“ Enfin nous convînmes de six francs : c’était toute la somme qui restait dans ma bourse. Je consolais Manon en avançant ; mais, au fond, j’avais le désespoir dans le cœur. Je me serais donné mille fois la mort, si je n’eusse pas eu dans mes bras le seul bien qui m’attachait à la vie : cette seule pensée me remettait. « Je la tiens du moins, disais-je ; elle m’aime, elle est à moi : Tiberge a beau dire, ce n’est pas là un fantôme de bonheur. Je verrais périr tout l’univers sans y prendre intérêt : pourquoi ? parce que je n’ai plus d’affection de reste. » ”
Résumé
“Manon Lescaut”, est une œuvre de abbé Prévost. Des thèmes tels que Manon, Lescaut ou Tiberge y sont abordés.
Citations de Manon Lescaut (abbé Prévost)
“ L'amour m'a rendu trop tendre, trop passionné, trop fidèle et, peut-être, trop complaisant pour les désirs d'une maîtresse toute charmante; voilà mes crimes. En voyez-vous là quelqu'un qui vous déshonore? Allons, mon cher père, ajoutai-je tendrement, un peu de pitié pour un fils qui a toujours été plein de respect et d'affection pour vous, qui n'a pas renoncé, comme vous pensez, à l'honneur et au devoir et qui est mille fois plus à plaindre que vous ne sauriez vous l'imaginer. Je laissai tomber quelques larmes en finissant ces paroles.Un cœur de père est le chef-d'œuvre de la nature ”
“ Manon répondit: Hélas! une vie si malheureuse mérite-t-elle le soin que nous en prenons? Mourons au Havre, mon cher Chevalier. Que la mort finisse tout d'un coup nos misères! Irons-nous les traîner dans un pays inconnu, où nous devons nous attendre, sans doute, à d'horribles extrémités, puisqu'on a voulu m'en faire un supplice? Mourons, me répéta-t-elle; ou du moins, donne-moi la mort, et va chercher un autre sort dans les bras d'une amante plus heureuse. Non, non, lui dis-je, c'est pour moi un sort digne d'envie que d'être malheureux avec vous. Son discours me fit trembler. ”
“ Il voulut savoir à quoi j’avais dessein d’en venir par un discours si passionné. « À vous demander la vie, répondis-je, que je ne puis conserver un moment si Manon part une fois pour l’Amérique. — Non, non, me dit-il d’un ton sévère ; j’aime mieux te voir sans vie que sans sagesse et sans honneur. — N’allons donc pas plus loin, m’écriai-je en l’arrêtant par le bras ; ôtez-la-moi, cette vie odieuse et insupportable ; car, dans le désespoir où vous me jetez, la mort sera une faveur pour moi. C’est un présent digne de la main d’un père. » ”
“ J’aurais peine à penser que l’hôpital, madame, Fût un trait dont l’amour l’eût gravé dans votre âme. » Mais c’en est un bien séduisant qu’un hôtel meublé, avec une femme de chambre, un cuisinier, un carrosse, trois laquais ; et l’amour en a peu d’aussi forts. » Elle me protesta que son cœur était à moi pour toujours, et qu’il ne recevrait jamais d’autres traits que les miens. « Les promesses qu’il m’a faites, me dit-elle, sont un aiguillon de vengeance plutôt qu’un trait d’amour. » Je lui demandai si elle était dans le dessein d’accepter l’hôtel et le carrosse. ”
“ Le souvenir même de Manon n’ajoutait rien à ma douleur. Il n’y entrait du moins que comme un sentiment qui avait précédé cette nouvelle peine, et la passion dominante de mon âme était la honte et la confusion. Il y a peu de personnes qui connaissent la force de ces mouvements particuliers du cœur. Le commun des hommes n’est sensible qu’à cinq ou six passions dans le cercle desquelles leur vie se passe et où toutes leurs agitations se réduisent. Ôtez-leur l’amour et la haine, le plaisir et la douleur, l’espérance et la crainte, ils ne sentent plus rien. ”
“ Je me jetai à ses genoux, je le conjurai, en joignant les mains, de me laisser retourner à Paris, pour aller poignarder B***. « Non, disais-je, il n’a pas gagné le cœur de Manon ; il lui a fait violence, il l’a séduite par un charme ou par un poison ; il l’a peut-être forcée brutalement. Manon m’aime, ne le sais-je pas bien ? il l’aura menacée, le poignard à la main, pour la contraindre de m’abandonner. Que n’aura-t-il pas fait pour me ravir une si charmante maîtresse ! Ô dieux ! dieux ! serait-il possible que Manon m’eût trahi et qu’elle eût cessé de m’aimer ! » ”
“ En dépit du plus cruel de tous les sorts, je trouvais ma félicité dans ses regards et dans la certitude que j’avais de son affection. J’avais perdu, à la vérité, tout ce que le reste des hommes estime ; mais j’étais maître du cœur de Manon, le seul bien que j’estimais. Vivre en Europe, vivre en Amérique, que m’importait-il en quelque endroit vivre, si j’étais sûr d’y être heureux en y vivant avec ma maîtresse ? Tout l’univers n’est-il pas la patrie de deux amants fidèles ? Ne trouvent-ils pas l’un dans l’autre père, mère, parents, amis, richesses et félicité ? ”
“ Manon, lui dis-je en la regardant d'un œil triste, je ne m'étais pas attendu à la noire trahison dont vous avez payé mon amour. Il vous était bien facile de tromper un cœur dont vous étiez la souveraine absolue, et qui mettait toute sa félicité à vous plaire et à vous obéir. Dites-moi maintenant si vous en avez trouvé d'aussi tendres et d'aussi soumis. Non, non, la Nature n'en fait guère de la même trempe que le mien. Dites-moi, du moins, si vous l'avez quelquefois regretté. Quel fond dois-je faire sur ce retour de bonté qui vous ramène aujourd'hui pour le consoler? ”
“ « Inconstante Manon, repris-je encore, fille ingrate et sans foi, où sont vos promesses et vos serments ? Amante mille fois volage et cruelle, qu’as-tu fait de cet amour que tu me jurais encore aujourd’hui ? Juste ciel ! ajoutai-je, est-ce ainsi qu’une infidèle se rit de vous, après vous avoir attesté si saintement ! C’est donc le parjure qui est récompensé ? Le désespoir et l’abandon sont pour la constance et la fidélité ! » Ces paroles furent accompagnées d’une réflexion si amère, que je laissai échapper malgré moi quelques larmes. Manon s’en aperçut au changement de ma voix. ”
“ Elle ne cherche pas à décorer du titre de passion l’odieux marché qu’elle a signé de son déshonneur ; elle se donne hardiment pour ce qu’elle est, pour une courtisane. Mais à l’heure même où elle s’avoue coupable et dégradée, où elle encourage le mépris, elle demande grâce avec une complète sécurité. Elle a pour le chevalier des Grieux une passion si vraie, si ardente, qui se révèle par des signes si évidents, qu’elle ne doute pas un seul instant de son pardon. La sécurité de Manon, après chacune de ses fautes, est, à nos yeux, un des traits les plus remarquables de son caractère. ”
“ Après avoir vainement essayé d’intéresser en sa faveur son père et le lieutenant général de police, il se décide à la sauver par la violence et au péril de sa vie. Lâchement trahi par ses complices, il achète des gardiens de Manon le droit de la suivre, de lui parler, de pleurer avec elle. Arrivé à la Nouvelle-Orléans, il goûte près de Manon un bonheur calme et sans mélange. Il oublie tous les plaisirs de la France, il oublie sa famille et la richesse qui l’attendait. Il ne regrette rien de ce qu’il a perdu pour sa maîtresse. Peu à peu le bonheur le ramène au sentiment du devoir. ”
“ « Prends garde, lui dis-je, prends garde, ma chère Manon ; je n’ai point assez de force pour supporter des marques si vives de ton affection ; je ne suis point accoutumé à ces excès de joie. Ô Dieu ! m’écriai-je, je ne vous demande plus rien. Je suis assuré du cœur de Manon ; il est tel que je l’ai souhaité pour être heureux ; je ne puis plus cesser de l’être à présent : voilà ma félicité bien établie. — Elle l’est, reprit-elle, si vous la faites dépendre de moi, et je sais bien où je puis compter aussi de trouver toujours la mienne. » ”
“ Le secours du ciel s’est joint à mes réflexions. J’ai conçu pour le monde un mépris auquel il n’y a rien d’égal. Devineriez-vous ce qui m’y retient, ajouta-t-il, et ce qui m’empêche de courir à la solitude ? C’est uniquement la tendre amitié que j’ai pour vous. Je connais l’excellence de votre cœur et de votre esprit ; il n’y a rien de bon dont vous ne puissiez vous rendre capable. Le poison du plaisir vous a fait écarter du chemin. Quelle perte pour la vertu ! Votre fuite d’Amiens m’a causé tant de douleur, que je n’ai pas goûté depuis un seul moment de satisfaction. ”
“ Quelques mois de prison ne m'effraient nullement, et je préférerai toujours le Châtelet à Saint-Lazare. Mais c'est pour toi, ma chère âme, que mon cœur s'intéresse. Quel sort pour une créature si charmante! Ciel, comment traitez-vous avec tant de rigueur le plus parfait de vos ouvrages? Pourquoi ne sommes-nous pas nés l'un et l'autre, avec des qualités conformes à notre misère? Nous avons reçu de l'esprit, du goût, des sentiments. Hélas! quel triste usage en faisons-nous, tandis que tant d'âmes basses et dignes de notre sort jouissent de toutes les faveurs de la fortune! ”
“ Nos projets de mariage furent oubliés à Saint-Denis ; nous fraudâmes les droits de l’Église, et nous nous trouvâmes époux sans y avoir fait réflexion. Il est sûr que, du naturel tendre et constant dont je suis, j’étais heureux pour toute ma vie, si Manon m’eût été fidèle. Plus je la connaissais, plus je découvrais en elle de nouvelles qualités aimables. Son esprit, son cœur, sa douceur et sa beauté formaient une chaîne si forte et si charmante, que j’aurais mis tout mon bonheur à n’en sortir jamais. Terrible changement ! Ce qui fait mon désespoir a pu faire ma félicité. ”
“ En voyant la sévérité avec laquelle Manon flétrit le désordre de sa vie, le chevalier n’a pas le courage de repousser sa maîtresse infidèle. Si elle tenait à se justifier, il se ferait un devoir de lui résister ; mais une fois son orgueil mis à l’aise par l’humilité de la suppliante, il n’écoute plus que son cœur, et Manon a gagné sa cause. Je pense donc que le caractère de cette fille, si adorable et si singulière, mérite d’être étudié comme un modèle de vérité. Quels que soient ses égarements, elle ne manque jamais de fléchir notre colère par sa tendresse et son ingénuité. ”
“ « Je l’avoue, lui dis-je ; mais toutes les raisons qu’on peut avoir d’être sûr d’une maîtresse, je les ai de compter sur l’affection de la mienne. Il n’y aurait que la grandeur des offres qui pût l’éblouir, et je vous ai dit qu’elle ne connaît point l’intérêt. Elle aime ses aises, mais elle m’aime aussi ; et dans la situation où sont mes affaires, je ne saurais croire qu’elle me préfère le fils d’un homme qui l’a mise à l’hôpital. » En un mot, je persistai dans mon dessein ; et m’étant retiré à l’écart avec Manon, je lui déclarai naturellement tout ce que je venais d’apprendre. ”
“ Rien n’est plus admirable et ne fait plus d’honneur à la vertu que la confiance avec laquelle on s’adresse aux personnes dont on connaît parfaitement la probité ; on sent qu’il n’y a point de risque à courir : si elles ne sont pas toujours en état d’offrir du secours, on est sûr qu’on en obtiendra du moins de la bonté et de la compassion. Le cœur qui se ferme avec tant de soin au reste des hommes s’ouvre naturellement en leur présence, comme une fleur s’épanouit à la lumière du soleil, dont elle n’attend qu’une douce influence. ”
“ Je laissai Manon au comble de la joie après cette résolution. Je suis persuadé qu’il n’y a point d’honnête homme au monde qui n’eût approuvé mes vues dans les circonstances où j’étais, c’est-à-dire asservi fatalement à une passion que je ne pouvais vaincre, et combattu par des remords que je ne devais point étouffer. Mais se trouvera-t-il quelqu’un qui accuse mes plaintes d’injustice, si je gémis de la rigueur du ciel à rejeter un dessein que je n’avais formé que pour lui plaire ? Hélas ! que dis-je ? à le rejeter ! il l’a puni comme un crime. ”
“ Mais il s’agit bien ici de mon sang ! il s’agit de la vie et de l’entretien de Manon, il s’agit de son amour et de sa fidélité. Qu’ai-je à mettre en balance avec elle ? Je n’y ai rien mis jusqu’à présent : elle me tient lieu de gloire, de bonheur et de fortune. Il y a bien des choses, sans doute, que je donnerais ma vie pour obtenir ou pour éviter ; mais estimer une chose plus que ma vie n’est pas une raison pour l’estimer autant que Manon. Je ne fus pas longtemps à me déterminer après ce raisonnement. Je continuai mon chemin, résolu d’aller d’abord chez Tiberge, et de là chez M. de T***. ”
“ Je lui ouvris mon cœur sans réserve, excepté sur le dessein de ma fuite. « Ce n’est pas à vos yeux, cher ami, lui dis-je, que je veux paraître ce que je ne suis point. Si vous avez cru trouver ici un ami sage et réglé dans ses désirs, un libertin réveillé par les châtiments du ciel, en un mot, un cœur dégagé de l’amour et revenu des charmes de Manon, vous avez jugé trop favorablement de moi. Vous me revoyez tel que vous me laissâtes il y a quatre mois, toujours tendre et toujours malheureux par cette fatale tendresse dans laquelle je ne me lasse point de chercher mon bonheur. » ”
“ Je ne doutai point qu’il ne fût informé de la part que j’avais eue à cette aventure ; et, pour le gagner de plus en plus en me faisant un mérite de ma confiance, je lui racontai le détail de tout ce qui était arrivé à Manon et à moi. « Vous voyez, monsieur, continuai-je, que l’intérêt de ma vie et celui de mon cœur sont entre vos mains. L’un ne m’est pas plus cher que l’autre. Je n’ai point de réserve avec vous, parce que je suis informé de votre générosité, et que la ressemblance de nos âges me fait espérer qu’il s’en trouvera quelqu’une dans nos inclinations. » ”
“ Un jour que nous avions M. de T*** à souper, nous entendîmes le bruit d’un carrosse qui s’arrêtait à la porte de l’hôtellerie. La curiosité nous fit désirer de savoir qui pouvait arriver à cette heure. On nous dit que c’était le jeune G*** M***, c’est-à-dire le fils de notre plus cruel ennemi, de ce vieux débauché qui m’avait mis à Saint-Lazare, et Manon à l’hôpital. Son nom me fit monter la rougeur au visage. « C’est le ciel qui me l’amène, dis-je à M. de T***, pour le punir de la lâcheté de son père. Il ne m’échappera pas que nous n’ayons mesuré nos épées. » ”
“ Nous nous embrassâmes avec cette effusion de tendresse qu’une absence de trois mois fait trouver si charmante à de parfaits amants. Nos soupirs, nos exclamations interrompues, mille noms d’amour répétés languissamment de part et d’autre, formèrent pendant un quart d’heure une scène qui attendrissait M. de T***. « Je vous porte envie, me dit-il en nous faisant asseoir ; il n’y a point de sort glorieux auquel je ne préférasse une maîtresse si belle et si passionnée. — Aussi mépriserais-je tous les empires du monde, lui répondis-je, pour m’assurer le bonheur d’être aimé d’elle. » ”
“ Je tremblais pour elle sans oser l’avertir du danger, et je l’embrassais en soupirant, pour l’assurer du moins de mon amour, qui était presque le seul sentiment que j’osasse exprimer. « Manon, lui dis-je, parlez sincèrement, m’aimerez-vous toujours ? » Elle me répondit qu’elle était bien malheureuse que j’en pusse douter. « Eh bien ! repris-je, je n’en doute point, et je veux braver tous nos ennemis avec cette assurance. J’emploierai ma famille pour sortir du Châtelet, et tout mon sang ne sera utile à rien, si je ne vous en tire pas aussitôt que je serai libre. » ”
“ J’ai remarqué dans toute ma vie que le ciel a toujours choisi, pour me frapper de ses plus rudes châtiments, le temps où ma fortune me semblait le mieux établie. Je me croyais si heureux avec l’amitié de M. de T*** et la tendresse de Manon, qu’on n’aurait pu me faire comprendre que j’eusse à craindre quelque nouveau malheur ; cependant il s’en préparait un si funeste, qu’il m’a réduit à l’état où vous m’avez vu à Passy, et par degrés à des extrémités si déplorables, que vous aurez peine à croire mon récit fidèle. ”
“ « Ô mon cher ami ! lui répondis-je, c’est ici que je reconnais ma misère et ma faiblesse. Hélas ! oui, c’est mon devoir d’agir comme je raisonne ; mais l’action est-elle en mon pouvoir ? de quels secours n’aurais-je pas besoin pour oublier les charmes de Manon ? — Dieu me pardonne, reprit Tiberge, je pense que voici encore un de nos jansénistes. — Je ne sais ce que je suis, répliquai-je, et je ne vois pas trop clairement ce qu’il faut être ; mais je n’éprouve que trop la vérité de ce qu’ils disent. » Cette conversation servit du moins à renouveler la pitié de mon ami. ”
“ Mais je n’en conclus pas que tous les hommes qui aiment pour la seconde fois soient condamnés à la défiance. Malgré la sévérité des leçons de l’expérience, chaque fois que le cœur se passionne, il retombe sans peine dans son premier aveuglement. Aussi ne suis-je pas étonné que le chevalier des Grieux, même après avoir été trompé, persévère dans sa crédulité. Le bonheur est pour lui un besoin plus impérieux que la clairvoyance, et s’il se croyait obligé d’épier toutes les démarches de Manon, il n’y aurait plus pour lui de bonheur possible. ”
