“ Aussi est-ce un grand égarement d’opposer l’amour de nous-mêmes à l’amour divin, quand celui-là est bien réglé : car qu’est-ce que s’aimer soi-même comme il faut ? C’est aimer Dieu ; & qu’est-ce qu’aimer Dieu ? C’est s’aimer soi-même comme il faut. L’amour de Dieu est le bon sens de l’amour de nous-mêmes ; c’en est l’esprit & la perfection. Quand l’amour de nous-mêmes se tourne vers d’autres objets, il ne mérite pas d’être appellé amour ; il est plus dangereux que la haine la plus cruelle : mais quand l’amour de nous-mêmes se tourne vers Dieu, il se confond avec l’amour divin. ”
Citations de L’Encyclopédie, 1re éd. (Yvon)
“ Comment prouveront-ils que la vertu est belle, & que supposé qu’elle ait une beauté essentielle, il faut l’aimer, lors même qu’elle nous est inutile, & qu’elle n’influe pas sur notre félicité ? Si la vertu est belle essentiellement, elle ne l’est que parce qu’elle entretient l’ordre & le bonheur dans la société humaine ; la vertu ne doit paroitre belle, par conséquent, qu’à ceux qui par un principe de religion se croyent indispensablement obligés d’aimer les autres hommes, & non pas à des gens qui ne sauroient raisonnablement admettre aucune loi naturelle, sinon l’amour le plus grossier. ”
“ Si au jugement des personnes les plus raisonnables & les plus justes, un attentat à l’honneur est une injure plus atroce qu’un attentat à la vie ; si tout ce qu’il y a d’honnêtes gens conviennent qu’un meurtrier fait moins de tort qu’un calomniateur qui flétrit la réputation, ou qu’un juge corrompu qui déclare infame un innocent : en un mot, si tous les hommes qui ont du sentiment, regardent comme une action très-criminelle de préférer la vie à l’honneur, l’infamie à la mort ; que devons-nous penser de Dieu, qui verse lui-même dans les ames ces sentimens nobles & généreux ? ”
“ Le maître qui régit l’une ou l’autre, a deux objets à remplir : l’un d’y faire régner les mœurs, la vertu & la piéte : l’autre d’en écarter le trouble, les desastres & l’indigence : c’est l’amour de l’ordre qui doit le conduire, & non pas cette fureur de dominer, qui se plaît à pousser à bout la docilité la mieux éprouvée. Le pouvoir de récompenser & punir est le nerf du gouvernement. Dieu lui-même ne commande rien, sans effrayer par des menaces, & inviter par des promesses. Les deux mobiles du cœur humain sont l’esprit & la crainte. ”
“ Mais qu’il ne s’y trompe point : ces douceurs de la vie ne trouvent pas une source abondante dans la réputation qu’on s’attire par la pratique d’une exacte vertu. Dans le monde fait comme il est, la réputation la plus brillante, la plus étendue & la plus utile, s’accorde moins à la vraie sagesse, qu’aux richesses, qu’aux dignités, qu’aux grands talens, qu’à la supériorité d’esprit, qu’à la profonde érudition. ”
“ Car s’aimer, c’est desirer son bonheur. Je sai bien que notre nature étant bornée, elle n’est pas capable, à parler exactement, de former des desirs infinis en véhémence : mais si ces desirs ne sont pas infinis en ce sens, ils le sont en un autre ; car il est certain que notre ame desire selon toute l’étendue de ses forces : que si le nombre des esprits nécessaires à l’organe pouvoit croître à l’infini, la véhémence de ses desirs croîtroit aussi à l’infini ; & qu’enfin si l’infinité n’est point dans l’acte, elle est dans la disposition du cœur naturellement insatiable. ”
“ Elle naît, non de votre esprit, qui méprise souvent les qualités de cet homme, mais de l’amour de vous-mêmes, qui vous fait respecter en lui jusqu’au simple pouvoir de vous faire du bien ? En un mot, ce qui vous prouve que l’amour de vous-même entre dans celui que vous avez pour la vertu, c’est que vous éprouvez que vous aimez davantage les vertus, à mesure que vous y trouvez plus de rapport & de convenance avec vous. Nous aimons plus naturellement la clémence que la sévérité, la libéralité que l’œconomie, quoique tout cela soit vertu. ”
“ Que dis-je ? un homme de bien se procure-t-il une estime aussi vaste & aussi avantageuse, qu’un homme poli, complaisant, badin, qu’un fin railleur, qu’un aimable étourdi, qu’un agréable débauché ? Quelle utile réputation, par exemple, la plus parfaite vertu s’attire-t-elle, lorsqu’elle a pour compagne la pauvreté & la bassesse ? Quand par une espece de miracle, elle perce les ténebres épaisses qui l’accablent, sa lumiere frappe-t-elle les yeux de la multitude ? Echauffe-t-elle les cœurs des hommes, & les attire-t-elle vers un mérite si digne d’admiration ? ”
“ Peres & Rois, vous avez dans vos mains tout ce qu’il faut pour toucher ces deux passions. Mais songez que l’exacte justice est aussi soigneuse de récompenser, qu’elle est attentive à punir. Dieu vous a établis sur la terre ses substituts & ses représentans : mais ce n’est pas uniquement pour y tonner ; c’est aussi pour y répandre des pluies & des rosées bienfaisantes. L’amour paternel ne differe pas de l’amour propre. Un enfant ne subsiste que par ses parens, dépend d’eux, vient d’eux, leur doit tout ; ils n’ont rien qui leur soit si propre. ”
“ En effet, des-là que j’ai banni de mon cœur tout sentiment de religion, je n’ai point de motif qui m’engage à sacrifier à la vertu mes penchans favoris, mes passions les plus impérieuses, toute ma fortune, ma réputation même. Une vertu détachée de la religion n’est guere propre à me dédommager des plaisirs véritables & des avantages réels auxquels je renonce pour elle. Les athées diront-ils qu’ils aiment la vertu pour elle-même, parce qu’elle a une beauté essentielle, qui la rend digne de l’amour de tous ceux qui ont assez de lumieres pour la reconnoitre ? ”
“ Il n’en est pas ainsi d’une fausse vertu : faite exprès pour la parade & pour servir le vice ingénieux qui trouve son intérêt à se cacher sous ce voile imposteur, elle peut s’arroger une liberté infiniment plus étendue ; aucune regle inalterable ne la gêne. Elle est la maîtresse de varier ses maximes & sa conduite selon ses intérêts, & de tendre toujours sans la moindre contrainte vers les récompenses que la gloire lui montre. Il ne s’agit pas pour elle de mériter la réputation, mais de la gagner de quelque maniere que ce soit. Rien ne l’empêche de se prêter aux foiblesses de l’esprit humain. ”
“ « Toutes les religions du monde, dit-il, tant la vraie que les fausses, roulent sur ce grand pivot ; qu’il y a un juge invisible qui punit & qui récompense après cette vie les actions de l’homme, tant intérieures qu’extérieures : c’est de là qu’on suppose que découle la principale utilité de la religion ». M. Bayle croit que l’utilité de ce dogme est si grande, que dans l’hypothese où la religion eût été une invention politique, c’eût été, selon lui, le principal motif qui eût animé ceux qui l’auroient inventée. ”
“ L’amour, partout où il est, est toûjours le maître. Il forme l’ame, le cœur & l’esprit selon ce qu’il est. Il n’est ni petit ni grand, selon le cœur & l’esprit qu’il occupe, mais selon ce qu’il est en lui-même ; & il semble véritablement que l’amour est à l’ame de celui qui aime, ce que l’ame est au corps de celui qu’elle anime. Lorsque les amans se demandent une sincérité réciproque pour savoir l’un & l’autre quand ils cesseront de s’aimer, c’est bien moins pour vouloir être avertis quand on ne les aimera plus, que pour être mieux assûrés qu’on les aime lorsqu’on ne dit point le contraire. ”
“ Pendant que nous regardons Dieu comme notre juge, & comme un juge terrible qui nous attend la foudre à la main, nous pouvons admirer ses perfections infinies, mais nous ne saurions concevoir de l’affection pour elles. Il est bien certain que si nous pouvions refuser à Dieu cette admiration, nous nous garderions bien de la lui rendre : & d’où vient cette nécessité d’admirer Dieu ? C’est que cette admiration naît uniquement de la perfection connue : si donc vous concevez que la pure amitié a la même source, il s’ensuit que la pure amitié naîtra dans notre ame comme l’admiration. ”
“ Un Roi pouvant être comparé à un pere, on peut réciproquement comparer un pere à un Roi, & déterminer ainsi les devoirs du Monarque par ceux du chef de famille, & les obligations d’un pere par celles d’un Souverain : aimer, gouverner, récompenser, & punir, voilà, je crois, tout ce qu’ont à faire un pere & un Roi. Un pere qui n’aime point ses enfans est un monstre : un roi qui n’aime point ses sujets est un tyran. Le pere & le roi sont l’un & l’autre des images vivantes de Dieu, dont l’empire est fondé sur l’amour. ”
“ L’amour du sensible & du grand ne sont nulle part si mêlés ; je parle d’un grand mesuré à l’esprit & au cœur qu’il touche. Le génie & l’activité portent à la vertu & à la gloire : les petits talens, la paresse, le goût des plaisirs, la gaieté, & la vanité, nous fixent aux petites choses ; mais en tous c’est le même instinct, & l’amour du monde renferme de vives semences de presque toutes les passions. ”
“ Dans la brute, l’instinct étant le seul principe d’action, a une force invincible : mais dans l’homme, ce n’est à proprement parler, qu’un pressentiment officieux, dont l’utilité est de concilier la raison avec les passions, qui toutes à leur tour déterminent la volonté. Il doit donc être d’autant plus foible, qu’il partage avec plusieurs autres principes, le pouvoir de nous faire agir. La chose même ne pouvoit être autrement, sans détruire la liberté du choix. ”
“ Chercher son bonheur, ce n’est point vertu, c’est nécessité : car il ne dépend point de nous de vouloir être heureux ; & la vertu est libre. L’amour propre, à parler exactement, n’est point une qualité qu’on puisse augmenter ou diminuer. On ne peut cesser de s’aimer : mais on peut cesser de se mal aimer. On peut par le mouvement d’un amour propre eclairé, d’un amour propre soutenu par la foi & par l’espérance, & conduit par la charité, sacrifier ses plaisirs présens aux plaisirs futurs, se rendre malheureux pour un tems, afin d’être heureux pendant l’éternité ”
“ Quoiqu’à plusieurs égards la réputation soit un bien réel, & que l’amour qu’on a pour elle, soit raisonnable : j’avouerai cependant que c’est un bien foible avantage, quand c’est l’unique récompense qu’on attend d’une stérile vertu. Otez les plaisirs que la vanité tire de la réputation, tout l’avantage qu’un athée en peut espérer, n’aboutit qu’à l’amitié, qu’aux caresses & qu’aux services de ceux qui ont formé de son mérite des idées avantageuses. ”
“ Mais c’est-là précisément l’absurdité dont nous venons de parler ; car la raison n’est qu’un attribut de la personne obligée, & ne sauroit par conséquent être le principe de l’obligation : son office est d’examiner & de juger des obligations qui lui sont imposées par quelqu’autre principe. Dira-t-on que par la raison, on n’entend pas la raison de chaque homme en particulier, mais la raison en général ? Mais cette raison générale n’est qu’une notion arbitraire, qui n’a point d’existence réelle. Et comment ce qui n’existe pas, peut-il obliger ce qui existe ? ”
“ « Que ceux qui s’approchent des dieux soient purs & chastes ; qu’ils soient remplis de piété & exempts de l’ostentation des richesses. Quiconque fait autrement, dieu lui-même s’en fera vengeance. Qu’un saint culte soit rendu aux dieux, à ceux qui ont été regardés comme habitans du ciel, & aux héros que leur mérite y a placés, comme Hercule, Bacchus, Esculape, Castor, Pollux & Romulus. Que des temples soient édifiés en l’honneur des qualités qui ont élevé des mortels à ce degré de gloire, en l’honneur de la raison, de la vertu, de la piété & de la bonne foi ». ”
“ Ce n’est pas qu’il soit permis de se donner la mort, ni même de ruiner sa santé : car notre corps n’est pas à nous ; il est à Dieu, il est à l’Etat, à notre famille, à nos amis : nous devons le conserver dans sa force, selon l’usage que nous sommes obligés d’en faire : mais nous ne devons pas le conserver contre l’ordre de Dieu, & aux dépens des autres hommes : il faut l’exposer pour le bien de l’Etat, & ne point craindre de l’affoiblir, le ruiner, le détruire, pour exécuter les ordres de Dieu. ”
“ Je sai de plus ce qu’elle est en elle-même, & il ne m’arrive jamais de la confondre avec une autre, par exemple, avec l’idée du noir. Il est impossible que je n’apperçoive pas ce que j’apperçois. Je ne peux jamais douter qu’une idée soit dans mon esprit quand elle y est. Elle s’y présente d’une maniere si distincte que je ne puis la prendre pour une autre qui n’est pas moins distincte. Je connois avec autant de certitude que le blanc dont j’ai l’idée actuelle est du blanc, & qu’il n’est pas du noir, que tous les axiomes qu’on fait tant valoir. ”
“ Mais la charité, ou ce qui est la même chose, cette affection générale que nous devons à tous les hommes, n’est pas une vertu de surérogation : vous ne ferez que satisfaire à ce que l’humanité vous impose, si rencontrant un inconnu que des assassins ont blessé, vous vous en approchez pour panser ses plaies : le besoin qu’il a de votre secours est une loi qui vous oblige à le secourir. ”
“ Il est vrai que si la masse générale des hommes étoit beaucoup plus éclairée & dévoüée à la sagesse, une conduite réguliere & vertueuse seroit un moyen de parvenir à une vie douce & commode : mais il n’en est pas ainsi des hommes ; le vice & l’ignorance l’emportent, dans la societé humaine, sur les lumieres & sur la sagesse. C’est-là ce qui ferme le chemin de la fortune aux gens de bien, & qui l’élargit pour une espece de sages vicieux. Un athée se sent un amour bisarre pour la vertu, il s’aime pourtant : la bassesse, la pauvreté, le mépris, lui paroissent des maux véritables ”
“ Quel que soit l’objet que nous appétons, eût-il tous les défauts imaginables, des-là que notre ame se porte vers lui, il faut qu’elle s’y représente quelque sorte de bien, sans quoi elle ne sortiroit pas de l’état d’indifférence. Les scholastiques ont distingué un double appétit, concupiscible & irascible ; le premier, c’est l’appétit proprement dit, la détermination vers un objet en tant qu’elle procede des sens ; l’appétit irascible, c’est l’aversion ou l’éloignement. ”
“ Il s’ensuit de tout ce que nous venons de dire, que la vertu est plus féconde en sentimens délicieux que le vice, & par conséquent qu’elle est un bien plus grand que lui, puisque le bien se mesure au plaisir, qui seul nous rend heureux. Mais ce qui donne à la vertu une si grande supériorité sur tous les autres biens, c’est qu’elle est de nature à ne devenir jamais mal par un mauvais usage. Le regret du passé, le chagrin du présent, l’inquiétude sur l’avenir, n’ont point d’accès dans un cœur que la vertu domine ”
“ Son penchant favori le porte-t-il aux délices de l’amour : il employera toutes sortes de voies pour surprendre la simplicité & pour séduire l’innocence. Quelle raison aura-t-il sur-tout de respecter le sacré lien du mariage ? Se fera-t-il un scrupule de dérober à un mari le cœur de son épouse, dont un contrat autorisé par les lois l’a mis seul en possession ? Nullement : son intérêt veut qu’il se regle plûtôt sur les lois de ses desirs, & que profitant des agrémens du mariage, il en laisse le fardeau au malheureux époux. ”
“ Voulez-vous sonder vos sentimens de bonne-foi, & discerner laquelle de ces deux passions est le principe de votre attachement : interrogez les yeux de la personne qui vous tient dans ses chaînes. Si sa présence intimide vos sens & les contient dans une soûmission respectueuse, vous l’aimez. Le véritable amour interdit même à la pensée toute idée sensuelle, tout essor de l’imagination dont la délicatesse de l’objet aimé pourroit être offensée, s’il étoit possible qu’il en fut instruit : mais si les attraits qui vous charment font plus d’impression sur vos sens que sur votre ame ”
“ Quoi qu’il en soit, le néant m’attend dans un petit nombre d’années ; la mort me saisira peut-être, lorsque je commencerai à goûter les charmes de la vertu. Cependant toute ma vie se sera écoulée dans le travail & dans le desagrément : ne seroit-il pas ridicule que pour une félicité peut-être chimérique, & qui, si elle est réelle, n’existera peut-être jamais pour moi, je renonçasse à des plaisirs présens, vers lesquels mes passions m’entraînent, & qui sont de si facile accès, que je dois employer toutes les forces de ma raison pour m’en éloigner ? ”
“ Je ne crains rien pour les mœurs de la part de l’amour, il ne peut que les perfectionner ; c’est lui qui rend le cœur moins farouche, le caractere plus liant, l’humeur plus complaisante. On s’est accoûtumé en aimant à plier sa volonté au gré de la personne chérie ; on contracte par-là l’heureuse habitude de commander à ses desirs, de les maîtriser & de les réprimer ; de conformer son goût & ses inclinations aux lieux, aux tems, aux personnes : mais les mœurs ne sont pas également en sûreté quand on est inquiété par ces saillies charnelles que les hommes grossiers confondent avec l’amour. ”
“ AMOUR : il entre ordinairement beaucoup de sympathie dans l’amour, c’est-à-dire, une inclination dont les sens forment le nœud ; mais quoiqu’ils en forment le nœud, il n’en sont pas toujours l’intérêt principal : il n’est pas impossible qu’il y ait un amour exempt de grossiereté. Les mêmes passions sont bien différentes dans les hommes. Le même objet peut leur plaire par des endroits opposés. Je suppose que plusieurs hommes s’attachent à la même femme : les uns l’aiment pour son esprit, les autres pour sa vertu, les autres pour ses défauts, &c. ”
Termes fréquents
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