, où les premières impressions commencent à se développer, à cet âge où l’innocence est si timide qu’elle ploie sans oser murmurer sous le joug qu’on lui impose, commander l’abnégation de soi-même, ordonner le plus inconcevable de tous les sacrifices, enchaîner un enfant, aveuglément docile, dans des liens qui ne se briseront jamais ; c’est offenser l’Etre suprême, c’est s’opposer aux loix éternelles de la création, c’est rendre barbare le culte d’un Dieu de paix. ”
“ LES PRÉCÉDENS, ANTOINE.Antoine. Accourez, accourez, Monsieur le Commissaire, la rue est toute pleine de monde, & l’on va forcer les portes du Couvent si vous n’y mettez ordre. L’Abbesse. Que dites-vous, Antoine ? & pour quel sujet vient-on troubler des Vierges dans leur retraite sacrée ? Antoine. Ah ! Madame l’Abbesse, on dit que vous le savez bien, je n’oserions jamais vous dire tout ce qu’on débite sur votre compte, sur M. de Leuville & sur M. le Grand-Vicaire, j’en avons le tympan brisé. Tant y a que l’peuple dit comme ça qu’la Novice n’prononcera pas ses vœux. ”
“ Le Chevalier. Vous êtes mon épouse ; votre premier devoir est de vous confier entièrement à ma foi. Julie. Tant de bonheur n’est pas fait pour l’infortunée Julie. Le Chevalier. Nulle puissance ne peut me séparer de vous, je suis majeur, j’ai le droit de me choisir une compagne. Votre consentement seul décidera de votre sort ; venez. ”
“ Antoine. J’en sommes certain ; enfin... Le Chevalier. Écoute ; Julie, comme tu le sais, a été élevée dans ce Couvent depuis sa plus tendre enfance ; mais ce que tu ne sais pas, c’est qu’elle y a été mise par ordre de mon père, c’est encore par son ordre qu’aujourd’hui l’on veut la forcer à faire profession. Voilà tout ce que j’ai pu apprendre sur le sort de Julie ; le reste est un mystère. Tu ne connois pas mon père. Violent, despote, la moindre résistance à ses volontés est une injure qu’il ne pardonne jamais. ”
“ Sœur Agathe. Dieu seul sait pénétrer les replis des cœurs. La Mère Abbesse, M. de Leuville, & la Sœur Angélique, n’ont pu jusqu’à présent vaincre sa résistance. Le Chevalier, vivement. La Sœur Angélique, dites-vous, quelle est-elle ? Sœur Agathe. La meilleure amie de Julie, celle de nos Sœurs à qui elle est la plus attachée, & qui a pris le plus de soin de son enfance. Le Chevalier. Mais cette Sœur connoît le Marquis de Leuville ? Sœur Agathe. Oh ! beaucoup, souvent ils ont ensemble de très-longues conversations, dont jamais nous n’avons pu pénétrer le motif. ”
“ O Ciel ! est-ce ainsi que cette infortunée est résolue ? L’Abbesse, avec embarras. Je suis, Monsieur, plus étonnée que vous. (à Julie.) Quoi ! Julie, oubliez-vous... Mon enfant, reprends ta raison, si tu connoissois le monde, ses dangers, sa perfidie, tu frémirois de terreur & n’aurois plus de répugnance pour cette retraite. Le Curé. Eh ! Madame, cessez une si cruelle persécution. Si la souffrance trop visible de cette orpheline ne peut toucher votre ame, songez du moins à vos propres intérêts : une fermentation générale agite le Royaume ; nous touchons à la plus importante des révolutions ”
“ Le Curé. La Religion ne commande point d’être sourd à la voix de la nature. Concilier ses dogmes avec les devoirs de la société, voilà la morale, voilà l’instruction que nous devons aux hommes. Laissez se consacrer au service des autels celles qu’une vocation particulière y appelle dans un âge où la raison ait pu suffisamment les éclairer sur le choix d’un état où il est si difficile de se plaire ”
“ Le Chevalier. Je ne suis qu’un mortel à qui vous inspirez tous les sentimens que méritent votre jeunesse, votre beauté & vos malheurs. Expliquez-vous sans détour & sans crainte. Quel est le motif de votre répugnance pour le cloître ? Julie. Je ne redoute point cet asyle, & je ne pensai jamais à le quitter. Étrangère au monde, que pourroit y chercher un être infortuné, abandonné dès le berceau aux soins de la Providence ? La seule grace que j’implore, c’est de vivre parmi ces Religieuses jusqu’à ce que ma vocation soit décidée. ”
“ Le Chevalier. Quand on est inhumain, injuste, la désobéissance devient un devoir. Le Marquis. Ta perte est inévitable, ingrat, je te déshérite, & je vais te faire enfermer pour le reste de tes jours. Julie, se jettant aux genoux du Marquis. Ah ! Monsieur, ayez pitié de votre fils, moi seule je suis coupable. Le Marquis. Il ne reste qu’un moyen de le sauver, c’est de monter sur le champ à l’autel, & d’y prononcer vos vœux. Je jure d’oublier son crime. ”
“ Julie, se relevant. O Dieu ! soutiens mon courage. Pardonne à ma foiblesse si mon cœur dément ce que ma bouche va prononcer. (Elle marche à l’Autel, le Chevalier l’arrête par un mouvement rapide.) Le Chevalier. Julie, qu’allez-vous faire ? (Julie, après s’être débarrassée de ses mains, marche à l’Autel.) Le Curé. Arrêtez, fille infortunée, la violence est manifeste : Dieu rejette des vœux qui ne sont pas librement prononcés. (à l’Abbesse.) Madame, je vous engage, par toute l’autorité de la religion, d’empêcher ce sacrilége qui retomberoit sur vous & sur ceux qui le commandent. ”
“ Craignez d’attirer sur cette maison la vengeance des hommes, quelquefois plus prompte encore que celle de Dieu. N’est-ce pas à nous qu’il appartient de donner l’exemple de l’humanité & de la justice. Le peuple sait déjà que vous forcez une victime à se consacrer aux autels, & je le vois disposé à la défendre. Il ne faut qu’une étincelle pour produire un incendie, & si nous voulons sauver notre auguste religion de sa ruine... Le Grand-Vicaire, l’interrompant. Prétendez-vous sauver la religion, lorsque vous même l’environnez de licence & de désordre ? L’Abbesse, à Julie. ”
“ L’Abbesse. Ah, ma fille ! est-il de moment plus favorable que celui où vous vous trouvez ? Vos vœux une fois prononcés, la médisance sera réduite au silence : le Ciel vous prendra sous sa protection, la démarche du fils de Monsieur sera regardée comme une imprudence de jeune homme à laquelle vous n’aviez aucune part, son père ne le déshéritera pas, & en remplissant votre devoir vous ferez son bonheur. Julie. Cruel devoir ! ”
“ Je m’applaudis que le Ciel nous fasse penser de même, les âmes pieuses sont unies d’une sainte sympathie ! Je vais vous faire mes propositions. Je fais garder Julie à vue, loin des yeux de la Sœur Angélique ; elle est émue, inquiette, troublée ; la crainte que vous ne déshéritiez votre fils & qu’il ne soit enfermé va la porter à prononcer ses vœux à l’instant même. Tout est calme dans ce moment, je vais la faire paroître devant vous. Scène VI. LES PRÉCÉDENS, ANTOINE, écoutant dans le fond du Théâtre, & ayant entendu les dernières paroles de l’Abbesse. ”
“ L’Abbesse. Bien obligée, Sœur Félicité, vous êtes toujours prévenante & la plus régulière des jeunes Religieuses. (à part.) Il faut que je les mène bien doucement dans ce tems de troubles ; ce sont les plus jeunes qui sont les plus revêches (haut en s’asséyant.) Quel affront pour nous, mes Sœurs, que Sœur Julie ait fait voir par son exemple que nous n’étions pas à l’abri de la tentation ! Filles de Dieu, cette chute, aussi allarmante qu’inattendue, est un signe du courroux du Ciel. Béelzébuth est sur la terre ; mes Sœurs, n’en doutez pas ; nous touchons à la fin du monde. ”
“ Le Curé. Eh bien, sachez ce que l’humanité & la religion m’ordonnent de faire. Je paroîtrai à la cérémonie dont il n’est pas permis de m’interdire l’entrée ; j’y réclamerai hautement les droits naturels & la liberté ; si la Novice hésite, si je m’apperçois de quelques violences, je déposerai ma protestation au greffe du tribunal de justice, & j’investirai votre victime du pouvoir de faire casser des vœux évidemment forcés. ”
“ L’Abbesse. Oui, Monsieur, plus le pas est périlleux plus il faut savoir s’évertuer pour le franchir. Les personnes du Couvent, Religieuses, Novices, Pensionnaires, aucune n’ignore que votre fils est l’amant de Julie ; que sous un saint vêtement il a profané cette retraite ; Julie prononçant ses vœux calme les esprits, raffermit le culte, & personne ne doutera que ce ne soit le Ciel qui ait produit ce grand changement. Julie rebelle, Julie amoureuse, enfin, Julie repentante, va produire en ce moment un effet miraculeux ”
“ Maudit homme ! (haut.) pensez-vous que Monsieur ignore son devoir & ce qu’il doit au bon ordre ? Ne vous flattez point de l’induire en erreur : vouloir enlever de vive force une jeune personne qui brûle de se consacrer à Dieu ! Le Curé, au Commissaire. Je laisse à votre prudence le soin de punir le coupable. Qu’un père vous livre lui-même son fils ; mais pour la Novice, je la défendrai contre vous tous, & Monsieur, que vous avez amené va la mettre sous la protection de la loi. L’Abbesse. Ceux qui n’ont avec le monde aucune communication sont-ils encore dépendans de ses loix ? ”
“ Je demande actuellement aux Lecteurs, à tous les Auteurs nés & à naître, si jamais ils ont éprouvé, & si jamais aucun éprouvera un brigandage de cette espèce. Il est cruel pour un homme, il est atroce pour une femme : car, dans cette matière, il est plus commun qu’un homme donne à une femme ; mais qu’un homme vole une femme !!! ”
“ Je la ferai, dis-je, en dépit des envieux, de la critique & du sort même : car je vois bien qu’il faut que je lui montre les dents si je veux reprendre ma revanche. Je vois aussi que notre vie n’est qu’un jeu, & que celui qui ne sait pas calculer perd toujours. J’ai appris mathématiquement à vivre à mes dépens. ”
“ Des mains généreuses n’ont-elles pris soin de mon enfance que pour me persécuter ? Je ne demande point à sortir de ce Cloître, mais au moins qu’on retarde la cérémonie dont la religion s’irriteroit. Laissez à mon cœur le tems de se disposer. Sœur Angélique. Ayez pitié de sa jeunesse, accordez quelques délais à ses larmes. L’Abbesse. Impossible, ma Sœur. M. le Marquis de Leuville exige que ses vœux soient prononcés aujourd’hui, ou il cesse de payer sa pension. Sœur Angélique, à part. Le cruel poursuit ses iniquités. Julie. Ah ! Madame, ne fermez point votre ame à la pitié. ”
“ Le Curé. Madame, ce n’est point à moi que vous rendez justice, c’est à la vérité, c’est au culte d’un Dieu ennemi de la persécution. Mais oublions le passé, & qu’une morale plus douce rende à l’avenir ces asyles moins redoutables. Antoine. Ouf, j’en sommes sortis à notre gloire, j’avons eu ben du tintoin, & ma fine la Novice a manqué nous faire faux-bond. Tant y a que tout a retourné à notre avantage. Alle ne r’chignera pus tant à dire oui avec M. le Chevalier. Il n’y a pas d’mal à ça. Dieu n’défend pas sans doute de vivre honnêtement & doucement dans un Couvent ”
“ Sexe faible & malheureux, trop souvent sacrifié à des convenances barbares, on t’interdit le pouvoir de te déterminer sur la moins importante des considérations de fortune, & cependant on t’enchaîne par des sermens inviolables, on veut que tu puisses signer un contrat dont la raison frémit. ”
“ Oui : mais il est père, & si vous vous joignez à lui, son fils n’aura rien à redouter ; sa tranquillité, votre honneur, le repos de ce Couvent où vous êtes depuis votre enfance, tout dépend de votre renonciation au monde. Julie, au Marquis. ”
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